Des herbes soigneusement choisies, transportees jusqu'au fond d'une grotte, etalees en fines couches, puis brulees. Ce geste, repete pendant vingt-cinq millenaires, vient d'etre revele par des microtraces vegetales preservees dans les sediments de Cloggs Cave, une caverne du Gippsland, dans l'etat de Victoria en Australie. L'etude, publiee le 22 juillet 2026 dans la revue Frontiers in Environmental Archaeology, demontre la profondeur et la continuite des traditions spirituelles de la nation aborigene GunaiKurnai.1

Cloggs Cave : une grotte sacree depuis des siecles

Les recits ethnographiques du XIXe siecle et les traditions orales des GunaiKurnai decrivaient deja plusieurs grottes du Gippsland comme des lieux consacres a des ceremonies spirituelles. Ces cavites etaient frequentees par des femmes et des hommes inities appeles "mulla-mullung", des personnes reputees pour leurs pouvoirs de guerison, de magie ou de malediction. Ce que personne ne savait jusqu'ici, c'est que ces pratiques remontaient a plus de 25 000 ans.

C'est en 2019 et 2020, a la demande de la GunaiKurnai Land and Waters Corporation, que de nouvelles fouilles ont ete conduites dans la grotte. Les representants de cette organisation autochtone ont participe a toutes les etapes du projet, depuis la conception de l'etude jusqu'a l'interpretation et la diffusion des resultats.

Carte du Gippsland montrant la distribution des clans de la tribu Kurnai, XIXe siecle - domaine public
Carte du Gippsland (Victoria, Australie) indiquant les positions approximatives des clans de la nation Kurnai (aujourd'hui GunaiKurnai), d'apres les enquetes ethnographiques du XIXe siecle. Cloggs Cave se situe dans ce territoire. Domaine public

Les phytolithes : des archives microscopiques indestructibles

Pour remonter aussi loin dans le temps, les chercheurs se sont appuyes sur l'analyse des phytolithes, de minuscules structures de silice produites par les tissus vegetaux. Contrairement au pollen, disperse par le vent ou les insectes, les phytolithes s'accumulent generalement a l'endroit exact ou la plante se decompose.

"Aucune plante ne pousse a l'interieur de la grotte en raison de l'absence de lumiere ; les phytolithes ne peuvent donc y etre arrives que transportes par les etres humains, ou plus rarement par des animaux comme les opossums, via leur fourrure ou leurs excrement", explique la Dre Elle Grono, chercheuse postdoctorale a l'Universite nationale australienne et auteure principale de l'etude. A l'aide de microscopes, son equipe a identifie plusieurs milliers de phytolithes provenant de deux profondes fosses de fouille, atteignant respectivement 1,5 et 2,3 metres.2

Des plantes choisies avec soin, brulees en couches successives

"Nous montrons ici que les Anciens selectionnaient des herbes entieres dans le paysage environnant, les transportaient jusqu'a Cloggs Cave, les etalaient en fines couches avant de les bruler. Au fil du temps, les sediments ont recouvert ces couches calcinees, les preservant les unes au-dessus des autres pendant des milliers d'annees", detaille Elle Grono.

Les niveaux les plus recents contenaient 73 fines couches de cendres, accumulees entre 4 400 et 1 600 ans avant aujourd'hui. L'analyse botanique revele une selection tres precise : pas moins de 29 types differents de phytolithes provenant de graminees, de plantes herbacees et de vegetaux ligneux ont ete identifies. Les especes resistantes a la secheresse et les plantes ligneuses n'etaient presentes qu'en tres faible quantite, indiquant que les occupants de la grotte privilegiaient des especes poussant a proximite immediate du site, plantes en totalite - tiges, feuilles, fleurs et racines - plutot que des plantes collectees a la va-vite.3

Homme Kurnai, illustration XIXe siecle - domaine public
Illustration d'un homme de la tribu Kurnai (auj. GunaiKurnai), d'apres les enquetes ethnographiques du XIXe siecle. Les "mulla-mullung", hommes et femmes inities reputes pour leurs pouvoirs magiques et guerisseurs, etaient les principaux officiant des ceremonies dans des grottes comme Cloggs Cave. Domaine public

25 000 ans de continuite rituelle

L'un des resultats les plus frappants concerne la frequence de la combustion : jusqu'a 18 % des phytolithes retrouves presentent des traces de brulure ou de fusion. Plus significatif encore, ces indices apparaissent dans l'ensemble des couches archeologiques, couvrant pres de 25 000 ans d'occupation continue. Pour les chercheurs, cette continuite temoigne d'une pratique rituelle transmise de generation en generation pendant des dizaines de millenaires.

Les fouilles ont aussi revele une surprise : une pierre dressee haute de 28 centimetres, installee il y a environ 2 000 ans et interpretee comme un element rituel deliberement mis en place par les anciens occupants de la grotte.

Le professeur Bruno David, de l'Universite Monash, co-directeur des fouilles avec la GunaiKurnai Land and Waters Corporation, precise que "cette pratique est conforme aux traditions GunaiKurnai, ou les cendres etaient utilisees pour accomplir des actes de magie et des rituels, mais aussi pour reperer les traces de pas de toute personne - y compris des etres spirituels - penetrant dans la grotte". L'etude constitue ainsi une demonstration eclatante de la profondeur temporelle des traditions culturelles des peuples autochtones d'Australie, et de la valeur scientifique des savoirs transmis oralement sur des millenaires.4