Il existe des villes qui se dressent vers le ciel et d'autres qui s'enfoncent dans la terre. Derinkuyu, en Cappadoce centrale (Turquie), appartient à la seconde catégorie. Sous les champs de blé et les maisons de pierre du plateau anatolien s'ouvre un monde inversé, une agglomération troglodytiquetroglodytiqueSe dit d'un habitat creusé dans la roche ou installé dans des cavités naturelles ou artificielles. de dix-huit niveaux qui plonge jusqu'à une soixantaine de mètres sous la surface. On y trouve des écuries, des celliers, des pressoirs, des chapelles, des puits d'aération et des portes de pierre capables de sceller la cité de l'intérieur. Assez vaste, dit-on, pour accueillir près de vingt mille personnes avec leurs vivres et leurs bêtes. Longtemps, cette prouesse a été attribuée aux chrétiens de l'époque byzantine. Mais les archéologues font aujourd'hui remonter ses premières galeries bien plus haut dans le temps, jusqu'aux PhrygiensPhrygiensPeuple indo-européen installé en Anatolie centrale après la chute des Hittites, dominant aux VIIIe et VIIe siècles av. J.-C., connu pour son architecture rupestre et son roi Midas. de l'âge du FerÂge du ferDernière période de la protohistoire (à partir d'env. −1200 en Europe et au Proche-Orient), marquée par la métallurgie du fer et les premiers royaumes., voire aux Hittites. Derinkuyu n'est pas seulement un abri médiéval, c'est une plongée dans la protohistoireProtohistoirePériode de transition entre préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. et histoire, concernant des sociétés sans écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire. propre mais connues par des textes extérieurs. anatolienne.2

Une découverte par accident

L'histoire moderne de Derinkuyu commence de la manière la plus banale qui soit. En 1963, un habitant de la petite ville rénove son logement. En abattant un mur de sa cave, il découvre une pièce inconnue derrière la cloison. Il creuse encore, et le trou débouche sur un tunnel, puis sur un autre, puis sur tout un réseau qui semble ne jamais s'arrêter. Ce que le villageois vient de rouvrir n'est rien de moins que l'une des plus grandes cités souterraines connues au monde. Depuis, on a dénombré plus de six cents entrées reliées à ce labyrinthe, souvent dissimulées dans des caves et des cours de maisons ordinaires.3

Escalier étroit taillé dans la roche descendant vers les niveaux inférieurs de Derinkuyu
Un des niveaux de la cité souterraine de Derinkuyu, creusée dans le tuf volcanique de Cappadoce. (Crédit : Nevit Dilmen (talk), CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Cet accident domestique révèle en réalité un fait connu de longue date des habitants de la région, sans être vraiment étudié. Sous la Cappadoce se cache tout un réseau de villes enfouies. On en compte aujourd'hui une quarantaine repérées, dont seulement six environ sont aménagées pour la visite. Derinkuyu, dont le nom turc signifie littéralement "puits profond", est la plus vaste et la plus profonde ouverte au public. Aujourd'hui, les visiteurs peuvent parcourir huit niveaux, mais les spécialistes estiment que l'ensemble en compte au moins dix-huit, dont une grande partie reste encore comblée ou inaccessible.4

La redécouverte de 1963 a lancé une longue campagne d'exploration et de dégagement. Elle a aussi nourri d'innombrables spéculations, certaines sérieuses, d'autres franchement fantaisistes. Car une question s'impose immédiatement à quiconque descend ces escaliers étroits, taillés pour un seul homme à la fois: qui a bien pu creuser un tel monde à la seule force des outils de pierre et de fer, et surtout, pourquoi ?

Un labyrinthe de dix-huit niveaux

Descendre dans Derinkuyu, c'est entrer dans une machine pensée pour la survie collective. Les niveaux supérieurs, plus larges et mieux ventilés, abritaient les écuries et les espaces de vie quotidienne. Les étages inférieurs regroupaient les réserves de nourriture, les celliers, les pressoirs à vin et à huile, des réfectoires et des lieux de culte. On y a même identifié une vaste salle en forme de nef, souvent interprétée comme une école ou une chapelle, ainsi qu'une pièce cruciforme creusée dans les profondeurs. Chaque fonction avait sa place dans cette organisation verticale, comme dans une ville de surface repliée sur elle-même.2

Grande porte circulaire en pierre servant à fermer un tunnel de Derinkuyu de l'intérieur
Porte de pierre circulaire qui, roulée en travers d'un couloir, verrouillait un niveau de l'intérieur. (Crédit : This Photo was taken by Wolfgang Moroder, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

La véritable prouesse de Derinkuyu est cependant invisible au premier regard: son système d'aération. Plus de cinquante puits verticaux, dont certains dépassent cinquante mètres de profondeur, traversent la cité de haut en bas. Ils amenaient de l'air frais jusqu'aux niveaux les plus bas et servaient aussi de puits d'eau, permettant de tenir un siège sans jamais remonter à la surface. Grâce à eux, la température restait stable toute l'année, autour de treize à quinze degrés, et l'air demeurait respirable même à des dizaines de mètres sous terre. C'est cette ventilation qui rendait possibles de longs séjours souterrains, condition indispensable à la survie de milliers d'habitants.4

La dimension défensive saute aux yeux. Les couloirs sont bas, étroits et parfois coudés, de manière à obliger un assaillant à avancer seul, courbé et vulnérable. Surtout, la cité pouvait être verrouillée grâce à d'énormes portes de pierre circulaires, semblables à des meules, pesant jusqu'à cinq cents kilos. Roulées en travers des passages depuis l'intérieur, elles ne pouvaient être manoeuvrées que par les défenseurs, un petit orifice central permettant peut-être de repousser ou de surveiller l'ennemi. Chaque niveau pouvait ainsi être isolé des autres, transformant la ville en une succession de pièges. Un tunnel long de huit à neuf kilomètres reliait même Derinkuyu à la cité voisine de Kaymakli, offrant une voie de repli souterraine entre deux refuges.2

Le tuf de Cappadoce, une pierre qui se laisse creuser

Rien de tout cela n'aurait été possible sans la nature exceptionnelle du sous-sol cappadocien. La région se situe dans la province volcanique d'Anatolie centrale, encadrée par de grands volcans aujourd'hui éteints comme l'Erciyes (près de 3 900 mètres) et le Hasan Dağı. Durant le Miocène et le PliocènePliocèneÉpoque géologique s'étendant d'environ −5,3 à −2,6 millions d'années, dernière subdivision du Néogène. C'est durant le Pliocène, dans une Afrique de l'Est en cours de refroidissement et de fragmentation des forêts, qu'évoluent les premiers australopithèques pleinement bipèdes comme Lucy (~3,2 Ma)., il y a environ dix à trois millions d'années, ces volcans ont craché d'immenses quantités de cendres, de ponce et de lave. En se déposant et en se compactant, ces matériaux ont formé une épaisse couverture de tuf volcaniquetuf volcaniqueRoche tendre et poreuse formée par l'accumulation et le compactage de cendres volcaniques, facile à creuser mais durcissant à l'air., une roche tendre et poreuse, par endroits épaisse de plus de cent cinquante mètres.1

Cheminées de fées de Cappadoce, cônes de tuf coiffés de blocs de roche plus dure
Les cheminées de fées de Cappadoce : le même tuf tendre a permis de creuser des villes entières sous terre. (Crédit : Brocken Inaglory, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Ce tuf possède une propriété remarquable. Fraîchement dégagé, il est suffisamment tendre pour être entaillé avec de simples outils, presque comme du bois. Mais au contact de l'air, sa surface durcit et se stabilise, offrant des parois solides et durables. Cette combinaison faisait du plateau cappadocien un terrain idéal pour creuser: on pouvait ouvrir galeries et salles sans étayage complexe, en étant certain que la roche tiendrait. Les mêmes couches, où alternent tuf tendre et bancs plus résistants d'ignimbriteignimbriteRoche volcanique compacte issue de coulées pyroclastiques, plus dure que le tuf, formant les chapeaux protecteurs des cheminées de fées., expliquent aussi les célèbres cheminées de féescheminées de féesColonnes de tuf coiffées d'un bloc de roche plus dure, sculptées par l'érosion différentielle dans le paysage cappadocien. de surface, ces cônes coiffés d'un chapeau de pierre que l'érosion a patiemment isolés.1

Le tuf ne servait pas seulement de matériau à évider. Il offrait aussi une isolation thermique naturelle, gardant le froid l'hiver et la fraîcheur l'été, et permettait de conserver longtemps grains, vins et provisions. Autant dire que la géologie a précédé et conditionné l'histoire humaine de la Cappadoce. Sans ce cadeau des volcans, jamais des communautés entières n'auraient pu envisager de vivre, de stocker et de se cacher sous terre. Derinkuyu est, à ce titre, autant une oeuvre géologique qu'une oeuvre humaine.

Aux origines: Phrygiens, Hittites et incertitudes

La question des origines de Derinkuyu reste l'une des plus débattues de l'archéologie anatolienne, faute d'inscriptions ou d'objets clairement datés dans les niveaux les plus profonds. Une hypothèse largement partagée attribue les premières galeries aux Phrygiens, ce peuple indo-européen qui domina le centre de l'Anatolie aux VIIIe et VIIe siècles avant notre ère. Les Phrygiens sont réputés pour leur maîtrise de la pierre et de l'architecture rupestre, comme en témoignent les monuments taillés dans les falaises de leur haut pays. On les crédite donc volontiers d'avoir amorcé le creusement de Derinkuyu autour de 700 avant J.-C.2

Les Phrygiens émergent après l'effondrement de l'empire hittiteEmpire hittiteGrande puissance anatolienne du Bronze récent, centrée sur Hattusha ; au XIIIe siècle av. J.-C., ses grands rois arbitraient les affaires de leurs royaumes vassaux de Syrie., vers 1200 avant notre ère. Venus, selon plusieurs indices, du sud-est de l'Europe, ils fondent un royaume dont la capitale, Gordion, connaît son apogée au VIIIe siècle sous le règne du roi Midas, ce souverain légendaire que les archives assyriennes nomment Mita. Leur culture, qui vénérait la déesse-mère Cybèle et gravait ses croyances à même le roc, disposait sans conteste des compétences techniques nécessaires pour entamer une cité souterraine dans le tuf.5

Une autre piste, plus audacieuse, remonte encore plus loin, jusqu'aux HittitesHittitesPeuple de l'âge du BronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides. ayant fondé un puissant empire en Anatolie centrale au IIe millénaire av. J.-C., maîtrisant l'architecture taillée et la défense. eux-mêmes. Ce peuple, qui régna sur l'Anatolie centrale au IIe millénaire avant notre ère, maîtrisait déjà l'art des passages taillés et des systèmes défensifs. Certains chercheurs suggèrent que les tout premiers creusements pourraient dater de cette époque, autour de 1200 avant J.-C., voire plus tôt, avant d'être repris et étendus par leurs successeurs. Faute d'artefacts datables dans les couches les plus anciennes, cette hypothèse reste prudente, mais elle rappelle que Derinkuyu s'inscrit dans une très longue tradition anatolienne de l'habitat enfoui. Ce que l'on observe aujourd'hui n'est pas l'oeuvre d'une seule génération, mais le fruit d'un chantier repris et agrandi sur des siècles, chaque époque approfondissant et perfectionnant l'héritage de la précédente.3

Xénophon, premier témoin écrit

Si les pierres restent muettes sur leurs bâtisseurs, un texte grec vieux de près de vingt-quatre siècles vient au secours de l'archéologie. Dans l'Anabase, récit de la retraite des Dix Mille à travers l'Asie Mineure au début du IVe siècle avant notre ère, l'historien et mercenaire athénien Xénophon décrit des habitats souterrains d'Anatolie qui ressemblent étrangement à ce que l'on observe en Cappadoce. C'est le plus ancien témoignage écrit connu de ce type d'habitat dans la région.6

Xénophon raconte que les maisons de ces populations étaient creusées sous terre, avec une ouverture semblable à celle d'un puits, mais qui s'élargissait en profondeur. Des entrées inclinées avaient été aménagées pour faire descendre le bétail, tandis que les hommes empruntaient des échelles. À l'intérieur, écrit-il, on trouvait des chèvres, des moutons, des vaches et de la volaille, ainsi que des réserves de vivres et une boisson d'orge fermentée. Cette description, remarquablement précise, fait écho aux écuries, aux réserves et aux puits de Derinkuyu, même si l'auteur traversait des contrées un peu plus à l'est.6

Le témoignage de Xénophon est précieux à double titre. D'une part, il prouve que l'habitat souterrain anatolien existait déjà au IVe siècle avant notre ère, donc bien avant l'époque chrétienne et byzantine. D'autre part, il montre que ces demeures n'étaient pas de simples abris de fortune, mais des espaces organisés, capables d'accueillir familles, bêtes et provisions pour de longues périodes. Le texte grec offre ainsi un pont entre la protohistoire silencieuse des Phrygiens et l'archéologie moderne, confirmant que l'idée de vivre sous terre était profondément ancrée dans les moeurs de l'Anatolie ancienne.

De l'antiquité à Byzance, une longue vie souterraine

Si les fondations de Derinkuyu appartiennent à la protohistoire, la cité n'a jamais cessé d'être occupée, transformée et agrandie. Aux premiers siècles de notre ère, alors que la Cappadoce devient un foyer majeur du christianisme naissant, les communautés locales approfondissent les galeries existantes, y ajoutent des chapelles ornées d'inscriptions grecques et créent de nouveaux niveaux. Ce n'est pas un hasard si la cité atteint sa forme la plus achevée à l'époque byzantine.2

La grande période d'expansion correspond aux guerres entre l'Empire byzantin et les armées arabes, entre le VIIe et le Xe siècle environ. Face aux raids omeyyades puis abbassides, les populations chrétiennes de la région se réfugiaient sous terre, parfois durant des semaines. Les portes de pierre roulantes, les couloirs piégés et les puits d'aération prenaient alors tout leur sens: on pouvait disparaître, se verrouiller et attendre que l'orage passe. Derinkuyu servit encore de refuge bien plus tard, jusqu'aux persécutions subies par les populations grecques d'Anatolie au début du XXe siècle, avant leur départ définitif dans les années 1920.3

Cette continuité d'usage, sur près de trois millénaires, explique la difficulté à dater précisément chaque partie de la cité. Les niveaux se sont ajoutés les uns aux autres, les galeries anciennes ont été réaménagées, et les traces des premiers bâtisseurs se mêlent à celles de leurs lointains successeurs. Derinkuyu ressemble en cela à un palimpseste de pierre, où chaque civilisation a réécrit par-dessus la précédente sans jamais tout effacer. C'est précisément ce qui en fait un site si fascinant: on ne visite pas une époque, mais un empilement d'époques.

Un patrimoine mondial encore à explorer

Derinkuyu s'inscrit dans un ensemble plus vaste, celui du parc national de Göreme et des sites rupestres de Cappadoce, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1985. Cet ensemble réunit villages troglodytiques, sanctuaires ornés de fresques byzantines et villes souterraines, témoignant d'un mode d'habitat rupestre unique au monde. La Cappadoce y est reconnue comme un paysage culturel où l'homme a modelé la roche volcanique pendant des siècles pour y vivre, y prier et s'y cacher.1

Le réseau souterrain est cependant loin d'avoir livré tous ses secrets. Sur la quarantaine de cités enfouies repérées en Cappadoce, six seulement sont ouvertes au public, et beaucoup de galeries restent comblées, inexplorées ou inaccessibles. De nouvelles découvertes surgissent régulièrement, parfois par hasard, lors de travaux ou de démolitions, comme jadis en 1963. Chaque campagne de fouilles vient nuancer notre compréhension de la chronologie et de la fonction de ces espaces, entre refuge, réserve et lieu de vie permanent.4

Que retenir de Derinkuyu ? Peut-être ceci: face au danger, des sociétés antiques ont choisi non pas de bâtir plus haut ou plus fort, mais de disparaître dans la terre elle-même. En creusant le tuf des volcans, les Phrygiens, leurs prédécesseurs possibles et leurs successeurs ont inventé une forme d'urbanismeUrbanismeOrganisation planifiée de l'espace urbain (rues, quartiers, réseaux d'eau et d'égouts, édifices publics) ; la civilisation de l'Indus en offre un exemple précoce et remarquable. inversé, où la meilleure protection était l'invisibilité. Redécouverte par accident, la cité profonde nous rappelle que la protohistoire anatolienne recèle encore des mondes entiers sous nos pieds, patiemment taillés dans la pierre et attendant, peut-être, d'autres murs à abattre.