Sur la côte libanaise, à quarante-deux kilomètres au nord de Beyrouth, une ville veille depuis plus de cinq mille ans. Byblos — l'antique Gebal phénicienne, la Gubla des textes akkadiens — est l'une des cités les plus anciennes du monde, habitée sans interruption depuis le NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.. Mais c'est dans ses entrailles que se cache le secret le plus précieux : une nécropoleNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques. souterraine de l'âge du BronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides., creusée dans la roche vive, qui a livré à des archéologues ébahis des trésors d'une extraordinaire rareté. Une capsule du temps scellée depuis trois mille cinq cents ans, qui raconte, objet après objet, l'histoire d'un royaume à son apogée et de ses liens exceptionnels avec l'Égypte des pharaons.

Byblos, l'une des plus vieilles villes du monde

Hache fenêtrée de Byblos, Bronze Moyen, ca. 2000–1750 av. J.-C. — Metropolitan Museum of Art
Hache fenêtrée (ca. 2000–1750 av. J.-C., Bronze Moyen), provenant directement de Byblos. Ces haches ajourées — réservées aux élites guerrières — sont caractéristiques de l'armement levantin du IIe millénaire av. J.-C. et témoignent du raffinement technique des artisans de Byblos. © Metropolitan Museum of Art, New York (CC0).

Les fouilles archéologiques ont mis au jour, dans et autour de Byblos, des traces d'occupation remontant à environ 7 000 ans avant notre ère. Les premiers habitants, des pêcheurs néolithiques, s'installèrent sur ce promontoire calcaire dominant la mer en raison de ses atouts naturels : une source d'eau douce pérenne, une petite baie abritée propice à l'ancrage des bateaux, et la proximité de la forêt de cèdres du Liban qui couvrait alors les versants de la chaîne montagneuse toute proche.

C'est cette forêt qui fera la fortune de Byblos. Le cèdre du Liban (Cedrus libani) — grand, droit, imputrescible, dégageant une résine naturellement répulsive contre les insectes — était la matière première la plus précieuse de l'Antiquité proche-orientale pour la construction navale, l'architecture monumentale et la fabrication de cercueils royaux. L'Égypte, pays de désert et de roseaux, en manquait cruellement. Byblos, elle, en regorgeait. Ce déséquilibre géographique fondamental allait structurer pendant deux mille ans les relations entre les deux civilisations.

Dès l'Ancien EmpireAncien EmpirePremière grande période de l'Égypte pharaonique unifiée (~2700-2200 av. J.-C., IIIe-VIe dynasties), âge d'or des grandes pyramides et d'un État fortement centralisé. égyptien (vers 2700 av. J.-C.), les textes attestent de l'envoi régulier de flottilles au « pays du cèdre ». Les Égyptiens appelaient ces navires les kebenet — du nom même de la ville, Gebal en phénicien. La langue a conservé la trace de ce commerce : en grec, Byblos désignait aussi le papyrus, que les marchands phéniciens de la ville distribuaient dans tout le bassin méditerranéen. De Byblos vient donc le mot « bible » — les livres —, et par extension le nom de toutes les lettres et de tous les alphabets du monde occidental.

La nécropole royale : une découverte du siècle

Bracelet de Byblos, XIIe dynastie égyptienne, ca. 2000–1785 av. J.-C. — Metropolitan Museum of Art
Bracelet en bronze (ca. 2000–1785 av. J.-C., XIIe dynastie), découvert à Byblos. La contemporanéité de cet objet avec la XIIe dynastie égyptienne illustre les échanges intenses entre Byblos et l'Égypte du Moyen Empire. © Metropolitan Museum of Art, New York (CC0).

En 1921, le jeune archéologue français Pierre Montet — qui allait plus tard mettre au jour les tombes royales de Tanis — entreprend les premières fouilles systématiques de Byblos. Ce qu'il découvre dépasse toutes les espérances : neuf puits funéraires royaux taillés à la verticale dans la roche calcaire, certains à plus de six mètres de profondeur, débouchant sur des chambres funéraires latérales. Miraculeusement scellés depuis environ 1800 av. J.-C., ces hypogées ont traversé les millénaires sans être pillés.

Les fouilles, reprises et étendues par Maurice Dunand à partir de 1926 et pendant près d'un demi-siècle, mettront progressivement au jour un trésor d'une richesse stupéfiante. Dans les tombes des rois de Byblos — dont certains portent des noms sémitiques comme Abishémoû, Abi-Shémoû ou encore Ypshemuabi — reposaient des objets qui racontent l'histoire d'un royaume à son zénith, d'une aristocratie raffinée et d'une relation diplomatique exceptionnelle avec la plus grande puissance du monde antique.

La conservation est extraordinaire. Le calcaire local, poreux mais stable, a préservé le métal, l'ivoire, les matières organiques partiellement, les céramiques intégralement. Les archéologues découvrent des vases en obsidienne avec cartouches de pharaons gravés, des coffrets en or incrusté, des colliers de faïence égyptienne, des armes d'apparat en bronze doré, des scarabées en lapis-lazuli — autant de témoins muets d'une relation diplomatique qui avait transformé Byblos en avant-poste du luxe égyptien au cœur du Levant.

L'alliance avec l'Égypte : cèdres contre or et prestige

Épingle en bronze de Byblos, XIIe dynastie, ca. 2000–1785 av. J.-C. — Metropolitan Museum of Art
Épingle en bronze (ca. 2000–1785 av. J.-C., XIIe dynastie), provenant de Byblos. Les épingles en bronze de ce type, aux proportions soignées, servaient à fixer les vêtements des élites. Leur présence dans le contexte funéraire de Byblos témoigne d'un artisanat local de qualité, influencé par les techniques égyptiennes. © Metropolitan Museum of Art, New York (CC0).

Les objets retrouvés dans la nécropole dressent le portrait d'un échange diplomatique à plusieurs niveaux. Les pharaons du Moyen Empire — Amenemhat III, Amenemhat IV, Sésostris III — envoyaient à Byblos des cadeaux somptuaires : vases d'albâtre inscrits à leur cartouche, statuettes en obsidienne, bijoux en or et en électrum. Ces présents royaux, conservés dans les tombes comme des trésors de prestige, attestent que les rois de Byblos étaient considérés comme des partenaires privilégiés, sinon des vassaux honorés, de la couronne égyptienne.

En retour, Byblos fournissait à l'Égypte ses ressources incomparables : le bois de cèdre, dont une seule poutre pouvait nécessiter plusieurs hommes pour la porter, et qui était acheminé à dos d'homme depuis les hauteurs du Liban jusqu'aux chantiers navals du delta du Nil. Les textes égyptiens de la période mentionnent l'envoi de convois entiers de cèdre « pour les grandes barques solaires » et « pour les mâts des navires de guerre ».

Mais l'alliance dépassait le simple troc. La déesse tutélaire de Byblos, la « Dame de Byblos » — Baalat Gebal en phénicien — avait été assimilée à Hathor, déesse égyptienne de l'amour, de la beauté et des pays étrangers. Le temple principal de Byblos abritait une forme hybride du culte, où les rites phéniciens se mêlaient aux liturgies égyptiennes. Des prêtres bilingues officiaient dans les deux langues. Les princes de Byblos adoptaient des titres honorifiques égyptiens et se faisaient représenter dans les conventions iconographiques des pharaons. C'est ce syncrétisme culturel profond que la nécropole révèle dans toute son ampleur.

Un chiffre éloquent : parmi les objets exhumés dans les neuf tombes royales de Byblos, plus de la moitié portent une inscription hiéroglyphique ou ont été fabriqués en Égypte. Aucun autre site funéraire hors d'Égypte ne présente une telle concentration d'objets de la cour pharaonique.

Les trésors des tombes : un inventaire stupéfiant

Amulette en forme de poisson, Byblos, Bronze Moyen, ca. 2000–1785 av. J.-C. — Metropolitan Museum of Art
Amulette en forme de poisson, pierre (ca. 2000–1785 av. J.-C., Bronze Moyen), provenant de Byblos. Les amulettes zoomorphes étaient des objets de protection placés auprès du défunt. Le poisson symbolisait la fécondité et la renaissance — une croyance partagée par les cultures phénicienne et égyptienne. © Metropolitan Museum of Art, New York (CC0).

Les fouilles ont mis au jour un inventaire sans équivalent pour le Levant de l'âge du Bronze. Parmi les trouvailles les plus remarquables figurent des pectoraux en or en forme d'aigle aux ailes déployées, décorés d'incrustations de cornaline et de lapis-lazuli — un matériau qui voyageait depuis les mines d'Afghanistan jusqu'aux ateliers de joaillerie de Byblos. Ces pectoraux, portés sur la poitrine des rois défunts, témoignent d'un sens du faste et d'une maîtrise technique qui n'ont rien à envier aux productions égyptiennes contemporaines.

Les armes d'apparat constituent une autre catégorie fascinante. Les haches fenêtrées en bronze — dont le fer est percé d'ouvertures géométriques qui allègent le poids sans sacrifier la résistance — sont caractéristiques des élites guerrières du Levant au Moyen Bronze. Elles n'étaient pas destinées au combat : leur finition soignée, leur dorure partielle, leur dépôt dans des tombes royales suggèrent qu'elles fonctionnaient comme des insignes de pouvoir, des symboles de la légitimité martiale du souverain.

Les céramiques reflètent quant à elles la position de carrefour commercial de Byblos : on y trouve des productions locales de tradition cananéenne côtoyant des importations chypriotes, des céramiques de type TellTellColline artificielle formée par l'accumulation de couches successives de vestiges d'habitats au même endroit, caractéristique du Proche-Orient. Chaque destruction-reconstruction ajoute une strate. el-Yahudiyya originaires du delta nilotique et des fragments d'albâtre égyptien retravaillés par des artisans locaux. Byblos n'était pas une simple escale sur les routes du commerce levantin : c'était un atelier, un lieu de rencontres et de fusions entre les traditions artistiques du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture. ancien.

La tombe du roi Abi-Shémoû, sans doute la plus riche des neuf hypogées, a livré des vases en obsidienne portant les cartouches gravés d'Amenemhat III et Amenemhat IV — preuves irréfutables que ces objets avaient été offerts personnellement par les pharaons à leur homologue de Byblos. À côté reposaient des scarabées en cornaline montés en or, des miroirs en bronze poli et des dizaines de petites figurines en faïence bleue représentant des dieux égyptiens : Bès, Thouéris, des hippopotames debout. Ces objets apotropaïques — censés protéger le défunt dans l'au-delà — témoignent de l'adoption sincère de la théologie funéraire égyptienne par les élites de Byblos.

Byblos, berceau de l'alphabet phénicien

La nécropole royale est contemporaine d'une autre révolution qui partira de Byblos pour transformer l'histoire de l'humanité. Vers 1050 av. J.-C. — soit quelques siècles après la période des tombes du Bronze Moyen —, un roi de Byblos nommé Ahiram est enseveli dans un sarcophage de calcaire magnifiquement sculpté. Sur le couvercle, une inscription en alphabet phénicien : vingt-deux signes consonantiques, héritiers lointains des proto-sinaïtiques, qui constituent la plus ancienne inscription alphabétique complète connue.

L'alphabet de Byblos n'est pas né du néant. Il est le produit d'une longue maturation, probablement au sein de scribes bilingues qui maîtrisaient à la fois les hiéroglyphes égyptiens et les cunéiformes mésopotamiens, et qui cherchaient un système d'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire. plus simple, adapté au sémitique cananéen. Ces scribes travaillaient dans les chancelleries de Byblos, rédigeant des contrats commerciaux, des listes d'offrandes, des lettres diplomatiques. Leur invention — noter chaque consonne par un signe unique — allait, en se propageant vers l'Occident par les réseaux phéniciens, engendrer l'alphabet grec, puis le latin, puis nos lettres actuelles.

Ainsi Byblos occupe-t-elle une place singulière dans l'histoire de la civilisation : à la fois témoin de l'Âge du Bronze levant dans toute sa splendeur diplomatique et commerciale, et berceau d'une invention graphique dont nous héritons chaque fois que nous écrivons. La nécropole souterraine n'est pas seulement le musée d'un monde disparu ; c'est la preuve que ce monde disparu a, par d'invisibles chaînes de transmission, façonné le nôtre.

La nécropole aujourd'hui : protection et recherches en cours

Inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1984, la cité antique de Byblos fait l'objet d'une protection internationale. Le site archéologique, qui superpose des strates allant du Néolithique jusqu'à l'époque des Croisés, est l'un des plus complexes du Proche-Orient. Les fouilles n'ont pas livré tous leurs secrets : une grande partie de la surface antique reste enfouie sous la ville médiévale et moderne, et les archéologues estiment que de nouvelles chambres funéraires pourraient exister à des profondeurs encore inexplorées.

Les conflits répétés qui ont meurtri le Liban depuis les années 1970 ont rendu la recherche difficile et parfois impossible. Mais Byblos a survécu à des millénaires d'invasions, de tremblements de terre et d'incendies. Comme ses cèdres légendaires, dont quelques spécimens millénaires subsistent encore dans la réserve de la forêt des Cèdres de Dieu, la cité antique demeure, obstinée et silencieuse, gardienne de son trésor souterrain.