Il y a environ 3 500 ans, un incendie a ravagé une partie du village de l'âge du BronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→, marquée par la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales.→ du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides.→ de Cabezo Redondo, près de Villena, dans le sud-est de l'Espagne. Un désastre pour ses habitants, mais une aubaine, des millénaires plus tard, pour les archéologues : les décombres ont scellé et préservé un objet que l'on ne documente presque jamais dans son intégralité, un métier à tisser dont la structure était en grande partie faite de bois. L'étude, publiée dans la revue Antiquity par une équipe des universités d'Alicante, de Grenade et de Valence, offre l'un des témoignages les plus complets jamais recueillis sur les techniques textiles de l'âge du Bronze européen.1
Un incendie qui préserve plutôt qu'il ne détruit
La découverte a eu lieu dans une zone de circulation à l'ouest du site, où les archéologues ont mis au jour une plateforme surélevée portant une concentration dense de poids d'argile. Selon Gabriel García Atiénzar, professeur de préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ à l'université d'Alicante, l'incendie a créé un contexte archéologique très particulier : l'effondrement du plafond a scellé l'espace d'un coup, l'enfouissant aussitôt et permettant sa préservation, alors même que le feu détruisait la charpente. Les éléments du métier, bois carbonisés, poids d'argile et cordages de sparte, se sont retrouvés piégés sous les décombres de la toiture effondrée.
Une fois n'est pas coutume en archéologie : ici, le feu a autant détruit que préservé. Les bois, carbonisés, ont perdu leur souplesse mais gagné une résistance à la décomposition qui leur a permis de traverser trente-cinq siècles sans disparaître, à la différence de l'immense majorité des vestiges organiques de la préhistoire, réduits en poussière depuis longtemps.
Quarante-quatre poids et des bois carbonisés
L'ensemble retrouvé comprend quarante-quatre poids cylindriques en argile cuite, percés en leur centre, pesant pour la plupart environ 200 grammes. Selon Ricardo Basso Rial, chercheur prédoctoral à l'université de Grenade, cette masse compacte de poids identiques constitue une signature caractéristique du métier à tisser vertical à poids, même si certaines pièces manquaient et que le dispositif provenait d'une zone effondrée.
À côté des poids, les fouilleurs ont retrouvé plusieurs pièces de bois de pin disposées parallèlement : les plus épaisses, à section rectangulaire, seraient les montants verticaux du bâti du métier, tandis que des pièces plus fines et de section arrondie en constitueraient les traverses horizontales. Des fibres de sparte tressées, ainsi que des restes de petites cordelettes dans les perforations de certains poids (probablement utilisées pour fixer les fils de chaîne à chaque poids), complètent cet ensemble exceptionnel.
L'archéobotaniste Yolanda Carrión, de l'université de Valence, a étudié le bois : les cernes de croissance suggèrent des arbres âgés ayant fourni des pièces de large diamètre, ce qui indique une sélection soigneuse du matériau, du pin d'Alep, largement disponible dans la région.
Comment fonctionnait ce métier vertical ?
Le métier à tisser vertical à poids fonctionne sans navette mécanique : les fils de chaîne pendent verticalement depuis une traverse haute, tendus par des poids attachés à leur extrémité inférieure, tandis que le tisserand ou la tisserande passe les fils de trame horizontalement, en soulevant alternativement des groupes de fils grâce à des tiges de séparation. C'est un dispositif d'une simplicité redoutable, mais dont la matérialité concrète, bois, cordages, poids assemblés, échappe presque toujours à l'archéologie : seuls les poids d'argile, quasi indestructibles, survivent d'ordinaire, laissant deviner l'existence du métier sans jamais en révéler la structure complète.
« On passe de l'interprétation de poids de métier isolés à la documentation d'un métier à tisser en fonctionnement, avec un luxe de détails extrême : la structure en bois, les cordages, les poids et le contexte architectural. »
La « révolution textile » de l'âge du Bronze
Cette découverte s'inscrit dans un phénomène plus large que les spécialistes appellent la révolution textile de l'âge du Bronze européen, une période de transformations techniques et économiques dans la production de tissus. Pour Ricardo Basso, ce processus ne tient pas à un facteur unique : il résulte de la conjonction de l'expansion de l'élevage ovin pour la production de laine, d'innovations techniques dans les métiers et les outils de filage et de tissage, et de changements sociaux ayant conduit à une production textile plus intensive et diversifiée.
À Cabezo Redondo, ces transformations se lisent dans l'apparition de fusaïoles plus légères et de poids de métier de types variés, certains assez fins pour permettre la production de tissus plus complexes, comme des sergés. Les tissus eux-mêmes se conservent rarement dans les contextes archéologiques : la plupart des déductions reposaient jusqu'ici sur l'étude indirecte des outils. D'où la valeur singulière de ce métier retrouvé presque complet.
Cabezo Redondo, un carrefour du sud-est ibérique
Cabezo Redondo n'était pas un village isolé, mais un pôle régional de premier plan. Occupé entre environ 2100 et 1250 avant notre ère sur près d'un hectare, le site s'étageait en terrasses sur le versant d'une colline, avec des habitations pourvues de plans de travail, de foyers, de silos et de récipients de stockage. L'économie reposait sur une agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→ intensive, mais aussi sur de vastes réseaux d'échange : les fouilles ont livré des parures en or, en argent et en ivoire, ainsi que des perles de verre et de coquillage, reliant le site à d'autres régions de la péninsule Ibérique, à la Méditerranée orientale et jusqu'à l'Europe centrale.
Si le site présente des affinités avec la culture argarique, bien connue dans le sud-est de la péninsule, les chercheurs estiment qu'il relève d'une phase plus tardive, dite post-argarique. Le fameux trésor de Villena, découvert dès 1963 par l'archéologue José María Soler, serait ainsi contemporain du métier à tisser retrouvé aujourd'hui.
Le travail du textile, une histoire de femmes
Le contexte de la découverte apporte aussi des informations sur l'organisation sociale du travail. Le métier occupait un espace extérieur partagé par plusieurs foyers, ce qui suggère une production coopérative : plusieurs groupes domestiques auraient collaboré à des activités comme le filage, le tissage ou la mouture, tandis que d'autres activités artisanales du village, comme le travail du métal ou de l'ivoire, semblent avoir été concentrées dans des zones spécialisées.
Des indices bioanthropologiques pointent par ailleurs vers un rôle central des femmes dans ces activités textiles : dans plusieurs tombes du site, les dents de restes féminins présentent une usure caractéristique associée au filage et au tissage, ces femmes ayant probablement utilisé leurs incisives pour maintenir des fibres en place ou couper des fils.
Conclusion
Le métier de Cabezo Redondo est déjà considéré comme l'un des exemples les plus complets de technologie textile de l'âge du Bronze européen. Les chercheurs envisagent désormais des analyses archéométriques des fibres microscopiques, ainsi que des études isotopiques sur les ovins, pour déterminer l'origine des matières premières et le degré de spécialisation de cette production. Un site qui devient, selon les mots de l'équipe, un véritable laboratoire pour étudier l'évolution technique et sociale du textile au deuxième millénaire avant notre ère.
Super article, j'aurais aimé avoir ça pour mes partiels du S1. Je le garde pour le S2.