En 1936, l'egyptologue britannique Walter Bryan Emery fouillait a Saqqara la tombe S3111, une mastabaMastabaTombe égyptienne ancienne à toit plat et flancs inclinés, ancêtre architectural de la pyramide. de la Ire dynastie attribuee a un certain Sabu, lorsqu'il y decouvrit un objet pour lequel il n'avait aucun precedent dans toute l'archeologie egyptienne. Taille dans un seul bloc de schiste gris, l'objet presente une forme trilobe : trois lobes arrondis irradient depuis un moyeu central creux, suggerant vaguement une roue a trois ailettes ou un propulseur. Il mesure 61 centimetres de diametre pour seulement 10,6 cm d'epaisseur, et ses bords sont si minces qu'ils semblent presque translucides. Depuis sa decouverte, le "disque de Sabu" est reste l'un des grands enigmes de l'Egypte antique.

Le disque de Sabu, schiste trilobite, Ire dynastie egyptienne, Saqqara
Le disque de Sabu (Ire dynastie, vers 3100-3000 av. J.-C.), taille dans un seul bloc de schiste gris. Son diametre de 61 cm et sa forme trilobe unique n'ont aucun parallele dans l'ensemble de l'Egypte predynastique et dynastique ancienne. Credit : Wikimedia Commons

L'objet est aujourd'hui conserve au Musee egyptien du Caire (salle 43). Sa datation n'est pas contestee : le contexte archeologique de la tombe S3111 le place sans ambiguite dans la Ire dynastie egyptienne, vers 3100-3000 av. J.-C., soit a l'aube de la civilisation pharaonique. C'est precisement cette antiquite extraordinaire qui rend l'objet si difficile a interpreter : les egyptologues ne disposent d'aucun texte contemporain qui pourrait en expliquer la fonction.

Les interpretations principales

La these la plus largement acceptee par les egyptologues professionnels est que le disque de Sabu est un recipient ou une vasque : un bol destine a contenir de l'huile, de la graisse ou du vin de palme, avec les trois lobes servant de prises pour saisir et verser le contenu. Des paralleles formels ont ete identifies avec des vases en pierre a bec verseur retrouves en Mesopotamie contemporaine, ce qui pourrait indiquer des contacts ou des inspirations culturelles entre les deux civilisations naissantes.

Disque de Sabu vu de face, Musee egyptien du Caire
Vue de face du disque de Sabu. La finesse extreme des bords (moins d'un centimetre par endroits) et la regularite geometrique des lobes temoignent d'une maitrise technique remarquable pour l'epoque. Credit : Wikimedia Commons

Certains chercheurs ont propose d'y voir une palette a fard, analogue aux palettes en schiste (souvent zoomorphes) qui constituent une classe bien documentee d'objets de la periode predynastique et de la Ire dynastie. La forme trilobe aurait dans ce cas une valeur symbolique liee a certaines representations cosmogoniques de l'epoque.

Une troisieme interpretation, proposee par des ingenieurs et des historiens des techniques, y voit la representation d'un equipement hydraulique : un bol ou un plateau tournant sur un moyeu, utilise dans les techniques de poterie ou de travail du cuivre. Des experimentations pratiques ont montre qu'un tel objet, meme en schiste, pourrait fonctionner comme une plaque tournante legere pour des travaux de finition ceramique.

Les theories non conventionnelles

Comme souvent avec les objets egyptiens aux formes inhabituelles, le disque de Sabu a attire l'attention de theoriciens non-conventionnels qui y voient la preuve d'une technologie avancee perdue. Certains ont propose d'y voir une roue, une helice ou meme une piece de machinerie electrique. Ces interpretations, diffusees notamment par des sites internet et des documentaires pseudo-scientifiques, ne resistent pas a un examen rigoureux : le schiste est un materiau fragile et non conducteur qui ne pourrait pas fonctionner comme une roue soumise a des charges, et aucun contexte archeologique ne soutient l'existence de machines tournantes en Egypte predynastique.

Dessin technique du disque de Sabu par Walter Emery
Dessin technique du disque de Sabu realise par Walter Bryan Emery lors de sa decouverte en 1936. Ce releve documente les proportions exactes et la structure trilobe de l'objet. Credit : Wikimedia Commons (domaine public)

L'egyptologue Kate Spence a souligne que la mastaba de Sabu contenait un mobilier funeraire relativement standard pour un fonctionnaire de haut rang de la Ire dynastie : vases en alabatre, silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants. tailles, figurines en ivoire. Le disque pourrait avoir ete inclus dans le mobilier funeraire non pas en raison de son importance fonctionnelle, mais pour des raisons symboliques liees au statut du defunt ou a des croyances specifiques concernant l'au-dela de la premiere periode dynastique.

La technique de taille, un mystere en soi

Independamment de sa fonction, le disque de Sabu pose la question fascinante des techniques de taille de la pierre au debut de la periode dynastique egyptienne. Obtenir cette forme trilobe parfaitement symetrique dans un materiau aussi dur et cassant que le schiste, avec l'epaisseur minimale des bords, implique un savoir-faire technique considerable.

Mastaba S3503 a Saqqara, Ire dynastie egyptienne
Plan de la mastaba S3503 a Saqqara, l'une des grandes tombes de la Ire dynastie fouillees par Walter Emery. Le disque de Sabu provient de la mastaba S3111, du meme complexe funeraire. Credit : Wikimedia Commons

Des analyses experimentales utilisant des outils en cuivre (le metal disponible a l'epoque), du sable abrasif et des techniques de percussion ont montre que la forme generale pouvait etre obtenue par un artisan patient et experimentes en plusieurs dizaines d'heures de travail. La question du calibrage final de l'epaisseur reste cependant problematique et pourrait indiquer l'utilisation d'un tour ou d'un gabarit rotatif encore non identifie dans le registre archeologique.

Le disque de Sabu reste un objet unique en son genre, sans parallele confirme dans tout le corpus de l'art et de la culture materielle egyptienne. Cette singularite en fait l'un des objets les plus fascinants et les moins bien compris de la civilisation du Nil, preuve que meme apres 150 ans d'egyptologie scientifique, les hommes et les femmes de la premiere periode dynastique ont encore des secrets a nous reveler.