Dans la longue chaine des ancetres humains, Australopithecus anamensis occupe une place particulierement importante : c'est le plus ancien australopitheque confirme, vivant entre 4,2 et 3,9 millions d'annees, et selon la plupart des specialistes, l'ancetre direct de Lucy (A. afarensis). Sa decouverte a Kanapoi au Kenya en 1994, puis la mise au jour d'un crane complet en Ethiopie en 2019, ont considerablement clarifie les origines profondes de notre lignee.

La decouverte de Kanapoi

En 1994, Maeve Leakey et Alan Walker dirigent des fouilles a Kanapoi, dans le district de Turkana au Kenya. Ce site, situe au sud du lac Turkana, avait deja livre quelques dents fossiles dans les annees 1960, mais leur attribution taxinomique restait incertaine. Les nouvelles fouilles permettent de decouvrir plusieurs specimens importants, dont le mandibule KNM-KP 29281, designe comme le specimen type (holotype) de la nouvelle espece1.

Fossile Australopithecus anamensis mandibule
Mandibule d'Australopithecus anamensis (KNM-KP 29281), specimen type de cette espece, decouvert a Kanapoi (Kenya) en 1994. La forme en U de l'arcade dentaire, typiquement simienne, contraste avec l'arcade parabolique des Homo.

L'espece est nommee anamensis d'apres le mot "anam" qui signifie "lac" dans la langue Turkana, en reference au lac Turkana pres duquel les premiers fossiles ont ete trouves. Au total, une centaine de specimens d'A. anamensis sont connus aujourd'hui, provenant de Kanapoi et d'Allia Bay au Kenya, ainsi que de sites ethiopiens comme Fejej, Middle Awash et Woranso-Mille.

Un crane complet enfin (2019)

Pendant plus de vingt ans, A. anamensis fut connue principalement par des mandibules, des dents et quelques os postcraniens. En 2019, la publication dans la revue Nature d'un crane presque complet provenant de Woranso-Mille en Ethiopie change la donne2. Ce specimen, reference MRD-VP-1/1 (surnomme "MRD"), est date d'environ 3,8 millions d'annees. C'est le premier crane complet d'un australopitheque aussi ancien jamais decouvert.

Australopithecus anamensis os fossile specimen
Specimen fossile d'Australopithecus anamensis, montrant les caracteristiques anatomiques de cette espece : machoire massive, canines relativement grandes, et arcade dentaire de forme moins parabolique que chez les Homo.

L'analyse de MRD revele une face tres prognathe (museau avance), une boite cranienne petite (environ 365-370 cm, parmi les plus petites connues pour un australopitheque), et un craniofacial plus proche des chimpanzes que de Lucy (A. afarensis) a certains egards. Paradoxalement, certains traits de MRD sont plus derives que chez les australopitheques grace aux analyses de morphologie geometrique.

La decouverte de MRD a une importance stratigraphique majeure : le crane provient de la meme region et de la meme periode que des dents attribuees a A. afarensis, ce qui implique que les deux especes ont coexiste pendant au moins 100 000 ans dans la region de Woranso-Mille. Cette coexistence remet en question le modele lineaire d'anamensis → afarensis.

Les caracteristiques d'Australopithecus anamensis

A. anamensis partage un certain nombre de caracteristiques avec les australopitheques plus recents, mais conserve aussi des traits plus primitifs :

La relation avec A. afarensis (Lucy)

La plupart des paleontologues considerent A. anamensis comme l'ancetre direct d'A. afarensis, la fameuse espece de Lucy (3,9-2,9 Ma). Les arguments en faveur de cette filiation incluent :

Comparaison anatomique Australopithecus anamensis afarensis
Comparaison entre les arcades dentaires d'Australopithecus anamensis et A. afarensis (Lucy). La forme en U plus marquee d'anamensis (a gauche) evolue vers la forme plus parabolique d'afarensis, reflet d'une evolution progressive de la dentition.

Toutefois, la decouverte du crane MRD en 2019 complique cette belle histoire lineaire. Les auteurs proposent qu'A. anamensis et A. afarensis etaient deux especes contemporaines et distinctes, issues d'une divergence rapide d'une population commune. Dans ce scenario, anamensis ne serait pas l'ancetre direct d'afarensis, mais son "cousin", tous deux descendants d'un ancetre commun inconnu.

Les origines d'Australopithecus anamensis

Quelle est l'espece ancestrale d'A. anamensis ? La plupart des chercheurs estiment qu'elle descendrait d'Ardipithecus ramidus (4,4 Ma), l'espece d'Ardi, ou d'une forme proche. La transition entre ces deux especes illustrerait le passage d'un hominineHominineMembre de la sous-famille Homininae incluant la lignée humaine (Homo, Australopithecus, Paranthropus…) mais excluant les orangs-outans et les gibbons. Le terme remplace progressivement « hominidé » dans son acception restreinte. encore largement arboricole, capable de bipedie occasionnelle, a un bipede habituel mais conservant des capacites arboricoles.

Australopithecus afarensis Lucy ancestre ligne humaine
Le squelette de Lucy (AL 288-1), specimen le plus celebre d'Australopithecus afarensis, l'espece qui descend probablement d'Australopithecus anamensis. La relation entre ces deux especes est au coeur des debats paleontologiques actuels.

Conclusion

Australopithecus anamensis, premier australopitheque confirme, represente un maillon essentiel entre les tout premiers hominines (Ardipithecus, Orrorin, Sahelanthropus) et la grande radiation des australopitheques qui dominera l'Afrique pendant plus de deux millions d'annees. Sa bipédie etablie et ses traits dentaires archaiques en font une forme de transition ideale entre les grands singes ancestraux et les hominines bipedes que nous connaissons mieux. Chaque nouveau fossile decouverts dans les gisements d'Afrique orientale enrichit notre connaissance de cette espece fondatrice.