Dans un champ du Yorkshire du Nord, près du bourg de Boroughbridge, trois pierres gigantesques se dressent en ligne, comme des sentinelles. La plus haute dépasse six mètres. Les habitants les appellent les Devil's Arrows, les « Flèches du Diable » : selon une vieille légende, le diable les aurait lancées depuis une colline voisine pour détruire une ville. La réalité est moins diabolique, mais tout aussi étonnante. Une étude publiée en septembre 2026 dans les Proceedings of the Royal Society A révèle que ces menhirsMenhirPierre dressée verticalement par l'Homme, isolée ou en rangées (alignements), emblème du mégalithisme néolithique breton. Du breton men (pierre) et hir (long).→ de plus de 25 tonnes ne proviennent pas de la carrière la plus proche, comme on le pensait, mais d'un affleurement rocheux situé à au moins 18 kilomètres, que les bâtisseurs préhistoriques ont délibérément choisi.12
Menée par Anthony Clarke, de l'université Curtin, en Australie, et Jim Leary, de l'université d'York, au Royaume-Uni, l'enquête apporte un éclairage nouveau sur les choix, les efforts et peut-être les croyances des communautés qui ont dressé ces monolithes il y a environ 4 000 ans.1
L'alignement de pierres le plus haut de Grande-Bretagne
Les Flèches du Diable forment aujourd'hui un alignement d'environ 174 mètres de long, orienté approximativement nord-sud. La plus grande des trois pierres mesure près de 6,9 mètres, ce qui en fait l'un des plus hauts menhirs de Grande-Bretagne. À l'origine, l'alignement comptait sans doute quatre ou cinq pierres, ce qui en faisait une rareté : les rangées de pierres de cette ampleur sont exceptionnelles dans les basses terres britanniques.12

Les pierres datent probablement de la fin du NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→, l'élevage, la sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomade à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages.→ et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ ou du début de l'âge du BronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales.→ du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides.→, vers 2000 avant notre ère.1 Elles se dressent dans un paysage riche en monuments de la même époque : à une quinzaine de kilomètres au nord, les trois grands hengeshengeEnceinte circulaire néolithique délimitée par un fossé et un talus, souvent associée à des pierres dressées.→ de Thornborough forment l'un des ensembles cérémoniels les plus impressionnants de Grande-Bretagne. La vallée de la rivière Ure semble avoir été, à la fin du Néolithique, un véritable couloir sacré.
Le sommet des pierres est strié de profondes cannelures verticales, creusées par la pluie et le gel au fil de quatre millénaires. Elles leur donnent cet aspect effilé qui a sans doute inspiré leur nom de « flèches ».
Une légende diabolique
Le nom de ces pierres vient d'une légende locale tenace. Selon la tradition, le diable, furieux contre les habitants de la ville voisine d'Aldborough, aurait lancé ces énormes « flèches » depuis une colline pour la détruire. Mais ses projectiles seraient tombés trop court, plantés dans le sol près de Boroughbridge, où ils se dressent toujours. Aldborough n'est pas choisie au hasard : c'est l'ancienne Isurium Brigantum, une ville romaine importante du nord de la Bretagne antique, longtemps bien plus prestigieuse que les pierres elles-mêmes.
Comme souvent, la légende a tenté d'expliquer ce que la mémoire collective ne comprenait plus. Deux mille ans après leur érection, les Flèches du Diable étaient devenues des énigmes, dont on avait oublié l'origine humaine. Au fil des siècles, elles ont subi des dégradations : l'une des pierres de l'alignement aurait été abattue et brisée à l'époque moderne, peut-être par des chercheurs de trésors ou pour récupérer la pierre.
Leur survie jusqu'à nous tient presque du miracle. Trois géants de grès sont restés debout pendant quatre millénaires, au milieu des champs cultivés, témoins silencieux d'un paysage sacré dont nous commençons seulement à percer la logique.
Plumpton ou Brimham ?
Les Flèches du Diable sont taillées dans un grès grossier caractéristique du nord de l'Angleterre, le Millstone Grit, la « pierre à meule ». Ce grès affleure à plusieurs endroits de la région. Pendant longtemps, les chercheurs ont considéré que les pierres provenaient de Plumpton Rocks, un affleurement situé près de Knaresborough, devenu aujourd'hui un jardin d'agrément. C'était la source la plus proche, donc la plus logique.12

Mais encore fallait-il le prouver. Or identifier l'origine d'une pierre dressée sans l'abîmer est un défi. Les techniques classiques de provenance exigent de prélever des échantillons, ce qui est inenvisageable sur un monument classé. L'équipe a donc mis au point une méthode d'échantillonnage à très faible impact : elle a simplement appliqué du ruban adhésif sur la surface des pierres pour y récupérer de fins grains minéraux détachés naturellement.12
L'empreinte géologique des grains
Chaque grès est formé de grains arrachés à des roches plus anciennes, puis transportés et déposés par les rivières. Certains de ces grains, comme les zircons, conservent l'âge des roches dont ils proviennent. L'ensemble des âges mesurés sur un échantillon forme une sorte d'empreinte digitale géologique, propre à chaque affleurement.1
En comparant l'empreinte des grains prélevés sur les Flèches du Diable avec celles des différentes sources possibles, les chercheurs ont obtenu un résultat sans appel : les pierres ne viennent pas de Plumpton Rocks, mais de Brimham Rocks, un spectaculaire ensemble de rochers de grès sculptés par l'érosion, perché sur une lande de la vallée de la Nidd, à environ 18 kilomètres du monument.12
L'analyse a aussi permis d'exclure une autre hypothèse : celle d'un transport naturel par les glaciers, qui auraient pu déposer des blocs erratiques à proximité du site lors de la dernière glaciation. Les caractéristiques des pierres ne correspondent pas à ce scénario. Ce sont donc bien des humains qui les ont déplacées.1
Dix-huit kilomètres avec des blocs de 25 tonnes
La prouesse est considérable. Chaque pierre pèse plus de 25 tonnes. Il a fallu les détacher de l'affleurement, les tailler, puis les faire voyager sur au moins 18 kilomètres à travers un paysage vallonné, en franchissant des cours d'eau, avant de les dresser verticalement. « Chaque pierre pèse plus de 25 tonnes, alors les déplacer a dû exiger une planification, une coordination et une habileté technique incroyables », souligne Anthony Clarke.1
Les techniques employées restent inconnues, mais les archéologues imaginent des traîneaux de bois glissant sur des rails ou des rondins, tirés par des dizaines, voire des centaines de personnes, à l'aide de cordes en fibres végétales ou en cuir. Un tel chantier mobilisait toute une communauté pendant des semaines, et supposait une organisation sociale capable de nourrir, coordonner et motiver ces équipes.
Pourquoi aller si loin ?
La question la plus fascinante est sans doute celle-ci : pourquoi les bâtisseurs ont-ils choisi des pierres aussi lointaines, alors qu'un grès comparable affleurait bien plus près ? « Nos recherches montrent que ces pierres n'ont pas simplement été prélevées à la source la plus proche ; elles ont été délibérément choisies dans un paysage difficile situé à 18 kilomètres de là », explique Anthony Clarke.2

Pour les chercheurs, la réponse tient probablement au lieu lui-même. Avec ses rochers aux silhouettes fantastiques, ciselés par le vent et la pluie, Brimham Rocks est aujourd'hui encore un site saisissant. Il a pu revêtir pour les populations préhistoriques une importance culturelle, symbolique ou spirituelle. Extraire une pierre de ce lieu, ce n'était pas seulement prendre un matériau : c'était emporter un fragment d'un paysage chargé de sens.12
« Ces résultats montrent que les communautés anciennes faisaient des choix délibérés et significatifs quant à la provenance de leurs pierres », souligne Jim Leary. « Cela met en lumière l'importance du paysage et des systèmes de croyances partagés, ainsi que l'effort remarquable que représente le transport et le levage de pierres de cette taille. »12
Un écho à Stonehenge
Ce constat fait écho aux grandes découvertes réalisées à Stonehenge. On sait depuis longtemps que les « pierres bleues » du célèbre monument du Wiltshire proviennent des collines de Preseli, au pays de Galles, à plus de 200 kilomètres. Et en 2024, une étude menée par une équipe à laquelle participait déjà Anthony Clarke a montré que la Pierre de l'Autel, au cœur du monument, venait du nord-est de l'Écosse, à plus de 700 kilomètres.3
Les Flèches du Diable confirment, à une échelle plus modeste, ce que Stonehenge laissait deviner : les bâtisseurs de mégalithesMégalitheGrand bloc de pierre dressé ou assemblé par l'Homme (menhir, dolmenDolmenStructure mégalithique funéraire formée d'une ou plusieurs dalles de couverture posées sur des montants verticaux, souvent surmontée d'un tumulus de terre. Du breton dol (table) et men (pierre).→, cromlech), caractéristique du Néolithique et de l'âge du bronze.→ ne choisissaient pas leurs pierres au hasard ni par simple commodité. L'origine de la pierre comptait. Elle pouvait relier le monument à un lieu ancestral, à un territoire, à un récit.
À quoi servaient les alignements ?
La fonction exacte des Flèches du Diable reste mystérieuse. Comme beaucoup d'alignements de pierres dressées, elles ont pu marquer un chemin processionnel, une limite territoriale, un lieu de rassemblement ou un repère dans un paysage sacré. Leur orientation approximativement nord-sud, parallèle à la vallée, a parfois été rapprochée de phénomènes astronomiques, sans qu'aucune démonstration convaincante n'ait été apportée.
Leur proximité avec les henges de Thornborough et avec la rivière Ure suggère en tout cas qu'elles faisaient partie d'un ensemble plus vaste de monuments, reliés par des itinéraires empruntés lors de cérémonies collectives. Savoir désormais que leurs pierres venaient d'un lieu choisi, à 18 kilomètres, ajoute une dimension nouvelle : le monument reliait peut-être deux lieux importants du territoire, la source et la destination, par le voyage même des pierres.
Des fouilles en perspective
Les chercheurs espèrent maintenant appliquer leur méthode non invasive à d'autres menhirs dont l'origine reste incertaine, en Grande-Bretagne et ailleurs. Le ruban adhésif pourrait devenir un outil précieux pour sonder des monuments qu'on ne peut pas toucher.1
L'équipe prévoit aussi des fouilles ciblées, à la fois au pied des Flèches du Diable et dans la zone source de Brimham Rocks, où l'on pourrait retrouver des traces d'extraction. « Ces prochaines étapes pourraient nous aider à mieux comprendre quand les pierres ont été déplacées et comment ces monuments extraordinaires ont été construits », conclut Anthony Clarke.2 Quatre mille ans après leur érection, les Flèches du Diable n'ont peut-être pas fini de livrer leurs secrets.
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