Depuis des décennies, les archéologues et les historiens suspectaient des liens profonds entre l'Égypte de l'Ancien EmpireAncien EmpirePremière grande période de l'Égypte pharaonique unifiée (~2700-2200 av. J.-C., IIIe-VIe dynasties), âge d'or des grandes pyramides et d'un État fortement centralisé. et la Mésopotamie : des similitudes de style dans la céramique, des objets de commerce retrouvés des deux côtés, des mythes apparentés. Mais ces connexions reposaient sur des artefacts et des déductions. Désormais, elles ont une preuve biologique.

Une équipe associant le Francis Crick Institute de Londres et l'Université de Liverpool John Moores vient de séquencer le génome le plus ancien et le plus complet jamais extrait d'un Égyptien de l'Ancien Empire1. Le sujet est un homme inhumé dans un vase en céramique au village de Nuwayrat, à environ 265 kilomètres au sud du Caire, décédé entre 4 500 et 4 800 ans avant notre ère — soit durant les dynasties qui ont bâti les grandes pyramides.

Plateau de Gizeh et pyramides, Égypte de l'Ancien Empire
Les pyramides de Gizeh, contemporaines de l'homme dont le génome vient d'être séquencé. Son ADN révèle une ascendance à 80 % nord-africaine et à 20 % originaire du Croissant fertileCroissant fertileRégion en arc du Proche-Orient (Levant, Mésopotamie) où sont nés l'agriculture et l'élevage.. Source : Ricardo Liberato, CC BY-SA 2.0 (Wikimedia Commons)

80 % AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. du Nord, 20 % Croissant fertile

L'analyse génétique révèle que cet individu portait environ 80 % d'ascendance nord-africaine et 20 % d'ascendance originaire du Croissant fertile, la grande région du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture. qui fut le berceau de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines. et des premières civilisations mésopotamiennes1. Ces proportions confirment ce que suggéraient les rares génomes partiels obtenus jusqu'ici pour l'Égypte ancienne : la vallée du Nil fonctionnait, à l'aube de la civilisation pharaonique, comme un carrefour, et non comme une population isolée.

Avant cette étude, seulement trois génomes complets d'Égyptiens anciens avaient jamais été séquencés, aucun de l'Ancien Empire. La raison tient à la chimie : le climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques. chaud et humide de la vallée du Nil dégrade l'ADN beaucoup plus vite que le froid sec de la Sibérie ou les grottes tempérées d'Europe. L'inhumation en céramique du sujet de Nuwayrat, qui a isolé ses restes de l'environnement direct, est probablement ce qui a permis la conservation exceptionnelle de son matériel génétique.

Le Nil, autoroute de l'humanité ancienne

Les 20 % d'ascendance mésopotamienne de cet homme de l'Ancien Empire ouvrent des questions fascinantes sur la nature de ces échanges. S'agissait-il de migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques). de populations entières, de mouvements d'élites artisanes ou commerciales, ou de flux d'idées accompagnés de quelques individus aux identités multiples ? La génétique seule ne peut trancher, mais elle fournit un argument de poids : les contacts entre l'Égypte et le Croissant fertile ont laissé une trace biologique durable dans la population du Nil2.

Ces résultats sont cohérents avec les données archéologiques qui placent la « période de Naqada III » (vers 3200–3000 av. J.-C.) comme une époque de forte influence mésopotamienne en Égypte : la cylindre-sceauSceauPetit objet gravé (souvent en stéatite) servant à imprimer une marque dans l'argile ; les sceaux de l'Indus, à animaux et signes, attestent administration et échanges, mais leur écriture reste indéchiffrée., certains motifs iconographiques, et peut-être même l'idée de l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire. sont arrivés par ces routes. Le génome de Nuwayrat donne chair à ces échanges, montrant qu'ils impliquaient aussi des personnes et pas seulement des objets.

La prochaine étape sera d'obtenir des génomes comparables pour d'autres périodes et d'autres lieux de la vallée du Nil, afin de cartographier l'évolution de la composition génétique de l'Égypte ancienne au fil des dynasties. Un chantier immense, rendu possible par les progrès de la paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations. et par des collaborations internationales de plus en plus efficaces.