En 1976, une équipe de spéléologues et de paléontologues espagnols redescend dans une tranchée ferroviaire du XIXe siècle creusée à travers la Sierra de AtapuercaAtapuercaEnsemble de sites archéologiques de la sierra d'Atapuerca (Burgos, Espagne), inscrit à l'UNESCO, livrant une exceptionnelle séquence de fossiles humains, dont la Sima de los Huesos et Homo antecessor., à une quinzaine de kilomètres à l'est de Burgos. Ils ne savent pas encore qu'ils s'apprêtent à changer radicalement notre compréhension de l'évolution humaine en Europe. Aujourd'hui, Atapuerca est le site préhistorique le plus important du continent, inscrit au Patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2000, et la fouille est toujours en cours1.

Un complexe karstique exceptionnel

La Sierra de Atapuerca est un massif calcaire creusé par des réseaux de galeries souterraines qui ont fonctionné comme des pièges naturels pendant des millions d'années. La tranchée ferroviaire a sectionné plusieurs de ces galeries, exposant leurs remplissages fossilifères. Les sites principaux sont : la Gran Dolina, où ont été découverts les restes d'Homo antecessor ; la Sima del Elefante, qui livre les plus vieux hominines d'Europe occidentale ; et, surtout, la Sima de los HuesosSima de los HuesosPuits naturel d'Atapuerca (Espagne) ayant livré plus de 6 500 ossements d'au moins 29 individus d'Homo heidelbergensis datés de −430 000 : le plus grand assemblage de fossiles humains du Pléistocène moyen., un puits naturel au fond duquel ont été accumulés des centaines d'ossements humains dans des circonstances encore débattues. Les responsables scientifiques des fouilles, Eudald Carbonell, Juan Luis Arsuaga et José María Bermúdez de Castro, ont reçu le Prix Prince des Asturies des Sciences en 1997 pour l'ensemble de ces travaux2.

Homo antecessor : le premier Européen (−1,2 Ma)

La Gran Dolina a livré, en 1994, des fossiles datés d'environ 800 000 à 1 200 000 ans qui ne ressemblaient à aucune espèce humaine connue. Leur association avec des outils oldowayens et des ossements d'animaux portant des stries de boucherie, y compris des ossements humains, a conduit l'équipe à définir une nouvelle espèce : Homo antecessor. Son visage présente une modernité frappante, comparable à celui d'Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens., combinée à une boîte crânienne primitive. Certains chercheurs voient en lui un ancêtre commun des Néandertaliens et des humains modernes ; d'autres préfèrent le rattacher à Homo erectus. Le débat n'est pas clos. Ce qui ne l'est pas davantage, c'est l'interprétation des marques de découpe sur les ossements humains : elles indiquent un épisode de cannibalisme, le plus ancien documenté en Europe1.

La Sima de los Huesos : une fosse funéraire vieille de 430 000 ans ?

À 500 mètres de la Gran Dolina, accessible par une galerie que l'on parcourt à plat ventre sur 30 mètres avant de descendre un puits de 13 mètres, la Sima de los Huesos est l'une des découvertes les plus stupéfiantes de la paléoanthropologiePaléoanthropologieScience qui étudie l'évolution humaine à partir des restes fossiles d'hominidés (os, dents, empreintes) et de leur contexte, pour reconstituer nos origines biologiques. mondiale. Depuis 1984, les fouilleurs ont remonté plus de 6 500 ossements appartenant à au moins 29 individus, hommes, femmes, adolescents, enfants, datés d'environ 430 000 ans. C'est, de loin, le plus grand assemblage de fossiles humains du PléistocènePléistocèneÉpoque géologique des grandes glaciations (env. −2,6 Ma à −11 700), couvrant l'essentiel de la préhistoire humaine. moyen jamais découvert.

Ces individus appartiennent à Homo heidelbergensis : robustes, avec un cerveau de 1 100 à 1 400 cm³, des arcs supraorbitaires prononcés, mais déjà proches des Néandertaliens. L'analyse génétique, publiée en 2016, a confirmé cette parenté : leur ADN mitochondrial et nucléaire les place directement sur la lignée néandertalienne, bien avant la séparation avec les Dénisoviens. C'est la séquence génomique la plus ancienne jamais extraite d'un hominineHominineMembre de la sous-famille Homininae incluant la lignée humaine (Homo, Australopithecus, Paranthropus…) mais excluant les orangs-outans et les gibbons. Le terme remplace progressivement « hominidé » dans son acception restreinte. européen.

Comment ces 29 individus se sont-ils retrouvés au fond de ce puits ? L'hypothèse dominante est celle d'un dépôt intentionnel des morts, un geste funéraire organisé à une époque où l'on pensait ce comportement impossible. Un seul objet non osseux a été trouvé dans la fosse : une biface en quartzite rose, baptisée Excalibur, qui ne provient pas des environs immédiats. Sa présence est inexpliquée et fascine les chercheurs : offrande ? insigne de statut ? simple hasard ? Nous ne savons pas2.

La Sima del Elefante : les plus vieux hominines d'Europe occidentale

En 2008, la Sima del Elefante a livré une mandibule et quelques os datés de 1,1 à 1,2 million d'années, les plus vieux restes humains jamais découverts en Europe occidentale. Ils étaient associés à des outils oldowayens rudimentaires et à des ossements de chevaux, rhinocéros et ours. Ces hominines, dont l'espèce reste incertaine, témoignent d'une présence humaine en Europe bien plus précoce qu'on ne le pensait au début du XXe siècle.

Atapuerca aujourd'hui : un chantier permanent

Les fouilles d'Atapuerca se poursuivent chaque été. Chaque campagne apporte de nouveaux fossiles, de nouvelles datations, de nouveaux indices sur les comportements de ces humanités perdues. La Sierra de Atapuerca n'a probablement pas encore révélé tous ses secrets : les réseaux karstiques restent largement inexplorés, et chaque nouvelle galerie ouverte pourrait cacher un site aussi exceptionnel que la Sima de los Huesos. Les découvertes de ces dernières années renforcent l'idée qu'Atapuerca n'est pas seulement un site fossile : c'est une fenêtre ouverte sur 1,2 million d'années de présence humaine en Europe1.