Il y a un peu plus d'un siècle, les premiers spécialistes qui pénétrèrent dans la grotte de Font-de-Gaume, aux Eyzies-de-Tayac en Dordogne, furent saisis par la qualité de ses peintures. Bisons polychromes, rennes, mammouths : un bestiaire exceptionnel couvrait ses parois depuis des millénaires. Mais une question demeurait sans réponse : quand exactement ces images avaient-elles été peintes ? Pendant des décennies, l'absence de matière organique dateable dans les pigments — censés être à base de manganèse et d'oxydes de fer — rendait toute datation directe impossible.
En mars 2026, une équipe pluridisciplinaire associant le CNRS, l'Institut de physique du globe de Paris (IPSL) et l'Institut Max-Planck pour l'anthropologie évolutive de Leipzig a publié dans PNAS la toute première datation absolue par carbone 14 de peintures paléolithiques en Dordogne1. La clé de cette percée : la découverte, grâce à la spectrométrie Raman et à l'imagerie hyperspectrale, de traces de charbon de bois dissimulées dans des pigments jusqu'alors réputés purement minéraux. En présence de carbone organique, la datation par spectrométrie de masse par accélérateur (AMS)Radiocarbone (carbone 14)Méthode de datation fondée sur la décroissance du carbone 14, applicable jusqu'à environ 50 000 ans.→ devient possible.
Un bison daté à 13 300 ans
Les résultats obtenus sur plusieurs panneaux de la grotte ont livré des âges compris entre 8 990 et 15 981 ans calibrés BP selon les zones étudiées. Le plus emblématique est un bison polychrome situé dans la galerie principale, daté à 13 461–13 162 ans BP, soit en plein MagdalénienMagdalénienDernière grande culture du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien).→ (env. −17 000 à −12 000), apogée de l'art pariétalArt pariétalArt réalisé sur les parois des grottes et abris (peintures, gravures), par opposition à l'art mobilier.→ (Lascaux).→, la culture qui a porté l'art pariétal à son apogée. Un fragment dit « masque » révèle quant à lui des couches de peinture superposées couvrant plusieurs milliers d'années, signe que la grotte fut réutilisée à de multiples reprises1.
Cette découverte tranche un débat vieux d'un siècle : la Dordogne était-elle contemporaine des grandes grottes ornées du Cantabrique (Altamira, El Castillo) ? La réponse est désormais affirmative pour au moins une phase de Font-de-Gaume. Elle ouvre aussi une voie entièrement nouvelle : si le charbon de bois est plus répandu que prévu dans les pigments « minéraux » de la région, d'autres sites jusqu'ici inabordables — dont peut-être les environs de Lascaux — pourraient un jour livrer leur date directe.
Une technique minimalement invasive
La méthode développée par l'équipe repose sur des prélèvements infimes, de l'ordre du milligramme, qui ne défigurent pas les œuvres. L'analyse Raman permet d'identifier in situ la présence de carbone avant même tout prélèvement, limitant les interventions aux seules zones prometteuses. Cette sobriété est cruciale pour des sites d'une fragilité extrême et d'une valeur patrimoniale inestimable2.
Font-de-Gaume est, avec la grotte des Combarelles toute proche, l'une des dernières grandes grottes ornées du Périgord encore ouvertes au public en visite guidée — un statut de plus en plus rare depuis la fermeture de Lascaux en 1963. La datation de ses peintures n'est donc pas seulement une prouesse technique : elle renforce l'argument pour sa protection absolue à long terme.
Les nouvelles techniques de datation directe des pigments par spectrométrie de masse permettent d'affiner considérablement la chronologie des sites ornés du Périgord. Les résultats pour Font-de-Gaume s'inscrivent dans la fourchette Magdalénien classique, cohérente avec le style des représentations. Il faut espérer que ces avancées permettront de mieux dater l'ensemble des sites encore non datés.
Font-de-Gaume est la dernière grotte ornée polychrome encore ouverte au public en France, ce qui en fait un site absolument unique. Les nouvelles datations présentées dans cet article confirment et précisent la chronologie des différentes phases de peinture. Pour un documentariste, la question est toujours : comment transmettre visuellement l'impact de ces peintures vieilles de 17 000 ans à un téléspectateur ?