Le dogme renverse
Pendant plus d'un siecle, l'anthropologie physique, l'archeologie prehistorique et la primatologie comparee ont construit et perpetue un recit fondateur sur les origines de la division sexuelle du travail chez Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ : les hommes chassaient, les femmes cueillaient, preparaient les aliments et s'occupaient des enfants. Ce schema, baptise 'homme chasseur' par les anthropologues Sherwood Washburn et Chet Lancaster dans leur article fondateur de 1968, a ete presente pendant des decennies comme une verite evolutive presque aussi solide que la theorie de la selection naturelle elle-meme, etayee par des donnees anatomiques, des paralleles ethnographiques soigneusement selectionnes et une interpretation archeologique des sepultures avec trousses d'outils de chasse qui tenait pour acquis que les chasseurs enterres avec leurs instruments etaient inevitablement des hommes. Ce paradigme a informe non seulement la recherche academique en paleoanthropologie mais aussi les representations culturelles dominantes de la prehistoire, des manuels scolaires aux documentaires televises, creant une image d'Epinal solidement ancree dans la conscience collective qui est desormais contredite par des decouvertes archeobiologiques majeures accumulees depuis le debut des annees 2020. La vision d'une stricte segregation sexuelle du travail appliquee universellement aux societes de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ est aujourd'hui en voie d'effondrement face a des preuves directes et indirectes qui s'accumulent sur tous les continents.
La remise en cause de ce paradigme ne procede pas d'une revision ideologique ou d'une lecture militante des donnees archeologiques existantes, comme certains critiques conservateurs ont cherche a le suggerer pour disqualifier les nouvelles recherches. Elle est au contraire le resultat direct de l'application de methodes analytiques nouvelles et rigoureuses au corpus archeologique existant, notamment le sequençage de l'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→ extrait des restes osseux de personnages inhumes avec des trousses de chasse, qui permet maintenant de determiner le sexe chromosomique avec une fiabilite proche de 100 % sans avoir recours a la morphologie squelettique dont les criteres d'estimation sexuelle sont reconnus comme biaises et insuffisamment fiables chez les individus jeunes, mal conserves ou presents dans des populations prehistoriques aux differences morphologiques intersexuelles moins marquees que dans les populations modernes etudiees pour etablir les criteres d'estimation. Quand les chercheurs ont commence a appliquer systematiquement le sequençage d'ADN ancien aux squelettes inhumes avec du materiel de chasse dans les sites prehistoriques du monde entier, les resultats ont ete suffisamment surprenants pour provoquer une publication dans Science Advances en 2020 qui a reoriente le champ de recherche et ouvert un debat methodologique et interpretatif fondamental sur les biais inherents a plusieurs decennies de recherche en paleoanthropologie.
Cette revolution tranquille de la paleoanthropologie du genre s'inscrit dans un mouvement plus large de revisitation des biais cognitifs et culturels qui ont influence pendant longtemps la recherche en archeologie et en anthropologie physique. Des chercheurs comme l'anthropologue britannique Pat Shipman ou l'archeologue americaine Alison Wylie ont depuis les annees 1980 et 1990 documente comment les presuppositions culturelles des chercheurs, principalement des hommes issus de societes occidentales avec leurs propres normes de genre incorporees, influencaient l'interpretation des donnees archeologiques en projetant les modeles de division sexuelle du travail contemporains sur des societes pre-modernes dont la structure sociale pouvait etre radicalement differente. La sepulture d'un individu avec des outils de chasse etait presque systematiquement interpretee comme celle d'un homme, meme en l'absence de toute determination sexuelle rigoureuse, tandis qu'une sepulture avec des perles, des ocres et des outils de broyage etait presupposee feminine avec la meme absence de verification independante. Corriger ces biais interpretatifs ne requiert pas d'abandonner la recherche objective mais au contraire d'en renforcer les standards methodologiques en exigeant une verification independante du sexe biologique avant toute interpretation fonctionnelle du mobilier funeraire associe a un individu donne.
La decouverte de Wilamaya Patjxa
En novembre 2020, la revue Science Advances publiait les resultats d'une etude qui allait provoquer un debat considerable dans la communaute paleoanthropologique mondiale et dans les medias grand public qui couvrent les nouvelles de la recherche prehistorique. Une equipe de chercheurs de l'Universite de Chicago dirigee par Randy Haas annoncait la decouverte, sur le site de Wilamaya Patjxa dans les hautes terres andines du sud du Perou (altitude: 4 480 metres), d'une sepulture datee d'environ 9 000 avant notre ere et contenant une trousse d'outils de chasse remarquablement complete associee a un individu que les analyses d'ADN ancien ont revele etre une femme entre 17 et 19 ans au moment de son deces. La sepulture, cataloguee sous la reference 'Burial 26', contenait 24 artefacts incluant des pointes de projectile en pierre taillees avec soin, des grattoirs et des couteaux en lame, un outil d'ecartelage, et des restes d'hematite rouge qui avaient servi de pigment, un assemblage identique aux trousses de chasse retrouvees dans d'autres contextes de la region associees a des individus de sexe masculin morphologiquement identifies. L'identification du sexe par sequençage d'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→, basee sur le rapport entre chromosomes X et Y dans l'ADN extrait de la dent et du tibia, a ete confirmee par deux laboratoires independants utilisant des methodes differentes, eliminant toute possibilite d'erreur technique dans la determination.

La position et le contexte de la sepulture sont tout aussi instructifs que l'analyse biologique pour interpreter la signification de cette decouverte dans son cadre cultural. L'individu avait ete inhume en position repliee, les genoux releves contre la poitrine selon une posture funeraire courante dans les cultures andines de cette periode, avec les outils de chasse disposes autour du corps de maniere deliberee et organisee, suggrant que ces instruments etaient consideres par la communaute funerante comme le materiel professionnel ou identitaire de la defunte plutot que comme de simples offrandes generiques. La qualite et la completude de la trousse d'outils suggerent que cette jeune femme etait une chasseuse active au sein de sa communaute, dont les instruments de travail accompagnaient sa sepulture de la meme maniere que les hommes de la meme societe et de la meme periode etaient inhumes avec leur propre equipement de chasse lors de rituels funeraires qui valorisaient et commemoraient les competences de chasse des defunts. Cette interpretation est renforcee par l'absence de tout autre type de materiel funeraire qui aurait pu indiquer un statut social ou un role sexue different, et par la congruence entre l'assemblage de Burial 26 et ceux des chasseurs masculins de la meme culture et de la meme periode chronologique dans la meme region geographique.
La datation de la sepulture par la methode du radiocarbone, realisee sur plusieurs echantillons de collagene osseux pour maximiser la fiabilite du resultat, la situe entre 9 000 et 8 500 avant notre ere, soit environ 9 000 annees avant notre epoque, dans une periode ou les populations des Andes meridionales vivaient encore comme des chasseurs-cueilleurs nomades ou semi-nomades avant la domestication des camelides sudamericains et le developpement de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→ qui transformeraient profondement les societes andines dans les millenaires suivants. A cette epoque, la grande faune des hautes plaines andines - guanacos, cerfs andins, vigognes et autres grands herbivores - constituait la base proteique principale de l'alimentation de ces communautes mobiles, et la chasse etait une activite d'une importance economique et sociale capitale dans la vie quotidienne et dans l'organisation sociale de ces groupes humains. Trouver une femme de moins de vingt ans inhumee avec la trousse complete d'un chasseur actif remet fundamentalement en question l'idee que cette activite essentielle etait exclusivement ou meme principalement masculine dans ces societes andines pre-ceramiques de la fin du Pleistocene superieur et du debut de l'Holocene.
La meta-analyse : 41 % des chasseurs etaient des femmes
La decouverte de Burial 26 aurait pu etre interpretee comme une anomalie individuelle, une exception confirmant la regle de la chasse masculine exclusive, si l'equipe de Randy Haas ne l'avait pas inscrite dans un cadre comparatif beaucoup plus large et methodologiquement rigoureux qui transforme sa signification statistique et interpretative. En parallele de l'analyse de la sepulture de Wilamaya Patjxa, les chercheurs ont realise une meta-analyse systematique de l'ensemble des sepultures de chasseurs-cueilleurs avec trousses d'outils de chasse documentees dans toute la region des Ameriques pour la periode allant de 10 000 a 6 000 avant notre ere, en appliquant a chaque specimen disponible en quantite suffisante pour permettre l'extraction d'ADN les methodes biomoleculaires les plus fiables pour la determination sexuelle. Sur un total de 27 sepultures avec trousses d'outils de chasse pour lesquelles une determination sexuelle biologique fiable etait possible, 11 individus, soit exactement 40,7 %, ont ete identifies comme des femmes chromosomiques par le sequençage d'ADN et/ou les analyses de biomarqueurs proteiques, un resultat statistiquement suffisant pour exclure l'hypothese que ces sepultures feminines representeraient de simples anomalies individuelles ou des erreurs de determination. Ce chiffre de 41 % de chasseuses documentees dans le registre funeraire est d'autant plus spectaculaire que le taux de preservation de l'ADN ancien dans les contextes andins est loin d'etre parfait, suggerant que le taux reel de femmes chasseuses dans ces societes etait potentiellement encore plus eleve que ne le montre le registre fossile actuellement accessible.
La signification methodologique de cette meta-analyse depasse le cadre des Ameriques pre-colombiennes et invite a une revisitation systematique des corpus de sepultures de chasseurs dans d'autres regions du monde, une demarche qui a deja produit des resultats similaires en plusieurs endroits. En Europe et en Asie, plusieurs equipes de chercheurs ont entrepris depuis 2020 des programmes de re-analyse par ADN ancien des sepultures prehistoriques et protohistoriques dont le mobilier funeraire comprend des armes ou des instruments de chasse, avec des resultats qui remettent egalement en cause le presuppose masculin qui avait guide les interpretations anterieures dans ces regions. En Siberie, des sepultures de chasseurs de rennes du Neolithique et de l'age du bronze avec des equipements de chasse complets ont revele une proportion significative de femmes parmi les individus inhumes avec ces trousses, parfois avec des taux comparables a ceux documentes dans les Ameriques bien que les corpus soient encore moins complets et les analyses moins systematiques. Ces convergences intercontinentales renforcent l'hypothese que la participation feminine a la chasse n'etait pas un phenomene marginal ou exceptionnel dans les societes de chasseurs-cueilleurs prehistoriques, mais au contraire une realite structurelle etendument repandue dont les traces dans le registre archeologique avaient ete systematiquement sous-estimees et mal interpretees en raison des presuppositions de genre des chercheurs anterieurs.

La reaction de la communaute scientifique a ces resultats a ete globalement positive mais pas sans critiques methodologiques qui enrichissent le debat. Certains chercheurs ont souleve la question de la qualite de la preservation de l'ADN dans les specimens andins analyses, arguant que des taux de contamination eleves ou une degradation significative des molecules pourraient generer des faux-positifs dans la determination chromosomique. D'autres ont conteste la signification fonctionnelle du mobilier funeraire, proposant que des outils de chasse places dans une sepulture feminine pourraient representer des offrandes, des heritages ou des symboles statutaires plutot que le reflet des activites reelles de la defunte. Ces objections, prises au serieux par les auteurs de l'etude, ont ete examinees en detail dans les reponses publiees et dans les etudes subsequentes: la qualite des analyses ADN a ete validee par des replications independantes, et la coherence de l'assemblage de Burial 26 avec les trousses de chasse de chasseurs masculins du meme contexte plaide fortement contre une interpretation exclusivement symbolique ou commemorative du mobilier funeraire dans ce cas specifique.
La guerriere de Birka : confirmation europeenne
L'etude des chasseuses prehistoriques ne peut etre isolee du contexte plus large de la recherche sur les femmes guerrieres et combattantes dans les societes pre-modernes, un champ qui a connu ses propres revisions majeures grace a l'application des methodes d'ADN ancien a des sepultures dont le sexe avait ete determine uniquement par morphologie squelettique dans les analyses anterieures. Le cas le plus emblematique et le plus documente de cette litterature est celui de la sepulture Bj.581 de Birka, en Suede, datee du Xe siecle de notre ere et fouilles des les annees 1870, que les chercheurs avaient toujours interpretee comme la sepulture d'un haut guerrier viking au vu de son equipement exceptionnel. La sepulture contenait deux chevaux sacrifies, un jeu complet d'armes incluant epee, hache, couteau, lance, arc et fleches, un bouclier, et un set de pieces de jeu strategique, un assemblage funeraire qui constitue selon les criteres archoologiques etablis l'equipement d'un chef militaire viking de haut rang dote d'une autorite reelle sur des hommes en armes. Lorsque Charlotte Hedenstierna-Jonson et son equipe de l'Universite de Stockholm ont publie en 2017 dans l'American Journal of Physical Anthropology les resultats du sequençage d'ADN extrait des restes osseux, la conclusion etait sans ambiguete: l'individu de Birka Bj.581 etait une femme chromosomique, selon deux laboratoires independants qui avaient analyse des echantillons differents du meme squelette avec des methodes differentes et obtenu le meme resultat.
La publication de ces resultats a provoque un debat scientifique et public considerable, dont certains aspects revelent la persistance des presuppositions culturelles de genre meme dans la communaute de recherche. Plusieurs chercheurs ont d'abord cherche a minimiser la conclusion en proposant des interpretations alternatives: l'individu serait une femme ayant un statut social particulier justifiant un enterrement symbolique avec des armes masculines sans reflet de son activite reelle; la sepulture aurait ete perturbee et le materiel de chasse proviendrait d'une couche archeologique anterieure; les analyses ADN pourraient etre contaminees par des specimens modernes compte tenu de l'anciennete et de la complexite du sequençage. Toutes ces objections ont ete methodiquement examinees et refutees dans des reponses detaillees publiees dans la litterature specialisee : la provenance contextuelle du materiel funeraire a ete reexaminee et confirmee, la qualite de l'ADN validee par des replications, et l'interpretation symbolique de l'enterrement contredite par la coherence parfaite de l'assemblage avec d'autres sepultures de chefs militaires masculins vikings de la meme periode et region. Le consensus scientifique actuel, accepte par la grande majorite des specialistes de l'archeologie scandinave du haut Moyen Age, est que la guerriere de Birka etait bien une femme occupant un role de chef militaire dans une societe viking du Xe siecle, bien que la nature exacte et les limites de ce role restent ouvertes a l'investigation.
La guerriere de Birka n'est pas un cas isole dans le registre archeologique europeen de la fin du premier millenaire de notre ere. Des analyses d'ADN ancien realisees sur des sepultures avec equipement martial dans d'autres regions d'Europe ont identifie des femmes inhumees avec des armes ou des armures au cours des dernieres annees, notamment en Grande-Bretagne post-romaine, en Gaule merovinvienne et en Scandinavie pre-viking, indiquant que la participation des femmes aux activites guerrieres etait probablement plus repandue dans certaines cultures europeennes pre-modernes qu'on ne le pensait jusqu'a recemment. Les sources textuelles historiques mentionnent par ailleurs des femmes combattantes dans plusieurs traditions europeennes et extra-europeennes, des sarmates et scythesScythesPeuples nomades cavaliers des steppes eurasiennes (Ier millénaire av. J.-C.), réputés pour leur art animalier, leur orfèvrerie et leurs tombes à kourganes ; la culture de Pazyryk en est une expression orientale.→ de la steppeSteppeVaste plaine herbeuse semi-aride d'Eurasie, sans arbres, propice à l'élevage nomade et au cheval ; corridor de circulation des peuples et des techniques de la préhistoire récente.→ pontique decrites par Herodote et dont les sepultures avec armement ont ete confirmees archeologiquement, aux kennerleithis irlandaises, aux guerrieres daces et aux chamanes-guerrières siberiens, temoignant d'une diversite des roles feminins dans les societes pre-modernes que les modeles normatifs du XIXe et XXe siecle ont trop facilement effaces.
Les Agta des Philippines : le present eclaire le passe
Les donnees ethnographiques contemporaines constituent un complement indispensable aux decouvertes archeobiologiques pour evaluer la plausibilite et l'ampleur de la participation feminine a la chasse dans les societes de chasseurs-cueilleurs, en fournissant des exemples documentes en temps reel de societes ou cette participation est observee et analysee dans son contexte culturel et ecologique complet. Les Agta de Sierra Madre aux Philippines constituent l'exemple le mieux documente et le plus souvent cite dans la litterature sur la chasse feminine, parce que cette population de chasseurs-cueilleurs tropicaux pratique la chasse mixte de maniere reguliere et systematique dans un contexte qui a ete rigoureusement etude par des anthropologues de terrain depuis les travaux fondateurs de Thomas Headland dans les annees 1980. Chez les Agta, les femmes participent regulierement aux parties de chasse collectives et individuelles, chassant le sanglier sauvage, le cerf et diverses proies arboricoles avec des arcs et des lances fabriques selon les memes techniques que ceux des hommes, avec une efficacite comparable mesurée par le taux de succes des sorties de chasse documentees en temps reel par les anthropologues residants dans les villages. Les femmes Agta maintiennent en meme temps leurs activites reproductives et parentales, participant a la chasse pendant la grossesse et entre les periodes d'allaitement, ce qui refute l'argument evolutif souvent avance selon lequel les contraintes de la maternite auraient biologiquement exclu les femmes de la chasse dans toutes les societes humaines du Pleistocene.
L'exemple des Agta souleve une question theorique fondamentale pour la paleoanthropologie : si des societes de chasseurs-cueilleurs contemporaines pratiquent la chasse feminine de maniere reguliere et systematique, pourquoi aurait-il en ete autrement dans les societes prehistoriques dont elles partagent le mode de vie de base en termes d'organisation economique et de techniques de subsistance ? L'argument selon lequel les Agta constitueraient une exception culturelle atypique s'effondre lorsqu'on examine les donnees ethnographiques disponibles sur d'autres societes de chasseurs-cueilleurs contemporaines ou recemment documentees. Une synthese realisee par l'anthropologue Cara Wall-Scheffler et ses collaborateurs en 2023 a systematiquement analyse les bases de donnees ethnographiques disponibles sur 63 societes de chasseurs-cueilleurs contemporaines ou recemment documentees en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→, en Asie, en Australie et dans les Ameriques, et a trouve que la chasse feminine etait documentee dans 79 % de ces societes, meme si sa forme et sa frequence variaient considerablement selon les contextes ecologiques et culturels. Ce resultat transforme radicalement la question de recherche : la chasse feminine n'est pas l'exception a expliquer, c'est l'exclusion feminine de la chasse dans les societes industrielles et post-industrielles qui constitue l'aberration historique dont il faut rendre compte dans les termes de l'anthropologie culturelle.

Une revue comparative des donnees ethnographiques sur la division sexuelle du travail dans les societes de chasseurs-cueilleurs montre que les arguments invoquees pour expliquer l'exclusion theorique des femmes de la chasse sont beaucoup moins robustes qu'on ne le presuppose generalement. L'argument de la force physique superieure masculine est nuance par le fait que la chasse avec des armes propulsees, notamment l'arc, ne requiert pas une force musculaire particulierement elevee mais plutot de la precision, de l'endurance a la course et de la connaissance du comportement animal, des competences qui ne montrent pas de differences biologiques importantes entre hommes et femmes bien entraines. L'argument de la grossesse et de l'allaitement est contredit non seulement par les Agta mais par de nombreux autres exemples ethnographiques de femmes chassant pendant la grossesse ou en portant leurs nourrissons selon des methodes documentees par l'ethnographie. L'argument cognitif et spatial, suggerant que les hommes auraient de meilleures capacites de navigation et d'orientation spatiale adaptees a la chasse, est conteste par des etudes psychologiques modernes montrant que les differences entre sexes dans ces domaines sont largement expliquees par l'experience et la formation culturelle plutot que par des differences biologiques innees et fixes.
L'ADN ancien revolutionne l'archeologie du genre
La revolution methodologique apportee par le sequençage de l'ADN ancien dans l'interpretation des sepultures prehistoriques ne se limite pas aux trousses de chasse et aux equipements militaires : elle transforme en profondeur la capacite des archeologues a reconstruire les roles sociaux, les hierarchies de prestige, les systemes de filiation et les structures familiales des societes pre-litteraires, offrant un acces direct a la biologie des individus independamment de leur representation culturelle dans les rituels funeraires. La methode repose sur le sequençage de courtes sequences d'ADN bien conservees extraites preferentiellement de la partie petreuse de l'os temporal ou de la dentine des dents, qui offrent les meilleures conditions de conservation moleculaire grace a leur structure cristalline dense qui limite l'access aux enzymes degradantes microbiennes et aux agents chimiques de l'environnement de depot. La determination du sexe chromosomique se fait principalement par le rapport entre le chromosome X et le chromosome Y dans l'ensemble du genome sequence, un signal robuste et reproductible qui n'est pas affecte par la qualite de la preservation corporelle de la meme maniere que les criteres morphologiques dont la fiabilite depends de l'age, du sexe et de l'etat de conservation du squelette. La fiabilite proche de 100 % de cette methode pour la determination du sexe chromosomique, completement independante du sexe phenotypique et du genre social qui sont les dimensions identitaires exprimees dans les pratiques funeraires, en fait l'outil de choix pour tester les hypotheses sur les roles sexues dans les societes prehistoriques en comparant la determination biologique a l'identite sociale visible dans le mobilier funeraire.
Les implications de cette revolution methodologique s'etendent au-dela de la question specifique de la chasse feminine pour toucher a des questions plus larges sur les structures de genre dans les societes prehistoriques. Les analyses d'ADN ancien realisees dans plusieurs regions du monde ont revele des cas ou le sexe chromosomique de l'individu inhume ne correspond pas a l'identite de genre exprimee par les pratiques funeraires de sa communaute : des individus chromosomiquement masculins inhumes avec du materiel funeraire typiquement feminin dans certaines cultures, ou inversement, suggrant l'existence dans certaines societes prehistoriques de categories de genre qui n'etaient pas strictement binaires et qui n'etaient pas necessairement correles de maniere rigide au sexe biologique. Ces observations fragmentaires mais recurrentes dans des contextes culturels tres differents, de la Siberie a l'Europe centrale en passant par les Ameriques, ouvrent une perspective fascinante sur la diversite des systemes de genre humains possibles et sur le role de la construction culturelle dans la definition des identites sociales independamment de la biologie reproductive. Elles invitent a une prudence epistemologique accrue dans toute interpretation des pratiques funeraires prehistoriques qui presupposerait une correspondance necessaire entre sexe biologique et role social ou identite culturelle.
Pourquoi ce mythe a-t-il persiste si longtemps ?
Comprendre pourquoi le modele 'homme chasseur' a pu s'imposer aussi solidement dans la recherche scientifique et dans la culture populaire pendant plus d'un siecle, malgre l'accumulation progressive d'indices contraires, est une question epistemologique fondamentale qui eclaire les conditions de production de la connaissance scientifique en sciences humaines et sociales. Plusieurs facteurs complementaires ont contribue a la persistence de ce modele bien au-dela de ce que les donnees disponibles auraient dujustifier. La premiere explication est la composition demographique de la profession : jusqu'aux annees 1970-1980, l'archeologie et l'anthropologie physique etaient dominées par des hommes issus de societes occidentales avec des normes de genre specifiques, qui projetaient naturellement et sans en etre conscients les modeles de division sexuelle du travail de leurs propres societes sur les societes pre-modernes qu'ils etudiaient, un biais que la philosophie des sciences appelle androcentrisme et que la critique feministe de la science a identifie et documente systematiquement dans de nombreux champs disciplinaires. La circulation self-reinforcing de ce modele dans les manuels, les musees et les documentaires a ensuite cree une forme d'evidence culturelle qui rendait difficile la remise en question meme face a des donnees contradictoires, chaque generation de chercheurs etant immergee dans un environnement intellectuel ou la chasse masculine exclusive etait presentee comme un fait etabli plutot que comme une hypothese a tester.
La deuxieme explication est methodologique. Pendant des decennies, la determination du sexe des individus inhumes reposait exclusivement sur l'examen morphologique du squelette, une methode fondee sur des references populationnelles modernes qui se sont revelees insuffisamment adaptees aux populations prehistoriques dont les differences morphologiques intersexuelles etaient souvent moins marquees ou differemment distribuees que dans les echantillons de reference utilises pour etablir les criteres diagnostiques. Des etudes de fiabilite realisees a partir des annees 2000 ont montre que la determination sexuelle morphologique sur des squelettes prehistoriques incomplets ou mal conserves etait correcte dans seulement 60 a 75 % des cas selon les conditions de preservation et les competences du chercheur, un taux d'erreur inacceptable pour des interpretations fondees sur les roles sociaux sexues inferres a partir du mobilier funeraire. L'introduction de l'ADN ancien comme methode de determination du sexe a corrige ce deficit methodologique fondamental et ouvert la voie a une revisitation systematique des corpus funeraires prehistoriques qui produit des revisions continues et parfois spectaculaires des interpretations anterieures construites sur des determinations morphologiques peu fiables.
La troisieme explication releve de la sociologie de la connaissance scientifique et de ce que le philosophe Thomas Kuhn appelait la structure des revolutions scientifiques. Les paradigmes scientifiques dominants ne sont pas renverses par une ou deux observations contradictoires, aussi solides soient-elles, mais uniquement lorsque le poids accumule des donnees contraires rend le paradigme indefendable meme pour ses partisans les plus convaincus. Le modele 'homme chasseur' a beneficie pendant des decennies d'un biais de confirmation puissant : les observations conformes au modele etaient acceptees comme confirmations, les observations contraires etaient interpretees comme exceptions, anomalies ou erreurs plutot que comme preuves de l'inadequation du modele lui-meme. Ce n'est qu'avec l'accumulation d'un corpus de donnees biomoleculaires suffisamment large et diversifie, venant de contextes geographiques et chronologiques independants et obtenu avec des methodes reproductibles et verifiables par des tiers, que le changement de paradigme est devenu inevitable et que la communaute scientifique a commence a admettre que le modele devait etre fondamentalement revisite.
Implications evolutives
La reconnaissance de la participation feminine a la chasse dans les societes de chasseurs-cueilleurs prehistoriques a des implications profondes pour notre comprehension de l'evolution humaine, notamment pour les theories sur les pressions de selection qui ont favorise le developpement cognitif exceptionnel d'Homo sapiens au cours du Pleistocene superieur. Si la chasse etait essentiellement une activite masculine pendant des centaines de millenaires, les pressions cognitives liees a la planification strategique, a la lecture du comportement animal, a la cooperation sociale et a la fabrication d'outils complexes auraient agi principalement sur le cerveau masculin, creant des differences evolutives entre les sexes que nous devrions etre en mesure d'observer dans l'anatomie cerebrale moderne. Or les etudes de neuroimagerie et de psychologie cognitive ne confirment pas l'existence de differences sexuelles significatives dans les capacites cognitives liees a la chasse, notamment la planification a long terme, la navigation spatiale en terrain ouvert ou la cooperation strategique en groupe. Si les deux sexes participaient regulierement a la chasse dans les societes prehistoriques, comme le suggerent maintenant les donnees archeobiologiques, les memes pressions de selection cognitives ont agi simultanement sur hommes et femmes, ce qui expliquerait naturellement l'absence de dimorphisme cognitif marque entre les sexes dans ces domaines specifiquement lies a la chasse selon les donnees neuroscientifiques disponibles.
La revision du modele de la division sexuelle du travail dans les societes prehistoriques a egalement des implications importantes pour les theories sur l'origine du langage humain, de la culture et de la conscience de soi qui ont longtemps place la chasse collective et la fabrication d'outils complexes au coeur des pressions evolutives favorisant le developpement cognitif superieur chez Homo sapiens par rapport aux autres hominines. Si ces activites cognitively demanding etaient pratiquees par les deux sexes dans les societes de chasseurs-cueilleurs, elles ont exerce des pressions evolutives egales sur l'ensemble de la population reproductrice plutot que sur seulement la moitie constituee des males, ce qui implique une intensite de selection globale beaucoup plus grande et potentiellement une vitesse plus rapide du changement evolutif dans ces capacites cognitives que sous le regime d'une specialisation masculine exclusive. Ces implications evolutives ne sont pas seulement importantes pour notre comprehension theorique de l'evolution humaine : elles invitent a une complete reconsideration des modeles utilisés pour reconstruire les regimes selectifs du Pleistocene et evaluer les pressions adaptatives ayant favorise l'emergence de l'intelligence humaine moderne dans sa forme actuelle.
L'art rupestre reinterprete
La reconsideration du role des femmes dans la chasse prehistorique invite inévitablement a une relecture des representations de scenes de chasse dans l'art rupestre et mobilier du Paleolithique superieur europeen et dans les traditions artistiques prehistoriques d'autres regions du monde, qui ont toujours ete interpretees comme des représentations exclusivement masculines par defaut. Les silhouettes humaines stylisees qui accompagnent les animaux dans les peintures des grottes de Lascaux, d'Altamira, de Chauvet et de centaines d'autres sites du Paleolithique superieur en Europe occidentale sont rarement representees avec des attributs anatomiques sexuels reconnaissables, ce qui signifie que leur attribution au sexe masculin reposait uniquement sur le presuppose que les chasseurs etaient des hommes - un presuppose circulaire qui ne peut plus etre accepte comme evidence apres les decouvertes de ces dernieres annees. Certaines de ces silhouettes presentent des caracteristiques anatomiques qui pourraient aussi bien etre feminines que masculines ou neutres, et la question de leur interpretation en termes de genre est maintenant activement debattue dans la communaute des specialistes de l'art prehistorique avec des arguments plus nuances qu'auparavant.
Une observation souvent citee dans ce contexte de revisitation de l'art rupestre est l'etude de Dean Snow de l'Universite de Pennsylvanie publiee en 2013, qui a analyse les empreintes de mains negatives et positives decorant les parois de plusieurs grottes paleolithiques d'Europe occidentale. Snow a applique une methode de mesure de la proportion entre la longueur de l'annulaire et de l'index, une caracteristique sexuellement dimorphe qui reflete l'exposition prenatale aux hormones sexuelles, pour estimer le sexe des individus qui avaient laisse leurs empreintes sur les parois des grottes de Gargas, de Pech-Merle et de Chauvet. Sa conclusion, selon laquelle une proportion significative des mains representees etaient feminines selon ses criteres biometriques, bien que contestee methodologiquement par certains specialistes qui remettent en question la fiabilite de la methode sur des empreintes millenniaires, a relance le debat sur la participation des femmes a la creation de l'art rupestre paleolithique et sur leur role dans les pratiques rituelles qui se deroulaient dans ces espaces souterrains profonds particulierement difficiles d'acces.
Conclusion
La decouverte des femmes chasseuses de la prehistoire est beaucoup plus qu'une correction anecdotique de notre connaissance du passe : elle represente un changement de paradigme fondamental dans notre comprehension de l'evolution des societes humaines et de la nature de la division sexuelle du travail au cours de notre histoire evolutive longue de plusieurs centaines de millenaires. Elle montre que les roles de genre dans les societes de chasseurs-cueilleurs etaient probablement beaucoup plus flexibles, contextdependants et culturellement variables qu'on ne le pensait, remettant en question la notion d'une specialisation sexuelle universelle et biologiquement determinee qui aurait caracterise toutes les societes humaines depuis leurs origines les plus lointaines. Elle oblige a prendre conscience des biais cognitifs et culturels qui peuvent influencer la recherche scientifique meme dans les disciplines les plus rigoureuses, et de l'importance cruciale de developper des methodes d'analyse independantes des presuppositions culturelles des chercheurs pour progresser vers une comprehension plus juste et plus complete de notre passe commun en tant qu'espece. Les femmes chasseuses de Wilamaya Patjxa, de Birka et des forets des Philippines ne sont pas des exceptions : elles sont le temoignage d'une humanite prehistorique plus diverse, plus egale et plus complexe que nous l'avions imagine.
Les decouvertes a venir, portees par des methodes toujours plus puissantes d'analyse biomoleculaire et d'imagerie archeologique, promettent de reveler encore davantage de cette complexite cachee dans les sepultures prehistoriques du monde entier. L'ADN ancien n'a commence a etre systematiquement applique aux corpus funeraires prehistoriques que depuis une dizaine d'annees, et d'immenses collections de specimens conserves dans les musees et les depots universitaires de nombreux pays n'ont pas encore ete reanalysees avec les methodes les plus recentes. Chaque nouvelle etude qui applique le sequençage d'ADN ancien a des sepultures anterieurement classees uniquement sur des criteres morphologiques est susceptible de reveler de nouvelles surprises, de nouvelles femmes chasseuses, guerrieres ou artisanes dont la presence dans ces roles inattenus eclairera d'une lumiere nouvelle la richesse et la diversite des societes prehistoriques qui ont construit les fondations de notre humanite commune au fil de centaines de millenaires d'experience collective accumulee.
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