Sur les hautes plaines qui entourent Bogotá, à près de 2 600 mètres d'altitude, des archéologues fouillent depuis des décennies des sites de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ parmi les plus anciens d'Amérique du Sud. En 2025, une équipe internationale a publié dans la revue Science Advances les premiers génomes anciens jamais obtenus pour la Colombie, et le résultat a surpris jusqu'aux spécialistes.1 Les plus vieux individus analysés, enterrés sur le site de Checua il y a environ 6 000 ans, appartiennent à une population qui n'a transmis ses gènes à personne. Ni aux groupes qui lui ont succédé dans la région, ni aux peuples autochtones d'aujourd'hui. Une lignée entière semble s'être effacée sans laisser la moindre trace dans les génomes modernes.

Fouille archéologique de sépultures anciennes en Colombie
Sépultures de chasseurs-cueilleurs mises au jour sur le site de Checua, au nord de Bogotá, à l'origine des premiers génomes anciens colombiens. Photo : Germán Darío Escobar Álvarez, Wikimedia Commons, CC BY 3.0.

L'étude, menée par des chercheurs de l'université de Tübingen et du centre Senckenberg pour l'évolution humaine, en collaboration avec l'Universidad Nacional de Colombia, a porté sur l'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→ extrait des os et des dents de 21 individus provenant de cinq sites de l'Altiplano, échelonnés entre 6 000 et 500 ans avant le présent.1 Sur ces 21 personnes, sept formaient le groupe le plus déroutant : les chasseurs-cueilleurs précéramiques de Checua. Pour la première fois, la Colombie, longtemps restée un angle mort de la paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancien extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations.→ américaine, livrait une archive génétique directe de ses premiers habitants.

Des squelettes qui ne mènent nulle part

La découverte centrale tient en une phrase, posée noir sur blanc par les auteurs : ces chasseurs-cueilleurs ne présentent pas d'affinité particulière avec les anciens groupes nord-américains, et ne contribuent génétiquement ni aux populations sud-américaines anciennes ni à celles d'aujourd'hui.1 Autrement dit, leurs gènes constituent une impasse. Les individus de Checua descendaient bien de la première grande vague de peuplement parvenue en Amérique du Sud, celle qui a traversé l'isthme avant de se répandre sur le continent, mais cette branche locale s'est éteinte sans postérité détectable.

« Nous n'avons pas trouvé de descendants de ces premiers chasseurs-cueilleurs des hautes plaines colombiennes, leurs gènes n'ont pas été transmis », résume Kim-Louise Krettek, première autrice de l'étude. « Cela signifie que, dans la région de Bogotá, il y a eu un remplacement complet de la population. »2 Le constat détonne, car l'Amérique du Sud a surtout livré jusqu'ici des exemples de forte continuité génétique, où les populations modernes prolongent des lignées installées depuis des millénaires. Pour l'archéologue Andre Luiz Campelo dos Santos, qui n'a pas participé aux travaux, le résultat est « inattendu » : jusqu'ici, on ne pensait pas qu'une autre lignée distincte pût apparaître en Amérique du Sud.3

Ce qui frappe, c'est la combinaison de deux anomalies. D'une part, la population de Checua ne se rattache pas clairement aux ascendances nord ou sud-américaines connues, celles que les généticiens avaient définies à partir des génomes déjà séquencés ailleurs sur le continent. D'autre part, elle n'a pas de prolongement vers le présent. C'est cette double rupture, en amont comme en aval, qui justifie le terme de lignée « fantôme » employé par les commentateurs.

Le site de Checua, situé au nord de Bogotá, n'est pas un inconnu des préhistoriens. Les hautes plaines de l'Altiplano cundiboyacense comptent parmi les foyers de peuplement les plus anciens et les mieux étudiés d'Amérique du Sud, avec des occupations précéramiques documentées depuis plus de dix millénaires. On savait donc que des chasseurs-cueilleurs y avaient vécu longtemps, taillant la pierre et exploitant les ressources des marécages et des forêts d'altitude. Ce qui manquait, c'était la pièce génétique du dossier. En reliant sur un même transect des individus répartis sur six mille ans, l'étude ne se contente pas de décrire une population isolée : elle met en évidence plusieurs changements successifs dans l'histoire démographique de la région, dont le plus net est cette bascule qui efface la lignée de Checua.1

Le peuplement des AmériquesPeuplement des AmériquesMigration des premiers humains modernes vers le continent américain depuis l'Asie via la Béringie, longtemps datée vers 13 000 ans (modèle « Clovis first ») mais repoussée au-delà de 20 000 ans par des sites comme White Sands.→ en toile de fond

Pour saisir l'ampleur de la surprise, il faut rappeler le cadre général du peuplement des AmériquesPeuplement des AmériquesEnsemble des migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques).→ ayant conduit Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ à occuper le continent américain, depuis la BéringieBéringieVaste pont continental émergé entre la Sibérie et l'Alaska durant la dernière glaciation, à l'emplacement de l'actuel détroit de Béring ; steppe froide par laquelle les premiers Américains ont transité.→ ; sa date et ses routes restent débattues.→. Les premiers humains y sont parvenus depuis la Sibérie, en franchissant le pont terrestre de BéringPont terrestre de BéringBande de terre (Béringie) qui reliait l'Asie à l'Amérique durant la dernière glaciation, voie d'entrée des premiers Américains.→ qui reliait l'Asie à l'Alaska au cours de la dernière période glaciaire, il y a au moins 15 000 ans, certaines études plaidant pour une arrivée plus ancienne encore.3

Carte des routes de peuplement des Amériques depuis la Béringie
Schéma du peuplement des Amériques depuis la Béringie, avec la scission précoce entre lignées nord-américaine et sud-américaine. Photo : Yu et al. 2020, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Une fois passée la porte de la Béringie, cette population fondatrice s'est scindée. Les généticiens distinguent classiquement une lignée nord-américaine et une lignée sud-américaine, séparées très tôt, sans doute il y a plus de 14 000 ans.5 C'est la seconde qui a essaimé vers l'Amérique centrale puis l'Amérique du Sud. Les données de terrain confirment une présence humaine ancienne au sud du continent : le site de Monte Verde, au Chili, atteste d'une occupation il y a au moins 14 550 ans.3 Le calendrier précis de cette dispersion reste cependant mal connu, et les travaux de paléogénomiquePaléogénomiqueÉtude des génomes anciens à partir d'ADN conservé dans os, dents ou sédiments, pour retracer l'évolution et les lignées.→ des dernières années ont montré que l'histoire était bien plus buissonnante qu'on ne le croyait, avec des vagues successives, des mélanges et des disparitions.6

Dans ce tableau, la Colombie occupe une position stratégique : tout voyageur venu du nord et se dirigeant vers l'Amazonie, les Andes ou le cône Sud devait, d'une manière ou d'une autre, franchir ce territoire. On s'attendait donc à y trouver les signatures génétiques des premières vagues, et surtout une continuité reliant les plus anciens habitants aux peuples actuels. L'étude de l'Altiplano montre que la réalité fut plus heurtée. Comme le souligne l'anthropologue Christina Warinner, de l'université Harvard, la Colombie était « une région clé pour comprendre le peuplement de l'Amérique du Sud », mais elle restait « une tache blanche dans les études d'ADN ancien des Amériques ».4

L'aire isthmo-colombienne, un carrefour

La Colombie et la bande de terre qui la relie à l'Amérique centrale forment ce que les spécialistes appellent l'aire isthmo-colombienneAire isthmo-colombienneZone de contact et de passage reliant l'Amérique centrale au nord des Andes, carrefour des circulations humaines et culturelles.→, un carrefour biologique et culturel entre les deux moitiés du continent. Ce goulet, qui va du Costa Rica et du Panama jusqu'aux Andes septentrionales, a canalisé les circulations humaines pendant des millénaires. Comprendre ce qui s'y est joué, c'est éclairer à la fois la fin du peuplement de l'Amérique du Sud et les échanges ultérieurs entre nord et sud.

Orfèvrerie muisca de l'Altiplano colombien
OrfèvrerieOrfèvrerieArt de travailler les métaux précieux (or, argent) pour en faire bijoux, vases et ornements ; les kourganes de Maïkop comptent parmi les plus anciens témoignages d'une orfèvrerie d'élite.→ muisca de l'Altiplano. Les locuteurs de langues chibchanes, arrivés depuis l'Amérique centrale, ont remplacé la population de Checua. Photo : Mariordo (Mario Roberto Durán Ortiz), Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

C'est précisément par ce couloir qu'est arrivée, bien plus tard, la population qui a supplanté les chasseurs-cueilleurs de Checua. Vers 2 000 ans avant le présent, l'ascendance locale de l'Altiplano est remplacée par des populations venues d'Amérique centrale.1 Ces nouveaux venus apportaient la céramique, de nouvelles techniques et, très probablement, les langues chibchanesLangues chibchanesFamille linguistique parlée de l'Amérique centrale au nord de la Colombie, associée aux populations ayant remplacé les chasseurs-cueilleurs de l'Altiplano.→, une famille linguistique encore parlée aujourd'hui de l'Amérique centrale jusqu'au nord de la Colombie. Détail révélateur : les individus de l'Altiplano datant de moins de 2 000 ans se rapprochent davantage, génétiquement, des locuteurs chibchanes du Panama que des populations autochtones colombiennes actuelles.1

Ce résultat renverse le sens attendu des influences. Plutôt qu'une Amérique du Sud peuplée une fois pour toutes depuis le sud, on voit l'Amérique centrale réinjecter des populations vers le continent austral à une époque relativement récente. Pour Christina Warinner, l'étude met en lumière « la profondeur historique des migrations et des mélanges de populations dans la formation des peuples actuels » et désigne l'Amérique centrale comme une « région clé » ayant influencé le développement des sociétés complexes au nord comme au sud.4 L'Altiplano de Bogotá, qui verra plus tard s'épanouir la civilisation muisca, apparaît ainsi comme un palimpseste où plusieurs populations se sont succédé sans toujours se mélanger.

Lire l'ADN sous les tropiques

Si la Colombie était restée muette jusqu'ici, ce n'est pas faute de sites ni d'ossements, mais parce que lire l'ADN ancien sous les tropiques relève de l'exploit technique. La molécule d'ADN se dégrade avec le temps, et cette dégradation s'accélère sous l'effet de la chaleur et de l'humidité.3 Les climats chauds et humides, qui dominent une grande partie de l'Amérique tropicale, sont donc les pires ennemis de la conservation du matériel génétique.

Laboratoire de paléogénétique en salle blanche
Extraction d'ADN ancien en salle blanche. La fraîcheur de l'Altiplano a favorisé une conservation suffisante pour séquencer les génomes. Photo : LuisCG11, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

C'est ici que l'altitude de l'Altiplano a joué un rôle décisif. Les hautes plaines autour de Bogotá, perchées à plus de 2 600 mètres, offrent un climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ frais et tempéré qui a ralenti la décomposition des fragments génétiques logés dans les os et les dents. Les sépultures de Checua se trouvent à une altitude particulièrement élevée, ce qui a permis de récupérer un ADN exploitable sur des individus vieux de six millénaires, là où des restes contemporains de basse altitude auraient sans doute été génétiquement illisibles. Le travail en laboratoire mobilise des salles blanches, des protocoles stricts contre la contamination par l'ADN moderne et des méthodes de séquençageSéquençageLecture de l'ordre des bases (A, T, G, C) d'une molécule d'ADN ; le séquençage à haut débit lit des millions de fragments en parallèle.→ capables de reconstituer un génome à partir de fragments minuscules et abîmés.

Reste à comprendre ce qu'est, au juste, une lignée fantômeLignée fantômePopulation humaine ancienne dont l'existence n'est connue que par la trace qu'elle a laissée dans le génome de populations actuelles, sans qu'aucun fossile ne l'ait confirmée.→. En paléogénétique, l'expression désigne une population dont on perçoit l'empreinte sans en posséder nécessairement les génomes, soit parce qu'elle a contribué, de façon résiduelle, au patrimoine d'autres groupes, soit parce qu'elle a existé puis disparu. Le cas de Checua est une variante particulièrement nette : ici, on possède bel et bien les génomes de la population, mais ce sont eux qui sont devenus « fantômes », au sens où ils ne trouvent de correspondance ni dans les lignées connues en amont, ni dans aucune population en aval. Une branche pleinement documentée, et pourtant sans racines claires ni descendance.

Un remplacement de population, pas une énigme résolue

Pourquoi cette population a-t-elle disparu ? L'étude ne tranche pas, et ses auteurs se gardent de toute conclusion hâtive. Plusieurs scénarios restent ouverts.3 Les chasseurs-cueilleurs de Checua ont pu décliner sous l'effet de changements environnementaux, d'épidémies ou de pénuries alimentaires. Ils ont pu être supplantés par les groupes agricoles venus du nord. Ils ont pu, enfin, se fondre peu à peu dans ces nouvelles populations au point que leur signature génétique a été diluée jusqu'à devenir indétectable. Ces hypothèses ne s'excluent pas, et seule l'accumulation de nouveaux génomes, sur davantage de sites et de périodes, permettra de les départager.

Ce qui est acquis, en revanche, c'est la réalité du tournant survenu il y a environ 2 000 ans : un renouvellement démographique profond, où une ascendance a cédé la place à une autre, accompagné d'une mutation culturelle visible dans l'archéologie, avec l'arrivée de la céramique et de nouveaux modes de vie. La génétique et la culture matérielle racontent ici la même histoire, celle d'un remplacement plutôt que d'une lente évolution sur place.

Il faut aussi se garder de lire ce remplacement comme la fin d'un peuple au sens où nous l'entendrions aujourd'hui. Une signature génétique qui s'efface ne dit rien, à elle seule, du destin vécu par des individus ou par une communauté. Des savoirs, des techniques, des récits ont pu se transmettre par-delà les frontières biologiques, et des lignées maternelles ou paternelles minoritaires ont pu persister localement sans ressortir à l'échelle d'un échantillon de vingt et un génomes. La prudence des auteurs tient précisément à cela : le remplacement observé est un fait statistique robuste à l'échelle des populations, non le récit détaillé d'une extinction. Les descendants culturels des premiers habitants de l'Altiplano, eux, ne se lisent pas uniquement dans les gènes.

Au-delà du cas colombien, ces résultats rappellent que l'histoire du peuplement des Amériques n'est pas un simple arbre qui se ramifie sans retour. C'est un réseau fait de vagues, de reflux, de rencontres et d'effacements, dont certaines branches se sont éteintes sans laisser de trace vivante. En comblant l'une des dernières grandes lacunes de la carte génétique du continent, l'Altiplano de Bogotá nous offre un rare instantané d'une population qui a vécu, prospéré pendant des millénaires, puis s'est évanouie des gènes de l'humanité. Les premiers génomes anciens de Colombie n'ont pas seulement rempli une case vide : ils ont ajouté un fantôme à l'histoire des premiers Américains.