Une découverte qui bouscule le récit des origines

Pendant longtemps, les manuels d'archéologie ont réservé la parure, le pigment et l'ornement corporel à notre seule espèce, Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens., comme si le goût du symbole avait surgi tardivement et exclusivement avec les humains modernes. La NéandertalNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent. y tenait le rôle ingrat de cousin robuste mais fruste, habile à la chasse et à la taille de la pierre, mais dépourvu de cette étincelle esthétique que l'on croyait propre à nous. La Cueva de los Aviones, petite cavité du littoral du sud-est de l'Espagne, a contribué à fissurer durablement ce schéma. Les fouilles menées sur ce site ont livré des coquillages marins percés, des restes de pigments rouges et jaunes, et des contenants en coquille encore tapissés de résidus colorants. Le tout scellé sous un plancher de calcite daté à environ 115 000 ans, à une époque où seule la NéandertalNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent. occupait la péninsule Ibérique.

La portée de cette découverte est considérable. Si des mains néandertaliennes ont percé des coquilles pour les suspendre, préparé des mélanges de pigments et manipulé des matières colorantes des dizaines de milliers d'années avant que des indices comparables n'apparaissent en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. ou en Europe avec Homo sapiens, alors l'idée d'un monopole cognitif de notre espèce vacille. Publiés en 2018 dans la revue Science Advances par Dirk Hoffmann, João Zilhão et leurs collègues, ces résultats invitent à repenser ce que signifie être humain, et à qui appartient réellement l'aventure du symbole1. Cet article revient sur les faits, la méthode et les prudences nécessaires pour interpréter ces vestiges avec justesse.

Cueva de los Aviones, un site clé du sud-est ibérique

La Cueva de los Aviones se situe près de Carthagène, dans la région de Murcie, sur une côte aujourd'hui découpée de falaises et de calanques. Au moment où les Néandertaliens la fréquentaient, le niveau marin et le trait de côte différaient des conditions actuelles, mais la mer restait suffisamment proche pour que ses habitants aient un accès direct aux ressources du littoral. Cette proximité est essentielle, car elle explique la présence sur place de nombreuses coquilles de mollusques marins, ramassées vivantes ou déjà mortes sur l'estran, puis rapportées dans la cavité. Le site fait partie d'un ensemble de grottes ibériques qui, depuis deux décennies, ont profondément renouvelé notre vision des dernières populations néandertaliennes d'Europe occidentale4.

Le dépôt archéologique qui nous intéresse se trouvait sous une couche de calcite, une formation minérale qui se dépose lentement à partir de l'eau chargée de carbonate circulant dans la roche. Cette croûte a agi comme un couvercle naturel, protégeant et surtout scellant les vestiges sous-jacents. Tout ce qui se trouve sous ce plancher stalagmitique est nécessairement plus ancien que lui. Cette configuration stratigraphique, où un niveau minéral daté surmonte un niveau archéologique, offre aux chercheurs une garantie chronologique précieuse, à condition de dater correctement la calcite elle-même. C'est précisément ce que l'équipe a entrepris, avec des méthodes que nous détaillerons plus loin.

Les objets exhumés ne se réduisent pas à quelques trouvailles isolées. On y compte des coquilles de plusieurs espèces, des blocs et des poudres de pigments, ainsi que des récipients naturels façonnés à partir de valves de mollusques. Cet assemblage cohérent, associant matière colorante et supports de parure, renforce l'idée que l'on n'a pas affaire à de simples hasards taphonomiques, mais à un ensemble d'activités humaines délibérées et répétées.

Des coquillages marins percés, transformés en parures

Le cœur de la découverte réside dans les coquillages marins percés. Plusieurs coquilles présentent des perforations qui ne s'expliquent pas aisément par la seule usure naturelle, l'action des vagues ou la prédation par d'autres animaux marins. La position, la forme et la régularité de ces trous suggèrent au contraire une intention, celle de suspendre l'objet à un lien. Une coquille percée peut être enfilée sur une cordelette pour former un collier, cousue sur un vêtement de peau, ou attachée dans la chevelure. Dans tous les cas, elle cesse d'être un simple débris de coquillage pour devenir un élément de parure corporelle, porté et exhibé.

Coquillages marins percés interprétés comme des parures préhistoriques
Coquillages marins percés semblables à ceux de la Cueva de los Aviones, susceptibles d'avoir été enfilés ou cousus comme parures corporelles. (crédit : à compléter)

Ce geste, apparemment banal, engage en réalité une chaîne opératoirechaîne opératoireSuite ordonnée des étapes techniques menant de la matière première brute à l'objet fini. complexe. Il faut d'abord sélectionner des coquilles adaptées, ni trop fragiles ni trop épaisses, puis pratiquer la perforation sans briser l'objet, ce qui suppose un contrôle fin du geste et sans doute l'usage d'un outil pointu. Il faut ensuite disposer d'un lien, tendon, fibre végétale ou lanière de cuir, pour suspendre la pièce. Chacune de ces étapes témoigne d'un savoir-faire transmis et d'une finalité qui dépasse la stricte survie. On ne mange pas une parure, on ne s'en sert pas pour chasser ni pour se protéger du froid. Sa fonction est ailleurs, dans le registre de la communication, de l'appartenance ou de l'affichage de soi.

Le fait que ces parures aient été observées ailleurs en contexte ibérique, notamment dans d'autres grottes ayant livré des coquilles travaillées et colorées, conforte l'idée d'une pratique partagée plutôt que d'un accident isolé. Les Néandertaliens de la région semblent avoir entretenu un rapport particulier avec les ressources marines, non seulement alimentaire mais aussi ornemental, ce qui élargit considérablement le portrait que l'on peut brosser de leurs capacités3.

L'ocre, une matière colorante maîtrisée

À côté des coquilles, la Cueva de los Aviones a livré des pigments, et notamment de l'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. pour la parure, les rites funéraires et l'art.. L'ocre désigne une famille de terres colorantes riches en oxydes de fer, dont la teinte varie du jaune au rouge sombre selon leur composition et selon qu'on les chauffe ou non. Sur le site, les chercheurs ont identifié des pigments rouges et jaunes, mais aussi, fait plus remarquable, des résidus de mélanges complexes conservés à l'intérieur de contenants en coquille. Ces récipients naturels servaient donc de petites coupelles où l'on préparait, combinait et peut-être conservait des matières colorantes.

Ocre rouge, pigment minéral riche en oxydes de fer
Ocre rouge, pigment minéral riche en oxydes de fer, comparable aux matières colorantes retrouvées dans les contenants en coquille de la Cueva de los Aviones. (crédit : à compléter)

La présence de mélanges est un indice précieux. Combiner plusieurs pigments, éventuellement avec d'autres matières minérales pour modifier la brillance ou la texture, suppose une intention esthétique ou technique précise. On ne se contente pas de saisir la première terre rouge venue, on élabore une préparation, ce qui rapproche ce comportement de la fabrication de véritables recettes. Cette maîtrise du pigment évoque immédiatement les célèbres ateliers de traitement de l'ocre documentés dans le Middle Stone AgeMiddle Stone AgeLongue phase de la préhistoire africaine (env. 300 000 à 40 000 ans), équivalent africain du Paléolithique moyen, marquée par l'essor des comportements symboliques. d'Afrique australe, associés eux à Homo sapiens, où l'on préparait et stockait des matières colorantes dans des coquilles d'ormeau. La comparaison est frappante et souligne un parallélisme de comportements entre deux lignées humaines distinctes2.

À quoi servait cette ocre? Les hypothèses sont multiples et ne s'excluent pas. Le pigment pouvait décorer les coquilles elles-mêmes, rehaussant l'éclat d'une parure. Il pouvait être appliqué sur le corps, sur la peau ou sur les cheveux, dans un geste de peinture corporelle. Il pouvait entrer dans des usages plus techniques, comme le traitement des peaux ou l'emmanchement d'outils. La vérité tient probablement à un faisceau d'usages, mais la conservation de mélanges dans des contenants dédiés penche fortement en faveur d'une dimension ornementale et intentionnelle.

115 000 ans, la datation uranium-thorium

La force de la démonstration repose sur la datation. Sans un âge fiable, un coquillage percé n'est qu'une curiosité; avec un âge solidement établi, il devient un jalon dans l'histoire de l'humanité. Pour dater le site, l'équipe a eu recours à la datation uranium-thoriumDatation uranium-thoriumMéthode datant les concrétions calcaires (stalagmites, planchers) par la désintégration de l'uranium en thorium ; utile au-delà de la portée du carbone 14., une méthode radiométrique particulièrement adaptée aux formations de calcite comme le plancher stalagmitique qui scellait le dépôt. Le principe repose sur la désintégration radioactive de l'uranium en thorium. L'uranium est soluble dans l'eau et se dépose avec la calcite, tandis que le thorium produit ne l'est pas. En mesurant le rapport entre l'uranium restant et le thorium accumulé, on remonte au moment où la calcite s'est formée.

Les analyses ont donné un âge compris entre 115 000 et 120 000 ans pour la croûte qui recouvrait les vestiges. Puisque cette croûte s'est déposée après l'abandon du dépôt archéologique, les coquillages, les pigments et les contenants qui se trouvaient dessous sont nécessairement plus anciens encore, ou du moins contemporains de la fin de leur enfouissement. Cette logique stratigraphique, où le minéral daté offre un âge minimal pour ce qu'il recouvre, constitue l'ossature de l'argument chronologique. La datation uranium-thoriumDatation uranium-thoriumMéthode datant les concrétions calcaires (stalagmites, planchers) par la désintégration de l'uranium en thorium ; utile au-delà de la portée du carbone 14. présente ici l'avantage de couvrir une fenêtre de temps bien plus large que la datation au radiocarbone, laquelle plafonne autour de 50 000 ans et ne pouvait donc pas atteindre une telle ancienneté.

Cet âge de 115 000 ans place la découverte dans une perspective saisissante. Il précède de 20 000 à 40 000 ans les preuves comparables généralement associées aux humains modernes. Autrement dit, au moment où ces Néandertaliens perçaient des coquilles et préparaient des pigments sur la côte ibérique, notre propre espèce n'avait pas encore laissé, ou pas encore de manière aussi nette, de témoignages équivalents dans les régions où on la documente. Ce décalage chronologique est au cœur du retentissement de l'étude1.

Néandertal, seul acteur possible

Un point est décisif pour l'interprétation. À l'époque considérée, autour de 115 000 ans avant le présent, la péninsule Ibérique n'était habitée que par la NéandertalNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent.. Homo sapiens n'était pas encore arrivé en Europe occidentale, où sa présence n'est solidement attestée que bien plus tard. De ce fait, il n'existe aucun candidat alternatif pour expliquer les coquilles percées et les pigments d'Aviones. Ces objets sont l'œuvre de Néandertaliens, et non le résultat d'une occupation plus récente ou d'un mélange de populations. Cette exclusivité est ce qui donne à la découverte toute sa force démonstrative.

Reconstitution d'un Néandertalien dans un environnement de grotte ibérique
Reconstitution d'un Néandertalien, seul occupant humain de la péninsule Ibérique il y a 115 000 ans, auteur des parures et pigments d'Aviones. (crédit : à compléter)

Ce constat oblige à réviser une image tenace. La NéandertalNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent. n'était pas un être borné aux gestes strictement utilitaires. Les données accumulées ces dernières années dessinent au contraire le portrait d'une humanité aux capacités cognitives développées, capable de planification, de transmission de savoir-faire et, comme le suggère Aviones, d'ornementation et de manipulation esthétique de la matière. Loin de l'archétype de la brute, ces populations partageaient avec nous un ensemble de compétences que l'on croyait autrefois réservées à notre seule lignée.

Il faut souligner que la NéandertalNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent. et Homo sapiens partagent un ancêtre commun relativement récent à l'échelle de l'évolution humaine. La possibilité que certains comportements symboliques aient été hérités de cet ancêtre commun, plutôt qu'inventés indépendamment par chaque lignée, mérite d'être posée. Aviones ne tranche pas définitivement ce débat, mais elle en fournit un argument de poids en démontrant l'ancienneté et l'autonomie du répertoire néandertalien.

Comportement symbolique, ce que l'on peut dire et ce que l'on ignore

Ici s'impose une distinction rigoureuse entre les faits observés et leur interprétation. Les faits sont solides et matériels. Des coquilles ont été percées. Des pigments rouges et jaunes ont été rassemblés. Des mélanges colorants ont été préparés et conservés dans des contenants en coquille. Un plancher de calcite daté par la datation uranium-thoriumDatation uranium-thoriumMéthode datant les concrétions calcaires (stalagmites, planchers) par la désintégration de l'uranium en thorium ; utile au-delà de la portée du carbone 14. scelle l'ensemble autour de 115 000 ans. Ces éléments ne prêtent pas à contestation majeure, car ils reposent sur des observations directes et sur des mesures reproductibles1.

L'interprétation en termes de comportement symboliqueComportement symboliqueEnsemble de pratiques (parure, pigments, art, sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques.) traduisant une pensée symbolique ; longtemps réservé à Homo sapiens, attesté aussi chez Néandertal. est en revanche d'une autre nature. Dire qu'une parure est symbolique, c'est affirmer qu'elle portait un sens partagé, qu'elle signalait par exemple une appartenance à un groupe, un statut, une identité, une croyance. Or le sens exact que ces Néandertaliens attachaient à leurs coquilles colorées nous échappe et nous échappera sans doute toujours. Nous constatons le geste et son produit, mais nous n'avons pas accès à l'intention subjective ni au code culturel qui la sous-tendait. C'est pourquoi le mot symbolique doit être manié avec précaution, comme une hypothèse d'interprétation raisonnable, et non comme un fait démontré au même titre que la perforation d'une coquille.

Cette prudence n'affaiblit pas la découverte, elle la rend plus rigoureuse. La démarche scientifique consiste précisément à séparer ce que l'on mesure de ce que l'on infère. Les preuves matérielles d'un comportement symboliqueComportement symboliqueEnsemble de pratiques (parure, pigments, art, sépulture) traduisant une pensée symbolique ; longtemps réservé à Homo sapiens, attesté aussi chez Néandertal. sont ici parmi les plus anciennes et les plus convaincantes attribuées à la NéandertalNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent., mais elles restent une lecture des vestiges, une interprétation appuyée sur des indices convergents plutôt qu'une certitude absolue. Reconnaître cette limite, c'est rester fidèle à la fois aux données et à l'esprit critique qui fait la valeur de la recherche.

Portée et perspectives

Au-delà du cas particulier d'Aviones, cette découverte s'inscrit dans un mouvement plus large de réhabilitation des capacités néandertaliennes. Ces dernières années, plusieurs sites européens ont livré des indices de pratiques ornementales, d'utilisation de pigments, voire de tracés pariétaux attribués aux Néandertaliens. Pris isolément, chacun de ces indices pourrait susciter le doute; réunis, ils dessinent une tendance cohérente. La NéandertalNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent. apparaît désormais comme une humanité pleinement dotée de ce que l'on nomme la modernité comportementale, ou du moins d'une large part de ses composantes.

La comparaison avec le Middle Stone Age d'Afrique australe est particulièrement éclairante. Sur ce continent, des groupes d'Homo sapiens préparaient l'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art., perçaient des coquilles et gravaient des motifs géométriques à des époques proches ou légèrement plus récentes. Constater des comportements analogues sur deux lignées humaines séparées, en Ibérie néandertalienne et en Afrique sapiens, suggère soit un héritage commun profond, soit une convergence remarquable des trajectoires cognitives. Dans les deux cas, la frontière que l'on traçait entre eux et nous se brouille et perd de sa netteté.

Reste que le champ demeure ouvert et vivant. La datation de sites très anciens, la nature exacte des perforations, la fonction précise des pigments continuent de faire l'objet de débats et de réévaluations. De nouvelles fouilles, de nouvelles analyses physico-chimiques et de nouvelles méthodes de datation viendront affiner, nuancer ou renforcer le tableau. La Cueva de los Aviones n'est pas un point final mais une étape marquante, un lieu où la NéandertalNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent. nous rappelle que l'histoire du symbole, de la parure et de la couleur est plus ancienne, plus partagée et plus profondément humaine que nous ne l'imaginions2.