Aucun animal n'a partagé plus intimement le destin de l'humanité préhistorique que le chien. Avant la vache, le mouton ou le cheval, bien avant le blé et le maïs, il y eut un loup qui s'approcha d'un feu, un humain qui tendit la main ou déposa un os, et un processus qui allait transformer, sur des millénaires, la bête sauvage en compagnon domestique. La domestication du chien est la plus ancienne que l'on connaisse, et l'une des plus mystérieuses : si son résultat, le chien, est omniprésent, ses conditions et son lieu d'origine restent l'un des grands débats de l'archéologie et de la paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations.1.

La difficulté tient à plusieurs facteurs. Les ossements anciens de chiens et de loups se ressemblent beaucoup, rendant leur distinction morphologique incertaine. L'ADN des loups actuels a été considérablement modifié depuis la domestication, brouillant les comparaisons génétiques. Et les études génomiques publiées ces dernières années aboutissent à des conclusions divergentes sur la date et le lieu d'origine. Dans ce brouillard, quelques repères solides se dessinent néanmoins.

Les deux hypothèses sur l'origine

Les ossements les plus anciens généralement acceptés comme appartenant à des chiens domestiques datent d'environ 14 000 à 15 000 ans. Le plus célèbre est le « chien de Bonn-Oberkassel » : dans une sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques. du Rhin rhénan datée d'environ 14 200 ans avant notre ère, gisaient les restes d'un homme âgé, d'une femme plus jeune, et d'un chien. L'animal avait été malade dans ses dernières semaines, ses os portent les traces d'une distemper canine grave, et avait pourtant été soigné ou du moins accompagné jusqu'à sa mort, puis enterré aux côtés des humains. C'est la première preuve archéologique indiscutable d'un lien affectif fort entre humains et chiens2.

Mais des candidats plus anciens existent. La grotte de Goyet en Belgique a livré un crâne canidé daté d'environ 36 000 ans, dont les proportions morphologiques le rapprochent plus d'un chien que d'un loup. Des spécimens russes et sibériens datés de 33 000 à 26 000 ans présentent des caractères intermédiaires. Ces « proto-chiens » du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien). ont peut-être représenté des tentatives précoces de domestication qui ne se sont pas poursuivies, avant que la domestication réelle ne prenne pied de manière durable voici 15 000 ans1.

Ce que dit l'ADN

La paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancien extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations. a apporté des éclairages décisifs, mais aussi de nouvelles questions. Les études génomiques publiées entre 2013 et 2022 s'accordent sur un point fondamental : tous les chiens domestiques actuels descendent d'une même population ancestrale de loups (Canis lupus), aujourd'hui éteinte, qui a divergé de la lignée loups-sauvages voici entre 20 000 et 40 000 ans selon les modèles. La domestication est donc bien unique, ou, au moins, l'ancêtre commun à tous les chiens est un seul et même groupe de loups disparu1.

Sur le lieu d'origine, les études divergent. Une grande étude génomique de 2016 plaçait l'Europe ou l'Asie centrale comme berceau de la domestication, avec une possible diffusion ultérieure depuis l'Asie de l'Est. Une autre étude, publiée en 2021 et basée sur l'analyse d'ADN ancien de chiens fossiles d'Europe et du Moyen-Orient, suggère que des chiens ont été domestiqués indépendamment dans au moins deux régions distinctes, peut-être en Europe de l'Ouest et en Asie, des populations humaines différentes ayant apprivoisé des groupes de loups différents, avec des mélanges génétiques ultérieurs. Cette hypothèse de domestications multiples, longtemps considérée comme marginale, gagne du terrain.

Comment l'apprivoisement a-t-il commencé ?

La question du « comment » est peut-être la plus fascinante. Deux grands scénarios s'affrontent. Dans le premier, c'est l'humain qui a pris l'initiative : des chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine. du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette. auraient capturé des louveteaux orphelins, les auraient élevés et sélectionné ceux qui montraient des dispositions dociles, amorçant ainsi un processus de domestication délibérée. Ce modèle suppose une action intentionnelle de la part des humains dès les premières étapes.

Dans le second scénario, dit du « loup auto-domestiqué », l'initiative serait venue des loups eux-mêmes. Des individus moins craintifs que la moyenne auraient commencé à s'approcher des campements humains pour profiter des déchets alimentaires : os rongés, restes de cuisson, charognes. Ces loups tolérants auraient eu un avantage reproductif sur leurs congénères plus farouches, et les humains auraient renforcé cette tolérance en nourrissant délibérément les individus les moins agressifs. Ce modèle est soutenu par la théorie de l'auto-domestication appliquée aux renards sibériens : l'expérience de Dmitri Beliaev (1959–2000), dans laquelle une sélection sur la docilité a produit en quelques décennies des renards au comportement et à la morphologie proches des chiens, montre à quel point la sélection sur le comportement peut aller vite2.

Des gènes qui racontent une adaptation

La génétique du chien révèle les traces de cette histoire. L'une des différences génomiques les plus marquantes entre le chien et le loup concerne le gène AMY2B, codant pour une amylase salivaire qui dégrade l'amidon. Les chiens domestiques possèdent en moyenne 4 à 30 copies de ce gène, contre 2 pour le loup. Cette amplification leur permet de digérer efficacement les glucides, un avantage décisif pour des animaux vivant à proximité de communautés humaines agricultrices ou chasseresses qui leur abandonnaient leurs restes céréaliers ou leurs déchets de cuisson3.

D'autres différences génomiques affectent le développement du cerveau et les réponses comportementales : les chiens sont plus attentifs aux signaux sociaux humains que les loups élevés dans des conditions identiques, notamment pour le suivi du regard et la compréhension des gestes pointés. Ces capacités semblent sélectionnées au cours de la domestication, et font du chien un partenaire cognitif unique parmi les animaux domestiques.

Le chien dans les sépultures préhistoriques

Les sépultures mixtes humains-chiens sont une fenêtre précieuse sur la relation entre les deux espèces. Outre Bonn-Oberkassel, des dizaines de sites du monde entier (Europe, Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture., Amériques) ont livré des chiens inhumés délibérément : parfois seuls, parfois aux côtés d'humains, parfois avec des offrandes comme s'ils étaient traités à l'égal des membres du groupe. À Bad Dürrenberg (Allemagne), une chaman du Mésolithique tardif a été enterrée avec un chien ; à Ain Mallaha (Israël), datée d'environ 12 000 ans, une vieille femme repose, la main posée sur un chiot.

Ces découvertes témoignent d'une relation affective et symbolique avec le chien bien établie au moins depuis le début du MésolithiqueMésolithiquePériode intermédiaire entre Paléolithique et NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000. (env. −10 000 à −6 000 en Europe), encore fondée sur la chasse et la cueillette.. Elles suggèrent que le chien n'était pas seulement un outil de chasse ou un gardien utilitaire, mais un être dont la mort méritait d'être accompagnée, et dont la présence dans la tombe de l'humain avait une signification spirituelle ou sociale2.

Premier animal domestique, lien fondateur

La domestication du chien est fondatrice à plus d'un titre. Elle inaugure une relation interespèces d'une profondeur inégalée, fondée sur la coopération, la confiance mutuelle et une coévolution cognitive sans équivalent dans le règne animal. Elle a peut-être contribué à l'efficacité des groupes de chasseurs-cueilleurs, en dotant les humains d'un auxiliaire à l'odorat sans pareil pour le pistage et la chasse. Elle a, en tout cas, précédé toutes les autres domestications animales de plusieurs millénaires, faisant du chien le compagnon le plus ancien et le plus intime de notre espèce.

Ce que nous apprend ce long compagnonnage, c'est aussi l'extraordinaire plasticité des relations entre espèces : un animal sauvage, prédateur et social comme le loup, a pu devenir, par le jeu conjugué de la sélection naturelle et de l'action humaine, le chien, diversifié à l'extrême, adapté à tous les milieux et à toutes les cultures humaines, et profondément lié à l'espèce qui l'a, un soir de Paléolithique, laissé s'approcher du feu.