Une forêt longtemps jugée infranchissable

Notre espèce est apparue en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ il y a environ 300 000 ans, puis s'est répandue sur tous les continents et dans presque tous les milieux de la planète. Dans ce grand récit, un biome restait pourtant tenu à l'écart : la forêt tropicale humide. Chaude, saturée d'humidité, obscure sous une canopée continue, entrecoupée de zones marécageuses et pauvre en gros gibier facile à chasser, elle passait pour un environnement hostile, que les premiers Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ auraient évité jusqu'à une période récente. Les manuels plaçaient l'humanité des origines dans les savanes ouvertes, le long des côtes et autour des grands lacs, jamais sous les frondaisons équatoriales.1

Vue aérienne d'une forêt tropicale dense de Côte d'Ivoire
La forêt tropicale ivoirienne forme une canopée continue, longtemps considérée comme un obstacle pour les premiers humains. Photo : Giles Laurent, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Cette conviction reposait en partie sur l'absence de données. Les sols forestiers acides conservent mal les ossements, la végétation dévore rapidement les sites, et les conditions de terrain rendent les fouilles difficiles. Jusqu'à cette étude, la plus ancienne preuve sûre d'une occupation humaine en forêt tropicale africaine remontait à environ 18 000 ans seulement ; le plus ancien indice d'habitat forestier connu, toutes régions confondues, provenait d'Asie du Sud-Est et datait d'environ 70 000 ans.2 L'idée d'une forêt équatoriale fréquentée dès le Pléistocène moyenPléistocène moyenSous-période géologique (environ 770 000 à 126 000 ans) marquée par une complexité comportementale croissante des hominines.→ semblait donc hors de portée. C'est cette frontière que l'équipe internationale réunie autour d'Eslem Ben Arous, James Blinkhorn et Eleanor Scerri a fait reculer.

Ce biais n'est pas seulement une lacune documentaire : il a façonné tout un imaginaire scientifique. En concentrant les recherches sur l'Afrique de l'Est, ses rifts volcaniques et ses sédiments lacustres favorables à la conservation, la paléoanthropologiePaléoanthropologieScience qui étudie l'évolution humaine à partir des restes fossiles d'hominidés (os, dents, empreintes) et de leur contexte, pour reconstituer nos origines biologiques.→ a longtemps dessiné une carte des origines humaines dont de vastes régions, l'Afrique centrale et l'Afrique de l'Ouest forestières au premier chef, restaient quasi vierges. L'absence de découvertes y était interprétée comme une absence de peuplement, alors qu'elle traduisait surtout l'absence de fouilles et la rareté des conditions de préservation. Remettre en cause ce postulat supposait d'aller chercher les preuves là où personne ne les attendait, et de se doter des outils capables de les lire.

Bété I, un site exhumé puis oublié

L'histoire commence dans les années 1980. Sur la localité d'Anyama, à une vingtaine de kilomètres au nord d'Abidjan, une mission conjointe ivoiro-soviétique fouille une séquence profondément stratifiée baptisée Bété I. Le professeur François Yodé Guédé, de l'Université Félix Houphouët-Boigny, y met au jour des outils de pierre taillée attribués au Middle Stone AgeMiddle Stone AgeLongue phase de la préhistoire africaine (env. 300 000 à 40 000 ans), équivalent africain du Paléolithique moyen, marquée par l'essor des comportements symboliques.→Middle Stone Age (MSA)Période du Paléolithique moyenPaléolithique moyenPériode du Paléolithique (env. 300 000 à 40 000 ans) associée surtout à Néandertal et aux premiers Homo sapiens, marquée par l'outillage Levallois.→ africain, grossièrement de 300 000 à 30 000 ans, marquée par des outils sur éclats souvent débités selon la méthode Levallois et associée à Homo sapiens.→, le Paléolithique moyen africain. Mais les moyens de l'époque ne permettent ni de dater ces couches, ni de reconstituer l'environnement dans lequel elles se sont déposées. Pire, les résultats sont publiés uniquement dans des revues en langue russe, inaccessibles à la communauté scientifique internationale, et le site retombe dans l'oubli.3

Fouille archéologique au sommet d'une séquence sédimentaire en lisière de forêt
Le sommet de la séquence de Bété I, sur la localité d'Anyama, avec la forêt dense en arrière-plan. Photo : Adrian Diack, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Plusieurs modèles climatiques récents suggéraient que cette région avait pu constituer un refuge forestier durable, y compris pendant les phases sèches où les forêts se fragmentaient ailleurs en Afrique. Pour Eleanor Scerri, qui dirige le groupe Human Palaeosystems à l'Institut Max Planck de géoanthropologie, le site offrait donc la meilleure chance de savoir jusqu'où remontait l'habitat en forêt tropicale. En 2020, avec le soutien de la Leakey Foundation, l'archéologue James Blinkhorn (Université de Liverpool et Institut Max Planck) monte une expédition pour rouvrir Bété I. Grâce à l'aide du professeur Guédé, resté partie prenante du projet, l'équipe parvient à relocaliser la tranchée d'origine et à la ré-explorer avec des méthodes qui n'existaient pas trente ou quarante ans plus tôt.3

Retrouver une tranchée ouverte dans les années 1980, dans un paysage que la végétation a recolonisé et que l'urbanisation d'Abidjan grignote, n'avait rien d'évident. La mémoire de terrain du professeur Guédé s'est révélée décisive : sans elle, le site aurait pu rester introuvable. Cette collaboration incarne aussi une forme de continuité scientifique rare, entre les fouilleurs d'origine et une nouvelle génération de chercheurs venue reprendre le dossier avec d'autres moyens. Loin d'effacer le travail soviéto-ivoirien, l'étude de 2025 le valide et lui donne enfin l'audience internationale qui lui avait manqué.

La séquence sédimentaire de Bété I présente par ailleurs un atout rare pour un contexte forestier : une stratigraphieStratigraphieÉtude de la superposition des couches (strates) d'un site archéologique ; chaque couche correspond à une phase d'occupation et fonde une chronologie relative.→ épaisse et bien marquée, où les niveaux se succèdent sans mélange majeur. Cette intégrité est capitale, car elle garantit que les outils et les sédiments datés appartiennent bien aux mêmes couches, et que les signaux environnementaux prélevés reflètent réellement l'époque de l'occupation humaine, et non une contamination par des dépôts plus récents. C'est cette qualité de conservation, autant que le choix du lieu, qui a rendu l'étude possible.

Dater le quartz : OSL et ESR repoussent l'horizon

Le cœur du travail est chronologique. Pour attribuer un âge aux couches riches en outils, les chercheurs ont combiné deux familles de méthodes appliquées aux grains de quartz présents dans les sédiments : la luminescence stimulée optiquement (OSL)Luminescence (OSL)Datation par luminescenceDatation par luminescenceMéthode datant le dernier chauffage ou la dernière exposition à la lumière de sédiments et minéraux, en mesurant l'énergie piégée dans le cristal.→ optiquement stimulée : mesure la dernière exposition des grains de sédiment à la lumière.→, qui mesure le temps écoulé depuis la dernière exposition des grains à la lumière du jour, et la résonance de spin électronique (ESR)Résonance de spin électronique (ESR)Méthode de datation qui estime la dose de radiation naturelle accumulée dans un matériau, comme le quartz, depuis son enfouissement.→, qui estime la dose de radiation accumulée depuis l'enfouissement. Ces deux horloges, indépendantes l'une de l'autre, se recoupent et renforcent la fiabilité du résultat.1

Pointe de pierre taillée selon la technique Levallois
Les outils de pierre de Bété I relèvent du Middle Stone Age africain, période associée à Homo sapiens. Photo : Didier Descouens, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Le verdict est net : la plus ancienne couche porteuse d'outils de Bété I est datée d'environ 150 000 ans. D'un seul coup, la première preuve ferme d'un peuplement humain en forêt tropicale africaine est repoussée de plus de 130 000 ans, soit un bond qui fait plus que doubler l'estimation antérieure. Les artefacts, taillés selon des schémas typiques du Middle Stone Age, relient ces occupants à notre propre espèce. Il ne s'agit donc pas d'un passage furtif en lisière de forêt, mais bien d'une présence installée, inscrite dans la longue durée de la séquence sédimentaire.2

Le choix de dater le quartz n'est pas anodin. En milieu tropical humide, la matière organique se dégrade vite et le radiocarbone, limité à quelque 50 000 ans, est de toute façon hors jeu pour des dépôts aussi anciens. Les grains minéraux, eux, enregistrent fidèlement le temps : la lumière du soleil remet le compteur de l'OSL à zéro au moment où le grain est enfoui, tandis que l'ESR mesure l'accumulation progressive de défauts dans le cristal sous l'effet de la radioactivité ambiante. Faire converger ces deux systèmes, sensibles à des phénomènes physiques distincts, permet de détecter d'éventuelles anomalies et de resserrer la fourchette d'âge.

Le résultat ne dit pas seulement quand des humains ont vécu là : il dit aussi ce qu'ils fabriquaient. Le Middle Stone Age africain correspond à un répertoire technique sophistiqué, reposant notamment sur des méthodes de débitagedébitageEnsemble des opérations de fracturation d'un bloc de pierre pour en extraire des éclats ou des lames.→ préparé qui permettent d'obtenir des éclats de forme prévisible à partir d'un bloc soigneusement mis en forme. Retrouver ce type d'industrie en pleine forêt tropicale indique que les groupes concernés disposaient d'un équipement polyvalent, adapté à l'exploitation d'un milieu boisé, et non d'un outillage dégradé ou improvisé de passage.

Reconstituer une forêt disparue

Dater les outils ne suffisait pas : encore fallait-il prouver que Bété I était bien couvert de forêt tropicale au moment où ils ont été abandonnés, et non d'une savane ou d'une mince galerie boisée. L'équipe a donc mené une reconstitution environnementale multi-indices à partir de trente-sept échantillons de sédiments, en croisant pollens fossiles, phytolithesPhytolitheMinuscule corps de silice qui se forme dans les tissus des plantes et subsiste dans les sédiments après leur décomposition, servant à identifier la végétation du passé.→, cires foliaires et isotopes stablesIsotopes stablesFormes non radioactives d'un élément (carbone, azote, oxygène) dont les proportions dans os et dents renseignent sur l'alimentation, la mobilité et l'origine géographique d'un individu.→. Chaque indicateur apporte un éclairage différent sur la végétation et le climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ du passé.1

Phytolithes observés au microscope électronique à balayage
Les phytolithes, minuscules concrétions de silice formées dans les plantes, trahissent le couvert végétal du passé. Photo : Benjamin Gadet, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Les résultats convergent vers une même image : une forêt dense et humide. Les phytolithes sont massivement arboréens, les graminées quasi absentes, ce qui exclut une savane ouverte comme une étroite bande forestière le long d'un cours d'eau. Les pollens correspondent à des taxons typiques des forêts humides ouest-africaines, dont des essences de forêt inondée. La signature isotopique en C3 confirme la domination des arbres et arbustes sur les herbes en C4 des milieux ouverts. Des biomarqueurs aquatiques et semi-aquatiques signalent enfin la proximité de zones humides. Plus remarquable encore, la forêt se maintient dans la séquence même au travers des phases plus sèches du PléistocènePléistocèneÉpoque géologique des grandes glaciations (env. −2,6 Ma à −11 700), couvrant l'essentiel de la préhistoire humaine.→, ce qui confirme le statut de refuge écologique pressenti par les modèles climatiques : un îlot de forêt stable quand d'autres se morcelaient.4

La force de cette démonstration tient à la multiplication des indices indépendants. Un seul indicateur pourrait prêter à discussion : des pollens peuvent voyager sur de longues distances, des phytolithes peuvent être remaniés. Mais quand pollens, phytolithes, cires foliaires, isotopes et biomarqueurs racontent tous la même histoire, celle d'une forêt humide installée au bord de zones marécageuses, l'interprétation devient difficile à contester. Les cires des feuilles, molécules robustes qui se conservent longtemps dans les sédiments, portent une signature chimique directement liée au type de plantes qui les ont produites, ce qui en fait un témoin particulièrement précieux.

Ce verrou environnemental était indispensable. Sans lui, un critique aurait toujours pu objecter que les outils dataient bien de 150 000 ans, mais que la forêt, elle, n'était venue recouvrir le site que plus tard. En ancrant l'occupation humaine et le couvert forestier dans les mêmes couches datées, l'étude ferme cette porte et transforme une simple coïncidence chronologique en preuve d'une véritable vie humaine en forêt tropicale.

Un Homo sapiens pan-africain

Au-delà du record de date, Bété I nourrit un débat central sur nos origines. Depuis plusieurs années, le modèle d'un berceau unique, une région précise d'où serait sortie l'humanité, cède la place à une vision dite pan-africaineModèle pan-africainHypothèse selon laquelle Homo sapiens a émergé non d'une région unique mais d'un réseau de populations réparties dans des habitats variés de toute l'Afrique, reliées par des échanges génétiques.→, ou de multirégionalisme africain. Selon ce cadre, Homo sapiens ne descend pas d'une population isolée mais d'un réseau de groupes dispersés à travers tout le continent, occupant des habitats contrastés, savanes, côtes, bordures de lacs et désormais forêts tropicales, et reliés entre eux par des échanges génétiques intermittents. La diversité écologique devient alors un trait fondateur de notre espèce plutôt qu'une conquête tardive.2

Dans ce schéma, la capacité d'Homo sapiens à occuper des milieux aussi opposés qu'une savane aride et une forêt saturée d'eau n'est pas un détail : c'est peut-être l'une des clés de notre succès évolutif. Là où d'autres espèces humaines semblent avoir été plus étroitement liées à certains environnements, notre lignée aurait très tôt développé une plasticité comportementale et technique lui permettant de prospérer dans des niches variées. Bété I ajoute la forêt tropicale à ce catalogue de milieux maîtrisés dès une date reculée, et renforce l'idée d'une humanité des origines généraliste, mobile et adaptable.

Pour Eleanor Scerri, ces résultats montrent que la diversité des milieux se situe au cœur même de l'histoire humaine, reflet d'une structure de populationStructure de populationOrganisation d'une espèce en sous-groupes partiellement isolés qui échangent des gènes de façon irrégulière ; le modèle du « tronc structuré » africain décrit ainsi l'origine d'Homo sapiens.→ subdivisée où différents groupes vivaient dans des régions et des types d'habitat distincts. L'intégration de la forêt tropicale dans cette mosaïque comble un vide majeur de la carte. Elle soulève aussi une question nouvelle, que la chercheuse formule ouvertement : si des humains occupaient ces écosystèmes dès 150 000 ans, quel effet ont-ils eu sur les plantes et les animaux qui partageaient leur espace ? Autrement dit, jusqu'où faut-il remonter pour trouver les premières traces d'une transformation des milieux dits vierges par l'humain ?3

Bété I ne clôt donc pas l'enquête, il l'ouvre. Le professeur Guédé rappelle que de nombreux autres sites ivoiriens attendent d'être étudiés pour documenter la présence humaine en forêt. En réhabilitant des fouilles vieilles de quarante ans et des archives longtemps négligées, cette recherche illustre aussi une leçon de méthode : des collections anciennes, relues avec les outils d'aujourd'hui, peuvent encore bouleverser notre compréhension du passé le plus profond.4

Reste la question soulevée par Eleanor Scerri, qui dépasse de loin la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ ivoirienne : si nos ancêtres fréquentaient les forêts tropicales dès 150 000 ans, l'image d'écosystèmes restés intacts jusqu'à une date très récente vacille. Les forêts que nous qualifions aujourd'hui de primaires ont peut-être été habitées, parcourues et subtilement modelées par des communautés humaines sur des dizaines de milliers d'années. Comprendre cette coévolution ancienne entre l'homme et la forêt n'a rien d'une curiosité académique : à l'heure où ces mêmes forêts sont en première ligne des enjeux climatiques et de biodiversité, savoir depuis quand et comment les humains s'y inscrivent éclaire aussi la manière dont nous envisageons leur avenir.