L'altiplano de Bogotá, au cœur des Andes colombiennes, se souvient de tout. Ses lagunes, ses falaises calcaires, ses anciens abris sous roche ont gardé les traces de dizaines de millénaires d'occupation humaine. Mais une étude génomique publiée en mai 2025 dans Science Advances y a découvert quelque chose d'inattendu : une population entière, vivant là il y a 6 000 ans, qui n'appartient à aucune famille génétique amérindienne connue -- et qui a disparu sans laisser de descendants.

Les chercheurs, emmenés par des équipes colombiennes et internationales, ont analysé l'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe. de 21 individus issus de plusieurs sites archéologiques de l'altiplano, couvrant une fenêtre de 6 000 années -- de −6000 à −500 avant le présent. Parmi eux, les individus les plus anciens, datés d'environ 6 000 ans BP, présentaient un profil génétique jamais observé auparavant dans aucune population, ancienne ou moderne, des Amériques.

Altiplano Cundiboyacense près de la laguna de Guatavita, Colombie
L'altiplano Cundiboyacense, haut plateau andin où furent découverts les restes de la « lignée fantômeLignée fantômePopulation humaine ancienne dont l'existence n'est connue que par la trace qu'elle a laissée dans le génome de populations actuelles, sans qu'aucun fossile ne l'ait confirmée. ». En arrière-plan, la laguna de Guatavita. © WLE2026 CO / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Des chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine. venus de nulle part

Ces premiers habitants de l'altiplano étaient des chasseurs-cueilleurs, probablement issus de la toute première vague de peuplement de l'Amérique du Sud. Les chercheurs les désignent comme une « lignée basale » -- c'est-à-dire une ramification très ancienne de l'arbre généalogique des populations sud-américaines -- qui aurait divergé très tôt lors de la colonisation initiale du continent, peut-être au moment du franchissement de l'isthme de Darién, qui relie l'Amérique centrale à l'Amérique du Sud.

Leur originalité génétique est frappante : ils ne partagent pas de lignage identifiable avec les populations nord-américaines, avec les groupes andins connus, ni avec les populations amazoniennes. Ils représentent, selon les auteurs de l'étude, « une lignée précéramique jusqu'alors inconnue, issue de la radiation initiale sud-américaine ».

Le site archéologique de Checua, dans la municipalité de Nemocón (Cundinamarca), est l'un des principaux pourvoyeurs de ces restes. Ce site précéramique en plein air, fouillé notamment par l'archéologue Ana María Groot depuis les années 1990, a livré des milliers d'outils en pierre et en os, des sépultures et même une flûte en os, attestant d'une occupation continue entre 8 500 et 3 000 ans BP. D'autres sites comparables, comme Aguazuque (Soacha) ou El Abra (Zipaquirá), confirment la densité de ce peuplement préhistorique sur le plateau de Bogotá.

Une disparition totale, inexpliquée

Ce qui rend cette découverte particulièrement troublante, c'est ce qui arrive ensuite. Vers −2 000 ans avant le présent (soit il y a environ 2 000 ans), la signature génétique de cette population disparaît complètement des archives biologiques de la région. Les individus qui habitent alors l'altiplano présentent un profil entièrement différent -- probablement celui de populations parlant des langues chibchanes, ancêtres des Muiscas.

Il ne s'agit pas d'un simple mélange ou d'une absorption progressive : la « lignée fantôme » s'est évaporée sans laisser de trace détectable dans le patrimoine génétique des populations ultérieures. Une telle disparition totale est rare, voire sans précédent à cette échelle en Amérique du Sud.

Les Cerros Orientales de Bogotá, collines à l'est de la savane de Bogotá
Les collines orientales qui bordent la savane de Bogotá. C'est dans ces piedmonts et sur le plateau andin que vivaient, il y a 6 000 ans, les mystérieux chasseurs-cueilleurs de la « lignée fantôme ». © Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Qu'est-il arrivé à cette population ?

Les auteurs de l'étude ne savent pas. Plusieurs scénarios sont envisageables : remplacement démographique brutal, épidémies, déplacement vers d'autres régions sans retour, ou absorption dans une population numériquement si dominante que toute trace génétique aurait été diluée en dessous du seuil de détection. L'étude note que ce remplacement est « inhabituel, en particulier en Amérique du Sud », où les substitutions génétiques aussi radicales restent exceptionnelles.

Ce qui est certain, c'est que la « ghost lineage » de Colombie s'inscrit dans un tableau plus large de la complexité du peuplement des AmériquesPeuplement des AmériquesEnsemble des migrations ayant conduit Homo sapiens à occuper le continent américain, depuis la Béringie ; sa date et ses routes restent débattues.. Loin d'être un simple déferlement linéaire depuis le détroit de Béring vers le sud, la colonisation du continent américain semble avoir été un processus en mosaïque, avec des populations pionnières, des isolements géographiques, des remplacements et des fusions, dont nous commençons seulement à percevoir la richesse grâce à la paléogénomiquePaléogénomiqueÉtude des génomes anciens à partir d'ADN conservé dans os, dents ou sédiments, pour retracer l'évolution et les lignées..

Un outil qui change tout : la paléogénomique

L'étude publiée dans Science Advances est représentative d'une révolution en cours dans les sciences préhistoriques. En séquençant l'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces. extrait de dents et d'os anciens, les chercheurs peuvent désormais reconstituer des histoires démographiques que la seule archéologie ne pouvait pas dévoiler. Des populations entières, jamais soupçonnées à partir de la céramique ou des outils, surgissent soudain des archives génétiques.

C'est notamment ce qui s'est passé à Checua : les squelettes étaient connus depuis des décennies, leur séquençageSéquençageLecture de l'ordre des bases (A, T, G, C) d'une molécule d'ADN ; le séquençage à haut débit lit des millions de fragments en parallèle. génomique complet n'a été réalisé qu'en 2025. Et ce qu'ils ont révélé oblige à réécrire un chapitre entier de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. colombienne -- et peut-être américaine.

Un puzzle amerindien qui se recompose

La decouverte d'une lignee genetique fantome a Checua s'inscrit dans un mouvement plus large de la paleogenetique qui redessine en profondeur notre comprehension du peuplement des Ameriques. Depuis les annees 2010, plusieurs etudes majeures ont mis en evidence l'existence de multiples "lignees fantomes" -- des populations qui ont contribue genetiquement aux Amerindiens actuels sans qu'aucun representant direct n'ait ete retrouve en dehors du continent americain. La plus connue est la population dite "Y" ou "Population Y" d'Amazonie, identifiee a partir de l'ADN de groupes comme les Surui et les Karitiana au Bresil, dont une fraction de l'heritage genetique derive d'une source asiatique distincte de l'ancestralite siberienne principale et evoquant plutot les populations d'Asie du Sud-Est et d'Oceanie.[6]

Plus pres geographiquement, les Paleo-Sibiriens de Yana (Russie arctique), identifies en 2019 grace a des restes datant de 32 000 ans BP, ont ete reconnus comme un groupe fondateur partial des populations amerindiennes, distinct de l'ancestralite asiatique orientale dominante. Ces decouvertes successives dessinent un tableau de plus en plus complexe : les Ameriques n'auraient pas ete peuplees par une seule vague migratoire d'un seul groupe fondateur, mais par au moins deux, voire trois ou quatre populations d'origines partiellement differentes, qui se sont succede ou melangees sur une periode couvrant peut-etre plusieurs millenaires autour de la fin du dernier maximum glaciaireDernier Maximum GlaciaireApogée de la dernière glaciation (env. 26 000 à 19 000 ans), aux calottes glaciaires maximales ; il repousse les populations vers des refuges méridionaux..

La lignee fantome identifiee a Checua, en Colombie, s'ajoute a ce tableau comme un element specifiquement sud-americain. La population porteuse de cette ancestralite distincte semble avoir occupe le nord de l'Amerique du Sud pendant une periode suffisamment longue pour y laisser une empreinte demographique significative, avant d'etre remplacee -- ou absorbee -- par des populations aux profils genetiques differents. Ce remplacement, dont les causes restent indeterminees, pose des questions sur la dynamique des populations humaines dans une Amerique du Sud encore en cours de colonisation initiale.

La Colombie occupe dans ce debat une position geographique strategique : situee entre l'isthme de Panama, par ou sont probablement passes les premiers migrants entrant en Amerique du Sud, et les grandes plaines d'Amazonie et des Andes, elle constitue un verrou demographique que toutes les populations peuplant le continent meridional devaient franchir. La decouverte de Checua suggere que ce passage n'a pas ete unidirectionnel et lineaire, mais a implique des populations aux histoires evolutives distinctes, contribuant a la remarquable diversite genetique des populations amerindiennes actuelles d'Amerique du Sud, qui demeure parmi les plus elevees au monde par rapport a la densite de population.

L'ensemble de ces decouvertes converge vers une conclusion : le peuplement des Ameriques, longtemps envisage comme un evenement unique et relativement simple, se revele etre un processus long, complexe et multiphasique, impliquant des populations aux origines diverses dont les interactions et les remplacements successifs ont produit la mosaique genetique que nous observons chez les peuples indigenes americains aujourd'hui. Checua est la contribution de la Colombie a ce puzzle en cours de reconstitution.

Et maintenant ? Les prochaines etapes de la recherche

La publication des resultats genetiques de Checua a ouvert autant de questions qu'elle n'en a resolues, et la communaute scientifique s'accorde sur la necessite d'elargir considerablement la base de donnees disponible pour progresser dans la comprehension du peuplement de l'Amerique du Sud. Des campagnes de fouilles supplementaires sont planifiees sur le site de Checua et dans plusieurs gisements contemporains encore peu explores dans le piedmont andin colombien, avec l'objectif d'obtenir des restes humains mieux preserves permettant des analyses genetiques plus completes et des datations plus precises.[7]

Le sequencage de restes humains anciens provenant de sites repartis sur l'ensemble du territoire colombien constitue la priorite scientifique la plus urgente. Des collections osseuses deja excavees et conservees dans les musees colombiens -- notamment au Museo Nacional de Colombia et dans les collections universitaires -- pourraient livrer des donnees genetiques precieuses si les conditions de conservation ont permis la survie de l'ADN. Des comparaisons systematiques avec les sites contemporains du Panama, du Venezuela et de l'Equateur permettraient de definir les frontieres geographiques de la lignee genetique fantome identifiee a Checua et de reconstituer les mouvements demographiques de cette population mysteriuse.

Une dimension cruciale de ces recherches futures concerne l'implication des communautes indigenes contemporaines de Colombie dans la conception et la realisation des projets archeologiques et genetiques. De nombreuses communautes autochtones colombiennes ont exprime des reserves -- voire une opposition explicite -- face a des projets de sequencage d'ADN ancien perçus comme une forme d'appropriation de leur heritage ancestral par des institutions academiques etrangeres. Trouver des modalites de collaboration respectueuses, transparentes et benefiques pour les communautes concernees -- en partageant les resultats, en associant des membres de ces communautes a la recherche et en respectant leurs protocoles culturels concernant les restes humains -- est une condition ethique indispensable au progres de cette recherche.