Le 4 novembre 1922, dans la vallée des Rois, près de Louxor, l'équipe de l'archéologue britannique Howard Carter dégageait la première marche d'un escalier taillé dans la roche. Quelques semaines plus tard, le monde découvrait la tombe presque intacte de Toutânkhamon, enregistrée sous le numéro KV62. Plus d'un siècle après, ce tombeau, sans doute le plus célèbre de l'histoire, pourrait encore cacher des secrets. Une nouvelle campagne de prospection géophysiqueProspection géophysiqueTechniques (magnétométrie, radar) détectant sous le sol des structures enfouies sans fouille, en mesurant des anomalies physiques.→, présentée en septembre 2026 dans la revue Nature, a détecté sous la roche plusieurs anomalies que ses auteurs attribuent à un ensemble de couloirs et de salles encore inconnus, juste à côté de la chambre funéraire du jeune pharaonPharaonTitre du souverain de l'Égypte antique, considéré comme un dieu vivant garant de l'ordre cosmique (la Maât), chef suprême de l'État, de l'armée et du culte.→.12
Derrière cette annonce se profile l'une des hypothèses les plus discutées de l'égyptologie : celle selon laquelle la tombe de Toutânkhamon ne serait que la partie visible d'un tombeau plus vaste, peut-être destiné à l'origine à la reine NéfertitiNéfertitiGrande épouse royale d'Akhénaton, figure centrale de la période d'Amarna ; son buste peint, conservé à Berlin, est l'un des visages les plus célèbres de l'Antiquité.→.
Plus de 1 200 mesures sous la vallée des Rois
L'étude a été menée par une équipe réunissant l'égyptologue Mamdouh Eldamaty, ancien ministre égyptien des Antiquités, le géophysicien George Ballard et l'égyptologue britannique Nicholas Reeves, et publiée dans la série des Occasional Papers de l'Amarna Royal Tombs Project.1 Les chercheurs ont combiné deux techniques complémentaires. Le radar à pénétration de sol envoie des ondes électromagnétiques dans le sous-sol et enregistre leurs échos sur les interfaces entre matériaux. La microgravimétrie, elle, mesure d'infimes variations du champ de pesanteur : un vide ou une zone remplie de gravats, moins denses que la roche, produit une légère baisse de la gravité mesurée en surface.1

Plus de 1 200 mesures ont été réalisées sur une zone d'environ 35 mètres carrés. Elles ont révélé des variations subtiles de densité, invisibles lors des campagnes précédentes. Surtout, plusieurs de ces anomalies présentent des formes à angle droit qui semblent suivre le mur nord de la chambre funéraire de Toutânkhamon, ce qui évoque des structures creusées par l'homme plutôt que des fissures naturelles de la roche.2
Un couloir comblé et une « anomalie 7 »
Deux éléments retiennent particulièrement l'attention. Le premier est un couloir d'environ deux mètres de large, qui serait rempli de gravats. Selon George Ballard, ce type de structure aurait pu échapper aux investigations antérieures, qui cherchaient surtout de grandes salles vides, bien plus faciles à repérer au radar qu'un passage comblé de débris rocheux de densité proche de celle de la roche environnante.2
Le second est une zone baptisée « anomalie 7 ». Les chercheurs pensent qu'elle pourrait délimiter une pièce carrée, remplie d'objets.2 Une hypothèse séduisante, mais qui repose pour l'instant uniquement sur l'interprétation de signaux indirects. Les auteurs eux-mêmes concluent que leur étude montre comment l'intégration de l'analyse archéologique, des méthodes scientifiques modernes et d'une longue expérience de terrain « peut rouvrir des questions que l'on croyait réglées ».3
La théorie de Nicholas Reeves
Pour comprendre l'émotion suscitée par ces résultats, il faut remonter à 2015. Cette année-là, Nicholas Reeves étudie les scans à très haute résolution des parois peintes de la chambre funéraire, réalisés par l'atelier Factum Arte pour fabriquer un fac-similé de la tombe. Il croit y distinguer, sous les peintures, des lignes droites qui trahiraient deux portes murées : l'une dans le mur ouest, vers une petite pièce de stockage, l'autre dans le mur nord, vers un prolongement de la tombe.13

Sa théorie va plus loin. La tombe KV62, relativement petite pour un roi, suit selon lui un plan typique non pas d'une sépulture royale, mais de celle d'une reine de la XVIIIe dynastie. Elle aurait été creusée à l'origine pour Néfertiti, l'épouse d'AkhenatonAkhénatonPharaon de la XVIIIe dynastie (règne v. 1353-1336 av. J.-C.), auteur d'une révolution religieuse imposant le culte exclusif du disque solaire AtonAtonDisque solaire divinisé, unique objet de culte sous Akhénaton, représenté par un soleil dont les rayons se terminent par des mains offrant le signe de vie.→ et fondateur de la capitale d'Amarna.→, peut-être devenue corégente puis souveraine sous un autre nom. À la mort prématurée de Toutânkhamon, vers 1323 avant notre ère, on aurait réaménagé à la hâte la partie avant de ce tombeau pour y installer le jeune roi, en scellant derrière une cloison peinte la sépulture plus ancienne.3
L'hypothèse a enthousiasmé le public autant qu'elle a divisé les spécialistes. Car le mystère de Néfertiti reste entier : malgré plusieurs candidates proposées au fil des décennies, aucune momieMomieCorps préservé de la décomposition, naturellement (gel, sécheresse, tourbe) ou artificiellement ; les kourganes gelés de Pazyryk ont livré des momies naturelles à la peau tatouée.→ n'a jamais pu lui être attribuée avec certitude, et sa tombe n'a jamais été retrouvée.
KV62, une tombe hors norme
La tombe de Toutânkhamon intrigue les égyptologues depuis sa découverte. Elle est d'abord étonnamment petite pour un pharaon : un escalier, un couloir, une antichambre, une annexe, la chambre funéraire et une petite salle dite « du trésor ». Seule la chambre funéraire est décorée, ce qui est inhabituel pour une tombe royale du Nouvel Empire. Et pourtant, elle contenait plus de 5 000 objets, que Howard Carter et son équipe mirent près de dix ans à inventorier, du célèbre masque d'or aux chars démontés, en passant par les sarcophages emboîtés et les coffres de vêtements.4
Plusieurs indices suggèrent en outre que l'enterrement a été organisé dans l'urgence. Les peintures murales portent des taches brunes dues à des micro-organismes qui se sont développés alors que la peinture n'était pas encore sèche, signe que la tombe a été scellée très vite. Surtout, une partie du mobilier funéraire n'a pas été fabriquée pour Toutânkhamon : certains objets portent, sous son nom, les traces d'un autre souverain de la fin de l'époque amarnienne, Néfernéferouaton, dont l'identité reste débattue.4 Pour de nombreux spécialistes, il pourrait s'agir de Néfertiti elle-même, devenue souveraine.
Ces particularités nourrissent l'idée d'un tombeau réaménagé à la hâte, peut-être initialement creusé pour un autre membre de la famille royale. C'est sur ce terrain fertile que s'est développée la théorie de Nicholas Reeves.
Néfertiti, la reine disparue
Néfertiti fut la grande épouse royale d'AkhenatonAkhénatonPharaon de la XVIIIe dynastie (règne v. 1353-1336 av. J.-C.), auteur d'une révolution religieuse imposant le culte exclusif du disque solaire Aton et fondateur de la capitale d'Amarna.→, le pharaon qui imposa le culte exclusif du disque solaire Aton et fonda une nouvelle capitale à AmarnaAmarnaSite de Moyenne-Égypte (TellTellColline artificielle formée par l'accumulation de couches successives de vestiges d'habitats au même endroit, caractéristique du Proche-Orient. Chaque destruction-reconstruction ajoute une strate.→ el-Amarna), emplacement d'Akhetaton, la capitale fondée par Akhénaton puis abandonnée ; site archéologique majeur du Nouvel Empire.→, vers 1350 avant notre ère. Mère de six filles, représentée aux côtés du roi dans des scènes d'une intimité inédite, elle occupe une place exceptionnelle dans l'iconographie de son époque. Puis, vers la fin du règne, elle disparaît des sources, ou change de nom. Sa mort, son éventuel règne et sa sépulture restent l'un des grands mystères de l'égyptologie.
Son buste de calcaire peint, découvert en 1912 à Amarna par une mission allemande et conservé à Berlin, a fait d'elle l'une des figures les plus célèbres de l'Antiquité. Retrouver sa tombe serait une découverte d'une portée comparable à celle de Toutânkhamon.
Des radars qui se contredisent
Depuis 2015, la tombe de Toutânkhamon a été passée au crible à plusieurs reprises, avec des résultats contradictoires. Fin 2015, un premier radar mis en œuvre par le spécialiste japonais Hirokatsu Watanabe semblait confirmer la présence d'espaces vides derrière les murs nord et ouest. Mais en 2016, une deuxième campagne radar, soutenue par la National Geographic Society, ne détectait rien. En 2018, une troisième étude, conduite par une équipe de l'École polytechnique de Turin, concluait de manière nette à l'absence de chambres cachées immédiatement derrière les parois peintes.14
Ces échecs successifs avaient conduit de nombreux égyptologues à classer l'affaire. La nouvelle étude se distingue par sa méthode, qui associe radar et microgravimétrie, et par sa cible : les auteurs ne cherchent plus seulement des pièces vides derrière les murs peints, mais aussi des passages comblés et des structures situées un peu plus loin dans la roche.2
Une vallée qui n'a pas livré tous ses secrets
L'idée de nouvelles découvertes dans la vallée des Rois n'a rien d'absurde. La nécropoleNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques.→, utilisée pendant près de cinq siècles par les pharaons du Nouvel Empire, compte plus de soixante tombes et fosses répertoriées. En 2006, une équipe américaine y a mis au jour, à quelques mètres seulement de la tombe de Toutânkhamon, une cache baptisée KV63, remplie de jarres et de matériel d'embaumement : la première découverte de ce type dans la vallée depuis 1922.4

Plus récemment, en 2025, la tombe de Thoutmôsis II a été identifiée dans les ouadis occidentaux de la région thébaine, première tombe royale découverte depuis celle de Toutânkhamon.5 Ces trouvailles rappellent que la montagne thébaine, malgré plus de deux siècles d'explorations, n'a pas épuisé ses surprises.
Prudence et scepticisme
Les réactions des spécialistes restent partagées. Certains jugent les nouvelles données « fascinantes », d'autres rappellent qu'une anomalie géophysique n'est pas une chambre. Des fissures, des variations de la roche calcaire ou des zones de remblais naturels peuvent produire des signaux comparables. Et même si des pièces existent, rien ne dit qu'elles contiennent une sépulture : elles pourraient être vides, pillées dans l'Antiquité ou endommagées par les infiltrations d'eau qui ont souvent dévasté les tombes de la vallée.3
L'égyptologue Zahi Hawass, figure incontournable de l'archéologie égyptienne, s'est ainsi montré à plusieurs reprises très sceptique face à la théorie de Nicholas Reeves, estimant que rien ne justifiait d'endommager les peintures de la chambre funéraire pour vérifier une hypothèse fragile.
Des caméras à 360 degrés dès novembre ?
Les chercheurs veulent désormais passer à l'étape décisive : vérifier directement ce qui se cache sous le sol. Plutôt que de percer les parois peintes, ils proposent de forer quelques trous de petit diamètre depuis l'extérieur et d'y faire passer de minuscules véhicules équipés de caméras à 360 degrés.12
Il faudra d'abord obtenir l'autorisation des autorités égyptiennes. Si elle est accordée, les premières investigations pourraient commencer dès le mois de novembre 2026.2 Un calendrier qui ferait coïncider l'opération, à quelques jours près, avec l'anniversaire de la découverte de Howard Carter. Les anomalies ne prouvent pas encore l'existence de nouvelles chambres, et encore moins celle de la tombe de Néfertiti. Mais pour la première fois depuis des années, le débat sur les secrets de KV62 pourrait bientôt sortir du domaine de l'hypothèse.
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