À environ 300 kilomètres à l'est du Cap, là où les falaises calcaires du littoral sud-africain plongent vers l'océan Indien, s'ouvre une petite grotte dont le nom, Blombos, est désormais incontournable dans l'histoire de l'humanité. C'est là que des chercheurs ont découvert, au fil de campagnes de fouilles commencées dans les années 1990 sous la direction du professeur Christopher Henshilwood, les indices les plus anciens connus d'un comportement symbolique chez Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ : des parures en coquillages, des blocs d'ocre gravés de motifs géométriques, et, au sommet de cette liste, un dessin tracé à la craie ochreuse sur un éclat de silex, daté de 73 000 ans1.
Cette découverte a fait l'effet d'une déflagration dans la communauté scientifique. Jusqu'alors, l'explosion de l'art et du symbolisme était souvent associée à la « révolution du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien).→ » européenne, vers −40 000 ans. Blombos repousse la frontière de 30 000 ans, en la transportant de l'Europe à l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ australe, et oblige à reconsidérer l'ancienneté de la pensée abstraite chez notre espèce2.
La grotte et ses couches
Blombos Cave est une grotte marine de modestes dimensions, ouverte dans les falaises de quartzite à une dizaine de mètres au-dessus du niveau de la mer. Elle appartient au Middle Stone Age sud-africain, l'équivalent local du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ moyen et supérieur, une période comprise entre environ 100 000 et 70 000 ans pour les couches les plus riches en découvertes. Les fouilles ont révélé une stratigraphieStratigraphieÉtude de la superposition des couches (strates) d'un site archéologique ; chaque couche correspond à une phase d'occupation et fonde une chronologie relative.→ exceptionnellement bien préservée, grâce au remplissage de sables éoliens qui ont scellé les couches les unes après les autres comme des pages d'un livre.
Les niveaux archéologiques se divisent en deux grandes phases : la phase Still BayStill BayCulture du Middle Stone Age d'Afrique australe (environ 75 000–72 000 ans), caractérisée par des pointes bifaciales en silex et un riche symbolisme (ocres gravés, perles). Attestée à Blombos Cave.→ (env. 72 000–75 000 ans), qui recèle les découvertes symboliques les plus spectaculaires, et des couches plus récentes et plus anciennes qui permettent de contextualiser ces trouvailles. La richesse de chaque couche témoigne d'occupations répétées, probablement saisonnières, par des groupes humains qui revenaient régulièrement sur ce promontoire venté pour y exploiter les ressources marines1.
Le dessin de 73 000 ans
Publié en septembre 2018 dans la revue Nature, le dessin de Blombos est un trait croisé en réticule tracé à l'aide d'un crayon naturel d'ocre, un morceau de roche ferrugineuse rouge taillé en biseau, sur un petit éclat de silcrète (une roche siliceuse locale). Les neuf lignes entrecroisées forment un motif en hachures que l'on retrouve, identique, sur des blocs d'ocre gravés découverts dans les mêmes couches. Ce n'est pas un accident ou une marque fonctionnelle : c'est la reproduction délibérée d'un motif abstrait sur deux supports différents (pierre gravée et peinture directe), ce qui suggère que ce motif avait une signification culturelle partagée par le groupe1.
La taille du fragment est modeste, quelques centimètres, mais son importance est immense. Il est le plus ancien dessin connu réalisé par un être humain, antérieur de 30 000 ans aux plus anciennes peintures rupestres d'Europe (grotte de Chauvet, vers −36 000). Il prouve que la capacité de représentation graphique abstraite existait chez Homo sapiens bien avant que des traces ne soient conservées sur les parois des grottes européennes2.
L'ocre, matière première du symbolisme
L'ocre est omniprésente à Blombos. Les fouilles ont livré plus de 8 000 fragments d'ocre, dont de nombreux montrent des traces d'utilisation : surfaces grattées ou raclées pour obtenir une poudre, bords taillés en biseau pour former un « crayon », rainures et lignes gravées sur les faces. Plusieurs blocs portent des motifs géométriques complexes, réticules, séries de stries parallèles, chevrons, qui constituent les plus anciennes gravures symboliques actuellement connues, certaines remontant à 75 000–77 000 ans.
La poudre d'ocre servait à la fois de matière colorante et, peut-être, de conservateur ou de produit cosmétique. Dans les niveaux datés d'environ 100 000 ans, les fouilleurs ont découvert un équipement complet de fabrication de peinture : deux coquilles d'ormeau faisant office de récipients, des pierres à broyer, des os utilisés comme spatules, et à l'intérieur des coquilles, un mélange solidifié d'ocre, de graisse d'os, de charbon et d'eau de mer. C'est la plus ancienne trousse à peinture jamais identifiée sur Terre, antérieure de 40 000 ans aux premières peintures pariétales européennes3.
Les perles en coquillages
L'autre grande découverte de Blombos, c'est la présence de perles : des coquilles de gastéropodes marins (Nassarius kraussianus) percées et portant des traces d'usure compatible avec un port prolongé en collier ou en bracelet. Les premières de ces perles, datées d'environ 75 000 ans, sont les plus anciens ornements corporels connus au monde.
Ces petits coquillages marins ne se trouvent pas naturellement dans la grotte ; ils ont été collectés sur la plage toute proche, sélectionnés selon des critères de taille assez homogènes, percés intentionnellement, et probablement colorés à l'ocre. Leur signification reste ouverte : parure personnelle, marqueur d'identité sociale ou de statut, signal de groupe ? Quelle qu'en soit la fonction précise, leur présence prouve l'existence d'une pensée symbolique élaborée, d'une capacité à attribuer une valeur non utilitaire à un objet, et d'une communication visuelle sur l'identité ou le rang1.
Modernité comportementale et débat africain
Les fouilles de Blombos s'inscrivent dans un débat plus large : celui de la « modernité comportementale ». Quand Homo sapiens est-il devenu « moderne » au sens cognitif du terme, capable de pensée abstraite, de symbolisme, de planification à long terme et de transmission culturelle complexe ? Le modèle dominant dans les années 1980 associait cette modernité à l'Europe du Paléolithique supérieur, vers 40 000 ans : c'était la « révolution humaine ».
Les découvertes d'Afrique australe, et notamment celles de Blombos, ont profondément ébranlé ce modèle. Si des humains façonnaient des perles, gravaient des motifs géométriques et fabriquaient de la peinture 75 000 ans avant notre ère, alors la modernité comportementale n'est pas un phénomène apparu brusquement en Europe : elle est bien plus ancienne, et vraisemblablement africaine dans ses racines. Elle a pu se développer progressivement, avec des phases d'innovation suivies de régressions, en lien avec les fluctuations climatiques et démographiques qui jalonnèrent le Homo sapiens africain2.
Un site menacé, une réplique numérique
Blombos Cave est aujourd'hui accessible uniquement pour la recherche, et les fouilles y progressent avec une lenteur méthodique dictée par la fragilité des dépôts. Le site est protégé, mais le réchauffement climatique et la montée des eaux constituent une menace à long terme pour les couches encore non fouillées. Des initiatives de numérisation 3D des artefacts et de la grotte elle-même sont en cours, pour préserver sous forme virtuelle ce qui ne pourra peut-être pas l'être indéfiniment sous forme physique.
Ce qui est certain, c'est que Blombos a changé le récit des origines humaines. Elle nous rappelle que l'art, la parure, le symbolisme, tout ce que l'on associe spontanément à l'« humanité » dans son sens le plus plein, ne sont pas nés en Europe, dans les grandes grottes ornées du Périgord ou des Pyrénées. Ils ont émergé en Afrique australe, à l'ombre des falaises de quartzite qui surplombent l'Indien, des dizaines de millénaires avant que le premier peintre de Chauvet n'allume sa torche.
J'ai eu la chance d'assister à une conférence de Francesco d'Errico sur Blombos, l'un des co-directeurs des fouilles. Ce qui est impressionnant, c'est la continuité d'occupation du site sur des dizaines de millénaires et la sophistication des outils en os retrouvés. La question reste ouverte : s'agit-il d'une modernité comportementale précoce ou d'une évolution convergente ?
La grotte de Blombos en Afrique du Sud est fondamentale pour comprendre l'émergence des comportements symboliques chez Homo sapiens. Les ocres gravés de motifs géométriques datés de 75 000 ans et les perles en coquillage de 100 000 ans repoussent de plusieurs dizaines de millénaires l'apparition de l'art et de la pensée abstraite. C'est une révolution dans notre compréhension de la modernité comportementale.