La Thuringe, au coeur de l'Allemagne, regorge de sites du Paléolithique moyenPaléolithique moyenPériode du Paléolithique (env. 300 000 à 40 000 ans) associée surtout à Néandertal et aux premiers Homo sapiens, marquée par l'outillage Levallois. et inférieur. Parmi eux, Bilzingsleben occupe une place à part. Ce gisement de plein air, fouillé depuis les années 1960, a livré des restes d'Homo heidelbergensisHomo heidelbergensisEspèce humaine du Pléistocène moyen, souvent considérée comme l'ancêtre commun des Néandertaliens et de notre espèce., des outils acheuléens, des preuves précoces de l'utilisation du feu et une faune pléistocènePléistocèneÉpoque géologique des grandes glaciations (env. −2,6 Ma à −11 700), couvrant l'essentiel de la préhistoire humaine. remarquablement bien conservée. Une étude publiée en novembre 2023 dans Scientific Reports par Sabine Gaudzinski-Windheuser et son équipe du MONREPOS Archaeological Research Centre apporte un éclairage nouveau sur la relation entre ces hominines et l'un de leurs gibiers de prédilection : le castor eurasiatique.1

94 castors et une stratégie de chasse organisée

L'équipe a analysé en détail les restes de mammifères issus des fouilles de Bilzingsleben datées d'environ 400 000 ans. Parmi les os identifiables, 94 individus de Castor fiber, le castor eurasiatique, portent des stries de découpe caractéristiques d'une boucherie humaine : incisions sur les membres, traces de désarticulation et de dépouillement. Ces marques, analysées à la loupe binoculaire et comparées à des expérimentations modernes de découpe de castors, indiquent clairement une exploitation systématique de l'animal.

Castor eurasiatique (Castor fiber) nageant - Wikimedia Commons CC BY 4.0 / domaine public
Le castor eurasiatique (Castor fiber), espèce encore présente en Europe. Au Pléistocène moyenPléistocène moyenSous-période géologique (environ 770 000 à 126 000 ans) marquée par une complexité comportementale croissante des hominines., il peuplait les rives des rivières et lacs de Thuringe, offrant aux hominines de Bilzingsleben une ressource en fourrure et en viande qu'ils exploitaient de façon organisée. Domaine public

Ce qui frappe les chercheurs, c'est le profil d'âge des individus chassés. La majorité des castors identifiés sont des jeunes adultes, à l'apogée de leur développement physique et au pic de la qualité de leur pelage. Cette sélection n'est pas due au hasard : elle suppose une connaissance fine du cycle de vie de l'animal, de ses habitudes saisonnières et de la période optimale pour l'abattre. Une telle stratégie de chasse ciblée révèle une planification cognitive dépassant la simple opportunité.

La fourrure, ressource centrale du Paléolithique inférieurPaléolithique inférieurPremière et plus longue période de la Préhistoire, marquée par les premiers outils en pierre taillée et les premiers hominines hors d'Afrique. ?

Les stries de découpe présentes sur certains crânes et sur les membres antérieurs des castors de Bilzingsleben sont particulièrement révélatrices. Leur position correspond exactement à celle que laisserait une opération de dépouillement visant à récupérer la fourrure intacte. Le castor produit l'une des fourrures les plus denses et les plus imperméables du règne animal, une caractéristique qui n'a pas échappé aux populations humaines modernes, qui l'utilisaient encore au XVIIIe siècle pour confectionner des chapeaux de feutreFeutreÉtoffe non tissée obtenue en pressant et feutrant des fibres de laine ; les nomades des steppes en faisaient tapis, selles et appliques, remarquablement conservés dans les tombes gelées de Pazyryk.. Les hominines de Bilzingsleben auraient donc pu utiliser ces fourrures pour se vêtir ou s'abriter.

Crâne d'Homo heidelbergensis - Wikimedia Commons CC0
Crâne d'Homo heidelbergensis, l'hominineHominineMembre de la sous-famille Homininae incluant la lignée humaine (Homo, Australopithecus, Paranthropus…) mais excluant les orangs-outans et les gibbons. Le terme remplace progressivement « hominidé » dans son acception restreinte. qui peuplait l'Europe vers 400 000 ans avant le présent. Ces hominines, chasseurs organisés, exploitaient les ressources fauniques de leur environnement avec une sophistication croissante, comme le montrent les restes de Bilzingsleben. CC0

La chair du castor était elle aussi consommée. Des stries de boucherie sur les côtes et les vertèbres témoignent d'un prélèvement méthodique de la viande. Cet animal, qui peut peser jusqu'à 30 kilogrammes, représentait une source de protéines et de graisse considérable pour un groupe d'hominines. Notons également que le castor produit une glande sécrétant le castoreum, une substance odorante qui aurait pu avoir des usages médicinaux ou rituels.

Homo heidelbergensis, chasseur spécialisé

Bilzingsleben est l'un des rares sites du Pléistocène moyen à avoir livré autant d'informations sur les pratiques de chasse des hominines européens. Les données de Gaudzinski-Windheuser et son équipe s'inscrivent dans un tableau plus large : des sites contemporains comme SchöningenSchöningenSite allemand ayant livré huit lances de jet en bois vieilles d'environ 300 000 ans, parmi les plus anciennes armes en bois connues. (Allemagne), où ont été découvertes les célèbres lances en bois datées de 300 000 ans, ou Boxgrove (Angleterre), avec ses preuves de chasse au cheval, montrent qu'Homo heidelbergensis n'était pas un charognard opportuniste mais un chasseur actif, capable d'élaborer des stratégies adaptées à chaque proie.

Castor eurasiatique adulte - Wikimedia Commons CC BY-SA 3.0
Castor eurasiatique adulte. L'analyse des restes de Bilzingsleben montre que les hominines ciblaient préférentiellement les jeunes adultes, dont la fourrure est de qualité maximale. Cette sélection implique une connaissance précise des cycles biologiques de l'animal. CC BY-SA 3.0

La spécialisation sur le castor à Bilzingsleben suggère également une exploitation des zones humides comme territoire de chasse privilégié. Les rivières et les lacs du Pléistocène moyen d'Europe centrale offraient une biomasse animale considérable, et les hominines qui les fréquentaient avaient développé les techniques nécessaires pour en tirer parti. Bien loin de l'image d'hominines errant au hasard, les habitants de Bilzingsleben semblent avoir eu une vision précise et organisée de leur territoire de chasse.