Au coeur de la plaine de Konya, en Anatolie centrale (actuelle Turquie), se dressent deux tertres artificiels - les tells - que les habitants du Neolithique ont accumules couche apres couche pendant pres de deux millenaires. C'est Catalhoyuk, l'un des sites archeologiques les plus importants et les plus etranges que l'humanite ait jamais laisse derriere elle. Peuplee entre approximativement 7500 et 5700 avant notre ere, cette agglomeration abritait en son apogee entre 5 000 et 8 000 personnes - un chiffre considerables pour l'epoque - dans des maisons si serrees qu'il n'existait ni rue, ni place, ni chemin entre elles. On circulait d'un toit a l'autre, on descendait chez soi par une echelle. Catalhoyuk est la ville avant la ville, la premiere experience connue de la vie en grand collectif.

Reconstitution des maisons neolithiques de Catalhoyuk
Reconstitution des batisses neolithiques de Catalhoyuk : des habitations mitoyennes auxquelles on accedait par le toit, sans rues ni places entre elles. Ce mode d'urbanismeUrbanismeOrganisation planifiée de l'espace urbain (rues, quartiers, réseaux d'eau et d'égouts, édifices publics) ; la civilisation de l'Indus en offre un exemple précoce et remarquable. unique au monde a fascine les archeologues depuis les fouilles de James Mellaart dans les annees 1960.

Ce site ne ressemble a rien de connu. Pas de palais, pas de temple distinct, pas de quartier d'elite visible. Chaque maison est a peu pres identique, organisee autour d'une salle principale avec un foyer, une plateforme surélevée pour dormir et des espaces de stockage. Les morts etaient enterres directement sous les planchers, sous les plateformes ou dans les coins de la piece. On vivait litteralement au-dessus de ses ancetres, dans une continuite spatiale et symbolique entre les vivants et les morts qui n'a pas d'equivalent dans l'archeologie prehistorique europeenne.

James Mellaart et la decouverte du site

Catalhoyuk est mis au jour en 1958 par l'archeologue britannique James Mellaart, qui fouille le site entre 1961 et 1965. Ses travaux revelent un monde d'une richesse symbolique insoupconnee : des dizaines de chambres aux murs couverts de peintures representant des taureaux, des cerfs, des vautours, des figures humaines en train de chasser. Des bucranes - cranes de bovins sauvages, les aurochs - sont scelles dans les murs ou inseres dans des banquettes. Des statuettes feminines aux formes volumineuses, parfois appelees "deesses-meres" bien que cette interpretation soit contestee, jonchent les fouilles[1].

Mellaart est cependant fragilise par des controverses. Accuse d'avoir fabrique certains documents relatifs a des "fresques" qu'il aurait vues puis perdues, il est expulse de Turquie en 1966. Les fouilles s'interrompent pendant pres de trente ans. Ce n'est qu'en 1993 que l'archeologue Ian Hodder, de l'Universite de Cambridge, reprend les travaux avec une equipe internationale pluridisciplinaire. Ses methodes, fondees sur une archeologie dite "reflexive", integrent les habitants locaux et tiennent compte de la subjectivite des fouilleurs. Les resultats transforment notre comprehension du site.

Une societe etonnamment egalitaire

L'une des decouvertes les plus frappantes des fouilles modernes concerne la structure sociale de Catalhoyuk. L'analyse osteologique et isotopique des squelettes retrouves sous les planchers - plusieurs centaines au total - ne montre pas de difference significative entre hommes et femmes en matiere d'alimentation, d'acces aux ressources ou d'activite physique[2]. Les blessures traumatiques sont equivalentes dans les deux sexes, suggerant une participation comparable aux taches dangereuses. L'analyse de la composition des habitations ne revele pas non plus de maison "principale" ou d'edifice de prestige centralise.

Cette apparente egalite tranche avec ce que l'on verra se developper dans les millenaires suivants, au Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture. comme en Europe, ou l'accumulation de richesses, la stratification sociale et la domination masculine s'installeront progressivement avec l'urbanisation croissante. Catalhoyuk representerait-il un moment charniere, une societe neolithique qui n'aurait pas encore bascule dans la hierarchie ? Certains chercheurs, comme Hodder lui-meme, invitent a la prudence : l'absence de preuve visible de hierarchie n'est pas la preuve de son absence. Les inegalites pouvaient s'exprimer de manieres que l'archeologie peine a detecter.

Mort, memoire et maisons vivantes

La pratique d'inhumer les morts sous les planchers des habitations est l'une des caracteristiques les plus deroutantes de Catalhoyuk. Elle n'est pas un accident ou une contrainte : c'est un choix delibere, repete sur des siecles. Certaines maisons contenaient des dizaines de sepultures superposees, accumulees generation apres generation. Les analyses ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces. ont permis de montrer que les individus inhumes dans une meme maison ne sont pas toujours biologiquement apparentes, ce qui suggere que le lien "de maison" etait d'ordre social ou rituel plutot que strictement familial[3].

Les crane de certains individus etaient preleves apres decomposition, parfois enduits de platre et repeinds avant d'etre conserves ou redeposes. Cette pratique du "crane modelé" est connue dans d'autres sites du Proche-Orient neolithique (Ain Ghazal, Jericho), mais elle atteint a Catalhoyuk une intensite particuliere. Elle temoigne d'un culte des ancetres elabore, d'une relation entre les vivants et les morts qui va bien au-dela de la simple inhumation.

Art, symbolisme et bucranes

Les murs de Catalhoyuk ne sont pas de simples parois : ils sont l'espace d'une production symbolique intense. On y trouve des peintures de chasse, des representations de taureaux charges par des chasseurs, des vautours planant au-dessus de corps acephales. Ces scenes ne sont pas statiques : les murs etaient regulierement badigeonnes de blanc, puis redecore, superposant les couches de sens et d'histoire sur une meme surface[1]. Certaines salles ont livre jusqu'a une centaine de couches d'enduit successives, chacune portant potentiellement sa propre iconographie.

Les bucranes - cranes d'aurochs scelles dans les murs ou sur les banquettes - constituent l'autre grand axe symbolique du site. L'aurochs, ancetre sauvage du boeuf domestique, etait un animal dangereux et puissant. Sa capture et son integration dans l'espace domestique signalaient peut-etre le courage du chasseur, la puissance de la maison, ou relevaient d'un registre religieux que nous ne pouvons qu'entrevoir. La domestication du boeuf ne sera pleinement etablie qu'apres la fin de Catalhoyuk : a l'epoque du site, l'aurochs est encore sauvage, chasse, redoute.

Alimentation, agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines. et elevage

Les habitants de Catalhoyuk pratiquaient une agriculture cerealiere (ble emmer, orge) et l'elevage du mouton et de la chevre. Ils chassaient aussi - aurochs, cerfs, sangliers - et collectaient des plantes sauvages. L'analyse des phytolithes, des graines carbonisees et des residus lipidiques dans les poteries a permis de reconstituer un regime alimentaire equilibre, reposant autant sur les cereales que sur les proteines animales[4]. Les habitants n'etaient pas sedentaires a l'annee : certains indices suggerent qu'une partie de la population pratiquait encore une transhumance saisonniere avec les troupeaux dans les collines environnantes.

L'organisation de l'espace domestique reflete cette double economie : chaque maison dispose d'aires de stockage pour les cereales, d'un foyer central pour la cuisson, et de zones specifiques pour le traitement des matieres animales (peaux, os). La cuisine et la conservation des aliments etaient des activites structurantes de la vie quotidienne, organisees avec une precision que les couches de fouille permettent de reconstituer avec une fidelite remarquable.

Abandon et heritage

Vers 5700 avant notre ere, Catalhoyuk est abandonne. Les raisons de cet abandon ne sont pas claires. Aucun incendie massif, aucune attaque, aucune catastrophe naturelle n'est detectee. Certains chercheurs evoquent une degradation de l'environnement local due a la surexploitation agricole des terres alentour. D'autres suggerent un changement de mode de vie, une dispersion vers des habitats plus petits et mobiles. Le fait est que le tellTellColline artificielle formée par l'accumulation de couches successives de vestiges d'habitats au même endroit, caractéristique du Proche-Orient. Chaque destruction-reconstruction ajoute une strate. ouest, qui succede au tell est comme coeur de l'agglomeration au VIe millenaire, est lui aussi abandonne sans violence apparente.

Ce que Catalhoyuk a transmis a l'histoire est immense. Site classe au Patrimoine mondial de l'UNESCO en 2012, il reste l'un des laboratoires les plus feconds de la prehistoire mondiale. Il prouve que la vie en collectif dense, la speculation symbolique elaboree et les pratiques rituelles complexes ne sont pas des inventions de la "civilisation" classique : elles etaient deja pleinement presentes il y a neuf mille ans, dans une ville sans rois ni pretres visibles, ou les morts dormaient sous les pieds des vivants et ou les bucranes regardaient les hommes depuis les murs.