Dans les profondeurs de la grotte de Gargas, situee dans les Hautes-Pyrenees a la frontiere franco-espagnole, deux cent trente et une empreintes de mains ont ete deposees sur les parois il y a environ 27 000 ans. Ce chiffre en fait le plus grand rassemblement d'empreintes de mains connu dans un seul site d'art parietal europeen. Mais ce n'est pas la quantite qui fascine les chercheurs depuis plus d'un siecle : c'est l'enigme portee par ces mains elles-memes. Sur la grande majorite d'entre elles, des doigts manquent. Des phalanges absentes, des extremites repliees ou amputees, des contours etranges qui ne correspondent pas a des mains humaines normales. Gargas est une grotte a enigme.
La grotte est decouverte en 1897 par le naturaliste Felix Regnault, qui est le premier a identifier les mains et a les signaler a la communaute scientifique. Les fouilles ultérieures confirment l'existence de peintures et de gravures animales (chevaux, bouquetins, mammouths), mais ce sont les mains qui retiennent l'attention. L'analyse systematique realisee par Andre Leroi-Gourhan et Annette Laming-Emperaire dans les annees 1960 recense les empreintes et etablit une classification selon le nombre de doigts visibles : mains completes (rares), mains a un doigt manquant, mains a deux doigts manquants, et ainsi de suite jusqu'aux mains reduites a un seul doigt ou meme a la paume seule[1]. La quasi-totalite des mains presentent au moins un doigt absent ou incomplet.
Les theories en presence
Trois grandes hypotheses se partagent le debat depuis plus d'un siecle. La premiere, la plus radicale, est celle des mutilations volontaires : des individus gravettiens auraient deliberement ampute ou sacrifie des phalanges - pour des raisons rituelles, comme deuil, initiation, ou offrande. Cette pratique, documentee ethnographiquement dans plusieurs cultures (certaines tribus d'Amerique du Nord, peuples de Melanesie), expliquerait la diversite des configurations et la systematicite des absences.
La deuxieme hypothese est celle des doigts replies : les artistes auraient volontairement recourbe certains doigts contre la paume avant d'appliquer le pigment, creant l'illusion de doigts absents pour representer un code ou un langage gestuel. Certains chercheurs, comme Rene Nougier, ont suggere que ce systeme de signes manuels pourrait avoir constitue une forme de communication chiffree, une langue des signes prehistorique. Un argument en faveur : les mains de Gargas presentent une trop grande variete de configurations pour etre toutes le resultat de mutilations anatomiques.
La troisieme hypothese, avancee plus recemment, est celle d'une maladie. Des conditions comme le syndrome de Raynaud (qui peut entrainer des necroses des extremites en cas de froid intense), l'engelure severe ou des dermatoses rares pourraient avoir affecte certains individus du groupe, dont les mains auraient ete immortalisees sur les parois. L'hypothese a ete envisagee par des dermatologues apres analyse des patterns d'absence de phalanges[2].
Ce que l'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ et la datation ont apporte
Les techniques modernes de datation par uranium-thorium ont permis de confirmer l'anciennete gravettienne des mains : entre 25 000 et 27 000 ans avant notre ere[3]. L'extraction d'ADN a partir des residus pigmentaires et des traces organiques sur les parois est une piste de recherche ouverte mais difficile en raison de la degradation des materiaux organiques. Les pigments utilises sont l'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→ rouge et le manganese noir, les memes que dans d'autres grottes ornees contemporaines comme Pech Merle ou Cosquer.
Ce qui est sur : les mains de Gargas n'ont pas ete posees par hasard. Leur concentration dans certaines zones de la grotte, notamment le sanctuaire interieur, leur organisation en groupes ou en sequences, et la diversite des individus representables (mains d'adultes et d'enfants identifiees) suggerent un acte delibere, repete, organise. Gargas n'est pas un gribouillis : c'est une declaration.
Gargas dans l'art parietal mondial
La grotte de Gargas n'est pas un cas isole dans l'art parietal mondial : les mains en negatif apparaissent sur tous les continents, de Sulawesi (Indonesie, plus de 40 000 ans) a la Patagonie (Cueva de las Manos, −9 000 ans), en passant par l'Australie et l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ du Sud. Mais la specificite de Gargas - cette accumulation d'une rarissime densite et surtout cette enigme des doigts manquants - en fait un site unique. Classe monument historique en France et en cours d'inscription au Patrimoine mondial de l'UNESCO, Gargas est aujourd'hui accessible au public dans sa partie principale, tandis que la recherche continue sur les parois.
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