Deux capucins touffus en session de toilettage mutuel (allogrooming), primates sociaux
Deux capucins touffus (Sapajus apella) pratiquant le toilettage mutuel. L'allogrooming est l'un des comportements sociaux les plus repandus chez les primates : il cree et renforce les alliances, apaise les tensions et signal le statut hierarchique. (c) Wikimedia Commons, CC BY-SA.

Une observation anodine en apparence : des primates qui se font la toilette mutuellement, s'explorant la fourrure du bout des doigts et des levres. Ce comportement omniprésent chez les singes et les grands singes cache en realite l'un des mecanismes fondateurs de la vie sociale des primates, dont nos propres origines sont indissociables. Et lorsque les paléontologues examinent au microscope electronique les dents fossilisees de nos ancetres hominines, ils y decouvrent les traces d'une pratique encore plus intime : le curage mutuel des dents, qui laisse des rainures caracteristiques sur l'email et revele une dimension sociale insoupconnee.

L'allogrooming : bien plus qu'une question d'hygiene

Macaque a queue de lion pratiquant le toilettage social (allogrooming), Inde
Macaque a queue de lion (Macaca silenus) pratiquant le toilettage social. Chez les macaques, l'allogrooming obeit a une logique d'echange reciproque et de gestion des alliances, codifiee par les rangs sociaux de chaque individu. (c) Uday Kiran, Wikimedia Commons, CC BY-SA.

Le toilettage social, ou allogrooming, designe le fait pour un individu de nettoyer le corps d'un congenere : tri des parasites dans la fourrure, nettoyage des plaies, inspection de la peau. Chez les primates non-humains, ce comportement occupe entre 10 et 20 % du temps eveille de nombreuses especes. Pendant des decennies, les chercheurs l'ont interprete principalement comme un service hygiénique, une forme de prestation utilitaire dans laquelle le "groomeur" retire des tiques et des poux en echange d'une prestation inverse.

Le primatologue britannique Robin Dunbar a profondement bouleverse cette vision dans les annees 1990. En compilant des donnees sur des dizaines d'especes de primates, il a montre que le temps consacre a l'allogrooming est correlé a la taille du groupe social, et non a la charge parasitaire. Des especes vivant en grands groupes passent plus de temps a se faire la toilette mutuellement, meme si cela depasse largement ce que l'hygiene stricte exigerait. L'allogrooming, conclut Dunbar, est d'abord un outil de gestion sociale : il cree des liens de confiance, apaise les tensions apres les conflits, signale les alliances et permet de gravir l'echelle hierarchique.

Dunbar a pousse l'analogie plus loin : chez les humains, le langage aurait pris le relais de l'allogrooming pour remplir ces mêmes fonctions sociales, permettant de "grommer" simultanement plusieurs personnes par la conversation, la commerage, le recit partage.

Les rainures sur les dents fossiles : une pratique millénaire

Macaque a queue de lion en cours de toilettage, detail de la session d'allogrooming
Detail d'une session de toilettage chez le macaque a queue de lion. L'individu qui groome inspecte minutieusement la fourrure et la peau, pouvant inclure les zones buccales de son partenaire. Cette pratique laisse parfois des traces microscopiques sur les surfaces dentaires. (c) Uday Kiran, Wikimedia Commons, CC BY-SA.

Ce que les ethologues observent en direct chez les primates vivants, les paleontologues le detectent desormais dans les archives fossiles via une technique de microscopie electronique a balayage (MEB). Sur les dents fossilisees de nombreux hominines, de l'Australopithecus aux Neandertaliens, on observe des sillons rectilignes, paralleles, creuses dans l'email : des rainures de curage. Ces traces, distinctes des marques d'usure alimentaire, sont produites par l'introduction d'un objet pointu entre les dents pour en extraire des debris ou des parasites.

Chez les primates non-humains contemporains, ce comportement a ete observe chez plusieurs especes. Des capucins du Bresil ont ete filmes utilisant des brindilles pour se curer les dents, et parfois celles de leurs congeneres. Des chimpanzes utilisent de petites tiges vegetales pour nettoyer les espaces interdentaires. Leslea Hlusko (Berkeley) a meme montre, dans une experience controlee publiee dans Current Anthropology en 2003, que l'utilisation de tiges d'herbe comme cure-dents par des primates produit exactement les rainures retrouvees sur les dents fossilisees d'hominines vieux de plusieurs millions d'annees.

Des Neandertaliens droitiers a leurs dents

L'une des applications les plus spectaculaires de l'analyse des rainures dentaires concerne la detection de la latéralisation manuelle chez les Neandertaliens. Les travaux de David Frayer (Kansas) et de ses collaborateurs, publies dans Laterality, ont examine l'orientation des rainures sur les incisives superieures de specimens neandertaliens. La technique de curage des dents avec un outil tenu d'une main et la dent maintenue avec l'autre laisse des sillons orientes de facon caracteristique selon la main dominante.

Resultat : les Neandertaliens de la plupart des sites europeens etaient majoritairement droitiers, avec une proportion similaire a celle observee dans les populations humaines modernes (environ 85-90 % de droitiers). Cette dominance manuelle, qui implique une asymetrie cerebrale, est l'une des signatures cognitives les plus solides de la complexite mentale. Les Neandertaliens partageaient avec nous ce trait, depuis au moins 500 000 ans.

Le curage comme lien social : briser le mythe du soin purement utilitaire

Chimpanzes se tenant la main (handclasp grooming), comportement de liaison sociale
Chimpanzes pratiquant le "handclasp grooming", une variante du toilettage mutuel ou les deux individus se tiennent la main levee pendant la seance. Ce comportement, observe uniquement dans certaines communautes, semble etre une tradition culturelle locale. (c) Wikimedia Commons, CC BY-SA.

Ce que revele l'ensemble de ces recherches, c'est l'effondrement d'un mythe utilitariste : l'idee que le soin corporel entre individus serait d'abord fonctionnel, un service d'hygiene rendu contre service rendu. La realite est beaucoup plus riche. Le curage des dents, comme le toilettage du pelage, est avant tout un acte de lien. Il implique une confiance mutuelle (laisser quelqu'un introduire un objet dans sa bouche), une reciprocite, une attention portee a l'autre.

Des observations de terrain l'illustrent de facon frappante. Chez les chimpanzes etudiés par Nakamura au Japon, les séances de toilettage en groupe ("rassemblements de grooming") reunissent parfois jusqu'a cinq individus autour d'un même individu central. Ces evenements sociaux complexes depassent largement la simple logique d'echange parasite/service. Certaines communautes de chimpanzes pratiquent le "handclasp grooming", une variante ou les deux individus levent les bras et se tiennent la main pendant qu'ils se font la toilette mutuellement : ce comportement, qui varie d'une communaute a l'autre, est interprete comme une tradition culturelle transmise localement.

Pour les hominines fossiles, les rainures dentaires ouvrent une fenetre sur des comportements similaires. Lorsqu'un Neandertalien d'il y a 100 000 ans s'appretait a curer les dents d'un compagnon avec une tige d'herbe ou un eclat d'os, il ne faisait pas que retirer un grain de nourriture coincé entre deux molaires. Il investissait dans un reseau social, renouvelait une alliance, exprimait une appartenance. Des comportements que nous n'avons pas inventes, mais herites.