En 1950, des spéléologues découvrent dans les collines de la Ligurie, près de Toirano, une grotte aux galeries ornées de formations calcaires spectaculaires. Mais ce sont d'autres traces que les chercheurs allaient bientôt remarquer : des empreintes de pas figées dans le limon argileux du fond de la caverne, impressionnées là il y a plus de 14 000 ans et conservées avec une netteté remarquable. La grotte della Bàsura - "la grotte de la sorcière" en dialecte local - devenait ainsi l'un des rares sites au monde à offrir une image quasi photographique d'une expédition préhistorique. Une étude publiée en juin 2026 dans Quaternary Science Reviews livre l'analyse la plus complète à ce jour de ces empreintes et révèle la présence d'un compagnon inattendu.1

Cinq humains, deux enfants et une lampe de fortune

L'équipe internationale dirigée par Marco Avanzini du Musée des Sciences de Trente a combiné photogrammétrie 3D, analyse morphométrique des empreintes et datation au carbone 14 pour établir un portrait précis des visiteurs de la Bàsura. Résultat : cinq individus humains ont laissé des traces dans la grotte, répartis en deux adultes, un adolescent et deux enfants dont l'un était âgé d'environ 3 ans et l'autre de 6 ans environ. Ces âges ont été estimés à partir de la taille des empreintes et de la longueur du pas. Les plus jeunes visiteurs n'avaient donc pas encore l'âge de fréquenter l'école primaire.

Intérieur de la grotte di Toirano, Ligurie, Italie - CC BY 4.0
L'intérieur de la grotte di Toirano, avec ses formations calcaires et son sol argileux dans lequel les empreintes de pas ont été préservées depuis 14 400 ans. Les galeries de la Bàsura ont conservé le témoignage d'une expédition familiale préhistorique unique. CC BY 4.0

Les empreintes humaines montrent une trajectoire cohérente : le groupe a pénétré profondément dans la grotte, jusqu'à des galeries situées à plusieurs centaines de mètres de l'entrée, dans l'obscurité totale. Or des fragments de branches calcinées de pin (Pinus sylvestris ou espèce apparentée) ont été retrouvés sur le sol de la grotte, à des emplacements correspondant à des points d'arrêt marqués par les empreintes. Ces branches, d'environ 30 à 40 centimètres de long, avaient été utilisées comme torches pour éclairer le chemin, offrant une lumière vacillante mais suffisante pour progresser dans les galeries.

Un chien de 40 kg, compagnon d'exploration

Ce qui différencie fondamentalement l'étude de 2026 des analyses précédentes, c'est l'identification formelle d'un second type d'empreintes : celles d'un chien domestique (Canis lupus familiaris). L'animal, estimé à environ 40 kilogrammes et 70 centimètres au garrot, avait des pattes larges caractéristiques d'un individu de forte morphologie. Les empreintes du chien se superposent par endroits à celles des humains et vice versa, indiquant que l'animal se déplaçait librement au milieu du groupe, parfois devant, parfois derrière.

Loup gris (Canis lupus) représentant ancestral du chien domestique - Wikimedia Commons CC BY-SA 4.0
Un loup gris (Canis lupus), ancêtre du chien domestique. Le chien de la grotte della Bàsura, daté de 14 400 ans, appartenait à une espèce déjà bien distincte du loup mais d'une morphologie robuste, pesant environ 40 kg. CC BY-SA 4.0

Il y a 14 400 ans, la domestication du chien était un fait accompli depuis plusieurs millénaires. Les plus anciens restes de chiens domestiqués sont datés d'environ 30 000 à 40 000 ans, selon les critères retenus. Mais la Bàsura offre quelque chose de rare : non pas un os, ni une dent, mais des empreintes de pattes en mouvement, un animal vivant qui marche aux côtés de ses compagnons humains dans l'obscurité d'une grotte ligurienne.

Des ours, des torches et une exploration intentionnelle

La grotte della Bàsura n'était pas un espace vide et sans danger. Des empreintes d'ours des cavernes (Ursus spelaeus) ont également été identifiées dans les galeries, certaines se superposant aux empreintes humaines. Les visiteurs préhistoriques n'ignoraient pas que la grotte abritait ou avait abrité ces prédateurs, dont les restes osseux jonchent le sol de nombreuses cavernes européennes. Leur entrée dans ce milieu inhospitalier avec deux jeunes enfants témoigne d'une motivation forte : peut-être un rite de passage, une exploration rituelle, ou simplement la curiosité et l'attrait de l'inconnu.

Entrée de la grotte di Toirano, Ligurie - Wikimedia Commons CC BY-SA 4.0
La grotte di Toirano en Ligurie, dont la Bàsura constitue l'une des galeries profondes. Ce site, classé parmi les grottes les plus importantes d'Italie, est aujourd'hui ouvert au public et permet d'approcher les mêmes formations calcaires que celles contemplées il y a 14 400 ans. CC BY-SA 4.0

L'étude de 2026 replace la Bàsura dans le contexte plus large de la relation homme-chien au Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien).. À une époque où les groupes de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine. sillonnaient l'Europe post-glaciaire, le chien n'était pas seulement un outil de chasse ou un gardien de campement : il était un compagnon, intégré dans la vie sociale du groupe au point d'accompagner ses membres jusque dans les profondeurs de la terre. Cette découverte constitue l'une des preuves les plus émouvantes de la profondeur du lien qui unissait déjà, il y a 14 400 ans, l'homme et le meilleur ami qu'il n'avait pas encore nommé.