Sur l'île de Gozo, à quelques kilomètres au nord de Malte, deux temples de pierre calcaire se font face dans une enceinte commune depuis plus de cinq mille ans. Ġgantija, prononcé « djan-TI-ya », du maltais ġgant, « géant », est le plus ancien complexe de temples au monde encore debout. Classé au Patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1980 (avec les autres temples de Malte), il est antérieur de plus d'un millénaire aux grandes pyramides d'Égypte et de plusieurs siècles à Stonehenge1.

Une civilisation insulaire inconnue

Entre −5 000 et −2 500, l'archipel maltais est occupé par une civilisation énigmatique qui n'a laissé ni écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire., ni objets en métal, ni filiation ethnique claire avec d'autres peuples de la Méditerranée. Cette culture, dite « des temples », a construit sur les îles de Malte et de Gozo une série de sept complexes monumentaux en calcaire, tous orientés de façon similaire et structurés selon un plan en lobes (deux à cinq absides en forme de trèfle). Le tout avec des blocs de calcaire corallin pouvant peser jusqu'à 50 tonnes, sans la roue, sans le métal, et avec une main-d'œuvre néolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.2.

Ġgantija : les deux temples

Le complexe de Ġgantija se compose de deux temples contigus, entourés d'un mur d'enceinte massif, le temenos, atteignant 6 mètres de hauteur et constitué de blocs de calcaire corallien durs (coralline limestone), certains dépassant 5 mètres de long. Le temple sud, daté de −3 600 environ, est le plus ancien. Le temple nord, légèrement postérieur (−3 000), est mieux conservé. Les deux forment ensemble une façade convexe spectaculaire donnant sur une cour dallee.

À l'intérieur, les architectes néolithiques ont utilisé deux types de calcaire : le calcaire corallin dur pour la structure porteuse, et le calcaire globigérinien plus tendre et friable pour les sols et les parements intérieurs. Les parois portaient à l'origine des enduits d'ocre rouge. Des niches, des autels, des trous de libation (pour verser des liquides votifs), des seuils et des portes à pierres perforées structurent l'espace sacré. Des ossements d'animaux, des figurines et des traces de feu indiquent des sacrifices rituels et des banquets cérémoniels1.

La « Déesse de Malte » et la cosmologie des temples

Les fouilles des temples maltais ont livré une abondance de statuettes représentant des figures corpulentes aux hanches larges et aux jambes lourdes, communément appelées la « Déesse de Malte ». Certaines sont colossales, la plus grande, trouvée à Tarxien, mesure 2,5 mètres de haut, d'autres tiennent dans la paume. Ces représentations ont été interprétées comme des déesses de la fertilité, des ancêtres, ou les deux. Leurs jambes aux formes rondes et leurs robes plissées, gravées dans la pierre avec un soin remarquable, suggèrent une sophistication artistique et idéologique insoupçonnée chez ces bâtisseurs néolithiques.

L'orientation des temples n'est pas aléatoire : leurs entrées font généralement face au sud-est, vers le lever du soleil aux équinoxes ou lors des solstices, selon le site. Cette attention au mouvement solaire confirme une cosmologie structurée, probablement liée aux cycles agricoles et aux cérémonies saisonnières2.

Une civilisation qui a disparu

L'un des mystères les plus frappants de la culture des temples est sa disparition soudaine. Vers −2 500, les temples cessent d'être utilisés et toute la civilisation semble s'évanouir en l'espace de quelques générations. Les causes proposées sont multiples : épuisement des ressources forestières (la déforestation intensive pour la construction et l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines. a pu entraîner une érosion catastrophique des sols), sécheresse prolongée, épidémies, ou remplacement par une nouvelle vague migratoire. Vers −2 400, les archives archéologiques montrent un nouveau peuple à Malte, les Tarxien Cemetery people, qui pratiquent l'incinération et utilisent le métal. Ils n'ont construit aucun temple.

Les bâtisseurs de Ġgantija n'ont pas de descendants identifiés. Leur langue est inconnue. Leur système de croyances n'a pas de parallèle direct dans le monde méditerranéen. Ils restent l'une des civilisations les plus mystérieuses de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. européenne, géants, au sens propre du mot maltais qui leur a donné leur nom1.