Un chantier de construction livre un secret vieux de 6 000 ans
En janvier 2007, des ouvriers creusant les fondations d'une usine a Valdaro, a une dizaine de kilometres au sud de Mantoue en Lombardie, ont mis au jour une sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques.→ qui allait bouleverser les specialistes du Neolithique. Deux squelettes humains reposaient face a face, les membres entrelaces dans une etreinte preservee pendant pres de 6 000 ans. L'equipe d'archeologie preventive dirigee par Elena Menotti, appelee d'urgence sur le chantier, comprit immediatement qu'elle avait affaire a quelque chose d'unique dans les annales de la prehistoire europeenne.
Elena Menotti n'a pas cache son emotion : "Je fais ce travail depuis 25 ans. J'ai participe aux fouilles a Pompei et dans d'autres sites connus, mais je n'ai jamais ete aussi emue, car c'est la decouverte de quelque chose de tres special."1 La decouverte fut rendue publique en fevrier 2007 par l'agence Reuters, suscitant un retentissement mondial immediat et valant aux deux inconnus le surnom d'"amants de Valdaro".
Face a face, membres meles : une posture sans equivalent connu
Ce qui distingue fondamentalement cette sepulture de toutes les autres inhumations neolithiques connues, c'est la position des deux corps dans la tombe. Contrairement aux sépultures doubles habituelles, ou les individus sont deposes cote a cote ou l'un apres l'autre sans contact direct, le couple de Valdaro se fait veritablement face : leurs bras s'etreignent, leurs jambes se melent. Les archeologues n'ont identifie aucun autre exemple de sepulture double du Neolithique presentant une telle imbrication des membres sur l'ensemble du continent europeen.2
L'etude de la dentition des deux individus a permis d'estimer qu'il s'agissait de jeunes adultes au moment de leur mort. L'usure dentaire etait relativement faible et homogene, sans trace de pathologie majeure, excluant des individus tres ages. La tombe contenait par ailleurs du mobilier funeraire en silex : des pointes de fleches et un couteau tailles, typiques de la culture neolithique de la plaine du Po. Ces elements situent l'inhumation entre 4 000 et 3 500 avant notre ere environ, soit entre 5 500 et 6 000 ans avant le present.
La question du sexe des deux individus a mobilise les chercheurs : les analyses morphologiques et genetiques ulterieures ont conclu qu'il s'agissait vraisemblablement d'un homme et d'une femme, bien que la fragmentation de certains os ait rendu les analyses difficiles. Aucune trace de violence n'a ete mise en evidence, et les causes exactes du deces simultane restent a ce jour indeterminees.
Une enigme affective au coeur de la prehistoire italienne
Depuis leur decouverte, les deux squelettes sont conserves et exposes au Museo Nazionale Preistorico Etnografico Luigi Pigorini de Rome, aujourd'hui integre au Museo delle Civilta. Ils sont rapidement devenus l'une des pieces les plus connues de l'institution, illustrant comme peu d'autres artefacts la dimension affective que les societes prehistoriques pouvaient conferer a leurs rites funeraires.
La plaine du Po, au coeur de laquelle se trouve Mantoue, est l'une des regions d'Europe les mieux documentees pour la transition vers le Neolithique, vers 5500-4000 avant notre ere. Les communautes agricoles qui s'y sont etablies pratiquaient des rites funeraires elabores, inhumant leurs morts accompagnes d'outils, de parures ou de provisions. La sepulture double de Valdaro est a la fois caracteristique - par ses outils en silex - et profondement atypique, par la posture intime de ses occupants.
Les "amants de Valdaro" posent une question que la science seule ne peut trancher. Cette etreinte etait-elle le fruit d'un rituel delibere, l'expression reconnue par la communaute d'un lien fort entre ces deux individus ? Ou bien sont-ils decedes dans des circonstances tragiques - maladie, accident - et ont ete inhumes ensemble dans la position ou ils se trouvaient ? A ce jour, les analyses disponibles n'ont pas fourni de reponse definitive, laissant a cette decouverte toute la force d'une enigme de 6 000 ans.1
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