Il y a environ 6 500 ans, dans une maison à étage du nord-est de la Bulgarie, quelqu'un a déposé une poignée d'épis de blé sous deux petits bols de céramique retournés. Puis la maison a brûlé. Le feu, qui aurait dû tout effacer, a au contraire figé la scène : les grains, carbonisés, ont traversé six millénaires et demi presque intacts. En les examinant, les archéologues du site de Provadia-Solnitsata ont fait une observation décisive : ces grains avaient germé. Pour l'équipe de fouille, c'est la trace d'un maltage volontaire, première étape de la fabrication de la bière, et sans doute la plus ancienne preuve de brassage jamais découverte en Bulgarie.12

La découverte, annoncée fin septembre 2026 par l'équipe de l'académicien Vassil Nikolov, de l'Institut national d'archéologie de l'Académie bulgare des sciences, place Provadia-Solnitsata parmi les sites les plus anciens d'Europe à livrer des indices de production d'une boisson alcoolisée à base de céréales.1

Sous deux bols retournés

La trouvaille a été faite lors de la fouille d'une maison à deux niveaux, détruite par un incendie vers 4500 avant notre ère. Comme souvent sur le site, le rez-de-chaussée servait d'espace de stockage, tandis que l'on vivait à l'étage. Sous deux petits bols en céramique posés à l'envers, les fouilleurs ont mis au jour un amas de grains carbonisés exceptionnellement bien conservés, et même des fragments d'épis encore partiellement entiers.12

Épi et grains d'amidonnier, blé vêtu cultivé depuis le Néolithique
Épi et grains d'amidonnier (Triticum dicoccum), l'un des blés les plus cultivés au NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ et au Chalcolithique. C'est cette céréale qui a été maltée à Provadia-Solnitsata. (Crédit : Roger Culos, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

L'archéobotaniste Elena Marinova-Wolff a identifié la céréale : il s'agit d'amidonnier (Triticum dicoccum), un blé vêtu domestiqué au Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→ au tout début du Néolithique et l'une des principales céréales cultivées dans les Balkans à cette époque. Mais c'est l'état des grains qui a retenu l'attention des chercheurs. Leurs embryons montraient sans ambiguïté qu'ils avaient commencé à germer avant d'être carbonisés.1

La position même du dépôt intrigue. Pourquoi abriter des grains sous des bols retournés ? Peut-être pour les protéger, les garder à l'humidité ou à l'obscurité pendant la germination. Le geste évoque en tout cas un traitement soigneux, loin d'un simple stockage en vrac.

Pourquoi la germination change tout

Pour comprendre l'enjeu, il faut revenir à la chimie du grain. Un grain d'amidonnier sec contient normalement entre 11 et 12 % d'eau. À ce niveau, son embryon reste en dormance. Pour qu'il se réveille, il faut le tremper pendant plusieurs jours : sa teneur en eau grimpe alors jusqu'à 42 à 44 %. Des enzymes s'activent et commencent à découper l'amidon, réserve d'énergie du grain, en sucres simples.12

C'est précisément ce processus que les brasseurs exploitent depuis des millénaires. On fait germer les céréales pour produire du malt, riche en sucres fermentescibles, puis on interrompt la germination par la chaleur, on écrase les grains, on les mélange à de l'eau, et les levures transforment les sucres en alcool. Sans maltage, pas de bière.

Pour l'équipe de fouille, la germination des grains de Solnitsata ne peut pas être accidentelle. Des céréales simplement mouillées par la pluie ou une fuite auraient pu germer de manière irrégulière, mais pas former un lot homogène soigneusement isolé sous des récipients. Tout indique que ces grains avaient été volontairement trempés et préparés.1 Paradoxalement, c'est l'incendie qui a permis de conserver cette étape fugace : en carbonisant les grains au moment précis où ils germaient, le feu a fixé pour l'éternité le travail du brasseur.2

Solnitsata, la cité du sel

Le lieu de la découverte n'a rien d'anodin. Provadia-Solnitsata, à une quarantaine de kilomètres à l'ouest de Varna, est l'un des sites les plus remarquables de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ européenne. Occupé entre environ 5600 et 4350 avant notre ère, il s'est développé autour d'une ressource exceptionnelle : des sources de saumure, riches en sel, jaillissant à proximité.2

Vestiges de structures de production de sel préhistoriques à Provadia-Solnitsata, avec des fosses et des sols dégagés
Vestiges des installations de production de sel de Provadia-Solnitsata, utilisées entre 5500 et 4200 avant notre ère. (Crédit : Wikipek, CC0, Wikimedia Commons)

Les habitants faisaient bouillir cette saumure dans des fours et des récipients de céramique pour en extraire le sel, qu'ils moulaient ensuite en pains faciles à transporter et à échanger. Le sel était alors un bien précieux : indispensable à la conservation des aliments et à l'alimentation du bétail, il servait de monnaie d'échange. « Le sel était une marchandise extrêmement précieuse dans l'Antiquité, à la fois nécessaire à la vie et utilisé comme moyen d'échange », résumait Vassil Nikolov lors des premières grandes annonces sur le site, en 2012.3

Cette richesse a façonné une agglomération hors norme pour l'époque. Solnitsata comptait peut-être 350 habitants, vivant dans des maisons à deux ou parfois trois niveaux. Le site était protégé par des fortifications de pierre hautes d'environ trois mètres et épaisses de deux, considérées comme les plus anciennes et les plus massives connues dans l'Europe préhistorique. Certains chercheurs n'hésitent pas à y voir la plus ancienne « ville » d'Europe, même si le terme reste discuté.3

Le sel, l'or et la bière

Le commerce du sel explique sans doute une autre merveille de la région. À quelques dizaines de kilomètres de là, la nécropoleNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques.→ de Varna, datée de 4600 à 4200 avant notre ère, a livré plus de 3 000 objets en or, qui forment le plus ancien trésor d'or travaillé connu au monde. Pour Vassil Nikolov, la richesse des élites de Varna pourrait bien provenir du sel de Solnitsata, une ressource capable d'attirer les échanges sur de longues distances.3

Bijoux et objets en or de la nécropole chalcolithique de Varna exposés sur fond noir
Objets en or de la nécropole de Varna, 4600-4200 avant notre ère, musée archéologique de Varna. La richesse de ces élites est souvent liée au commerce du sel de Solnitsata. (Crédit : Zde, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

La bière vient s'ajouter à ce tableau d'une société déjà complexe, organisée et spécialisée. Les grains maltés montrent que les habitants de Solnitsata ne se contentaient pas de cuire du pain ou des bouillies : ils maîtrisaient des techniques élaborées de transformation des céréales, qui demandent du temps, de l'eau, du savoir-faire et une certaine planification.2 Dans le contexte du ChalcolithiqueChalcolithique« Âge du cuivre » : période de transition entre Néolithique et âge du bronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides.→, marquée par les premiers objets en cuivre (époque d'Ötzi).→ balkanique, cette époque où apparaissent la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales.→ du cuivre et de l'or et de fortes inégalités sociales, la bière pourrait avoir joué un rôle dans les festins, les alliances et l'affirmation du prestige.

Comment brassait-on il y a 6 500 ans ?

À quoi pouvait ressembler le travail du brasseur de Solnitsata ? Les grains germés ne livrent qu'une étape du processus, mais l'archéologie expérimentale et l'ethnographie permettent d'imaginer la suite. Tout commence par le trempage : les épis ou les grains sont plongés dans l'eau pendant plusieurs jours, puis étalés à l'abri, dans un endroit humide et tiède, pour germer. Les bols retournés de Solnitsata pourraient correspondre à cette phase, en maintenant l'humidité et l'obscurité autour des grains.

Une fois les petites radicelles apparues, il faut arrêter la germination avant que le grain ne consomme lui-même les sucres qu'il vient de fabriquer. On sèche alors le malt, au soleil ou près d'un feu. Cette étape, appelée touraillage, donne aussi au malt sa couleur et une partie de ses arômes. Il est intéressant de noter que les grains de Solnitsata ont été carbonisés au cours d'un incendie : peut-être étaient-ils justement en train de sécher près d'une source de chaleur.

Le malt est ensuite concassé sur une meule de pierre, puis mélangé à de l'eau chaude pour former une sorte de bouillie, dans laquelle les enzymes achèvent de transformer l'amidon en sucres. Enfin vient la fermentation. Sans levures sélectionnées, les brasseurs préhistoriques comptaient sur les levures sauvages présentes dans l'air, sur les fruits ou dans les récipients réutilisés d'une fournée à l'autre. Au bout de quelques jours, on obtenait une boisson pétillante, légèrement alcoolisée et nourrissante. Un savoir-faire qui, une fois maîtrisé, se transmettait de génération en génération, comme on se transmet une recette.

Une boisson pour les dieux ou pour tous les jours ?

Reste une grande question : à quoi servait cette bière ? Les chercheurs reconnaissent qu'ils ne peuvent pas encore trancher. L'équipe de fouille estime qu'elle pouvait être consommée pour ses effets psychoactifs et qu'elle a pu jouer un rôle dans des pratiques rituelles.12 Mais elle pouvait tout aussi bien constituer une boisson du quotidien, nutritive et plus sûre que l'eau, comme c'était le cas dans de nombreuses sociétés anciennes.

Il faut aussi garder à l'esprit que la bière préhistorique ne ressemblait guère à nos boissons modernes. Sans houblon, souvent épaisse et trouble, plus proche d'une bouillie fermentée, elle était sans doute faiblement alcoolisée et se buvait rapidement, avant de tourner. Elle pouvait être parfumée de fruits, de miel ou de plantes aromatiques.

Une longue histoire de la bière

Provadia-Solnitsata s'inscrit dans une histoire de la fermentation des céréales bien plus ancienne que l'Europe chalcolithique. Au Proche-Orient, des traces de préparation de boissons fermentées ont été proposées dès l'Épipaléolithique, il y a plus de 13 000 ans, dans la grotte de Raqefet, en Israël, chez les chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ natoufiens.4 En Chine, des résidus de boissons fermentées à base de riz, de miel et de fruits ont été identifiés sur des poteries de Jiahu, vieilles d'environ 9 000 ans.4 Certains archéologues ont même suggéré que la bière, plus que le pain, aurait pu motiver la domestication des céréales.

En Europe, les témoignages directs restent beaucoup plus rares, et c'est ce qui rend la découverte bulgare précieuse. D'après Vassil Nikolov, il s'agit « probablement de la plus ancienne preuve de production de bière en Bulgarie », et elle pourrait figurer parmi les plus anciennes d'Europe.1 Des récipients vieux d'environ 4 500 ans, découverts dans le nord-est de la Pologne et analysés récemment, ont livré des traces d'une boisson comparable, mais près de deux mille ans plus tard.2

Ce qu'il reste à prouver

La prudence reste de mise. Les grains germés constituent un indice fort de maltage, mais pas une preuve directe de fermentation. Pour aller plus loin, les chercheurs pourront rechercher dans les récipients du site des résidus chimiques caractéristiques, comme l'oxalate de calcium, ou « pierre de bière », qui se dépose lors du brassage, ou encore des traces microscopiques d'amidon altéré par la fermentation.

Mais déjà, ces quelques grains noircis éclairent d'un jour nouveau le quotidien de la cité du sel. Ils rappellent que, bien avant les pharaons et les brasseries de Mésopotamie, les communautés du bas Danube savaient tremper, faire germer et transformer leurs céréales. Et que, peut-être, au soir d'une journée passée à faire bouillir la saumure, on y partageait déjà une boisson fermentée, dans une maison qui allait bientôt partir en fumée.