Dans la plaine morave, à mi-chemin entre Brno et Vienne, le site de Dolní Věstonice a été fouillé pour la première fois en 1924 par Karel Absolon. Ce qu'il met au jour dépasse toutes les attentes : des structures d'habitat, des milliers d'ossements de mammouths, des bijoux en ivoire, et surtout, une statuette féminine en terre cuiteTerre cuiteArgile façonnée puis durcie par cuisson ; matériau des poteries, briques et figurines, omniprésent depuis le Néolithique. datée d'environ 26 000 ans. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, quelqu'un a façonné de l'argile, l'a exposée à la chaleur, et a produit un objet qui ne se décompose pas. C'est l'invention de la céramique1.

Le GravettienGravettienCulture du Paléolithique supérieur (env. −33 000 à −21 000) répartie de l'Atlantique à la Sibérie, célèbre pour ses statuettes féminines en ivoire (« Vénus ») et, à Dolní Věstonice, la plus ancienne céramique cuite. : une culture pan-européenne

Dolní Věstonice appartient à la culture gravettienne (environ −33 000 à −21 000), qui s'étend de l'Atlantique à la Sibérie. Les Gravettiens sont des chasseurs spécialisés dans la grande chasse, mammouth, rhinocéros laineux, renne, cheval, bison, et des artisans habiles, réputés pour leurs statuettes féminines en ivoire (les « Vénus »), leurs perles en ivoire, leurs parures et, à Věstonice, leur maîtrise unique de la cuisson de l'argile. Le site de Dolní Věstonice-Pavlov-Milovice constitue un vaste complexe de plein air exceptionnel : sur plusieurs kilomètres de plaine, des dizaines de campements gravettiens s'étalent sur une durée de plusieurs millénaires2.

La Vénus de Věstonice : la plus ancienne figurine en céramique

La Vénus de Věstonice est une statuette féminine de 11,1 cm de hauteur, 4,3 cm de largeur et 43 grammes, façonnée dans un mélange d'argile locale et de poudre d'os. Sa silhouette présente les traits typiques des Vénus paléolithiques : visage sans traits individualisés, poitrine et hanches volumineuses, jambes effilées, bras réduits. Elle a été trouvée en 1925 en deux morceaux dans les cendres d'un foyer, ce qui a d'abord fait penser à un accident de cuisson. Mais des analyses ultérieures ont montré que les fractures sont postérieures à l'enfouissement : la statuette était entière quand elle a été déposée, et c'est la pression sédimentaire qui l'a brisée.

La question de la technique de cuisson est fascinante. Les Gravettiens n'avaient pas de four au sens moderne du terme, mais les fouilles ont mis au jour à Věstonice une structure semi-enterrée interprétée comme un four de cuisson, un dôme de terre et d'argile avec un foyer central atteignant des températures de 500 à 800 °C. C'est dans cet espace que furent cuits à la fois la Vénus et des milliers de petites figurines d'animaux, lions, ours, rhinocéros, dont beaucoup ont intentionnellement été exposées à des chocs thermiques pour les faire éclater. Cette pratique délibérée de destruction par le feu pourrait avoir eu une signification rituelle1.

La triple sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques. : un mystère de 26 000 ans

En 1986, lors d'une campagne de fouille dirigée par Bohuslav Klíma, les archéologues découvrent à Dolní Věstonice une sépulture sans précédent : trois squelettes allongés côte à côte, datés d'environ 26 000 ans. L'individu central, décédé entre 17 et 20 ans et dont le sexe biologique a fait l'objet de longues controverses (analyses génétiques récentes concluent à un individu de sexe masculin souffrant peut-être d'un trouble du développement osseux), est flanqué de deux hommes jeunes. Le crâne de l'individu central est enveloppé dans un filet de perles en ivoire. Sa main gauche est posée sur le bassin de l'individu de gauche. Des bois de mammouth et de renne recouvrent partiellement les corps, et de l'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art. rouge a été répandu sur l'ensemble.

L'identité des trois individus et les circonstances de leur mort commune restent mystérieuses. Meurtre rituel ? Mort simultanée lors d'un accident ou d'une épidémie ? Sacrifice ? Exécution ? Aucune hypothèse ne s'est imposée. Cette sépulture est, avec les peintures de Chauvet et les Vénus gravett iennes, l'une des fenêtres les plus saisissantes sur le monde symbolique de nos ancêtres du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien).2.

Le « portrait » de Věstonice

Parmi les découvertes de Dolní Věstonice figure également un objet unique : une petite tête humaine modelée en ivoire, avec un visage asymétrique marqué par un affaissement de la joue droite et un œil à demi fermé. Certains chercheurs y voient le portrait d'une personne réelle atteinte d'une paralysie faciale ou d'une blessure, ce qui en ferait le plus ancien portrait individualisé de l'histoire humaine, vieux de 26 000 ans. Si cette interprétation est correcte, les Gravettiens de Věstonice ne se contentaient pas de représenter des archétypes : ils observaient, mémorisaient et reproduisaient des visages particuliers. Un pas conceptuel immense1.