Imaginez un projectile pas plus gros qu'une amande, coulé dans le plomb, filant à plus de cinquante mètres par seconde vers un adversaire retranché. Maintenant, imaginez qu'avant de vous fracasser la mâchoire, ce projectile porte, gravé en relief sur son flanc, un message vous traitant du pire mot de la langue latine. C'est exactement ce que vivaient les combattants du siège de Pérouse, en 41 et 40 avant notre ère. Les glandes de plombglande de plombBalle de fronde en plomb coulée en forme de gland (biconique), souvent gravée d'inscriptions ; en latin glans, glandes plumbeae. romaines, ou glandes plumbeae, comptent parmi les objets les plus étonnants de l'archéologie militaire antique : des armes de jet parfaitement mortelles, mais aussi de minuscules panneaux de propagande, gravés d'insultes, de menaces et parfois d'images obscènes destinées à briser le moral autant que les os.

Une balle qui parle : qu'est-ce qu'une glande de plomb ?

Le mot latin glans signifie tout simplement « gland », le fruit du chêne. Les Anciens ont baptisé ainsi leurs balles de fronde parce qu'elles en avaient la forme : un petit corps ovale, pointu aux deux extrémités, renflé au milieu. Les archéologues parlent d'un profil biconique ou en amande. Cette silhouette n'a rien d'un hasard esthétique ; elle transforme un morceau de métal en projectile aérodynamique qui, une fois lancé, se stabilise en vol un peu comme un ballon de rugby.3

Balles de fronde en plomb antiques de forme biconique, gravées d'inscriptions
Balles de fronde romaines en plomb, coulées en forme de gland (glandes plumbeae). (Crédit : Roger Thomas, CC BY 2.0, Wikimedia Commons)

Le plomb n'a pas été choisi par facilité, bien au contraire. Ce métal dense (environ 11,3 grammes par centimètre cube, soit dix fois l'eau et trois fois le granite) permet de concentrer beaucoup de masse dans un très petit volume. Résultat : une balle compacte, qui offre peu de prise à l'air et vole donc plus loin qu'un galet de même poids. Le plomb présente un autre avantage décisif : il fond à basse température et se coule sans peine, ce qui autorise une production en série d'une régularité remarquable. Les fouilleurs retrouvent régulièrement des grappes de balles quasi identiques, signe d'ateliers organisés et d'un approvisionnement pensé pour la campagne militaire.3 Une glande de plomb typique mesure de 30 à 45 millimètres de long, une vingtaine de large, et pèse le plus souvent entre 20 et 30 grammes, même si certains exemplaires dépassent 70 grammes.

Fondre la mort en série : fabrication et forme

La fabrication reposait sur des moules bipartites, en argile ou en pierre, plus rarement en métal. Chaque moitié de moule portait en creux la forme de la balle, souvent en plusieurs rangées, si bien qu'un seul coulage produisait une poignée de projectiles d'un coup. Le plomb fondu s'écoulait par un petit canal situé à la pointe de chaque cavité ; après refroidissement, on ouvrait le moule et on cassait la « grappe » qui reliait les balles entre elles. La cicatrice laissée à l'extrémité, un petit méplat ou une entaille, reste souvent visible : c'est la signature de cette chaîne de production.3

C'est là que les inscriptions entrent en scène, et elles pouvaient l'être de deux manières. Pour obtenir des lettres en relief, saillant du métal, il fallait graver le texte à l'envers dans le moule lui-même : chaque balle coulée reproduisait alors le message. Cette méthode signale une vraie préméditation, puisqu'un moule gravé pouvait tirer des centaines de copies d'une même formule. Pour obtenir au contraire des lettres incisées, creusées dans la peau du plomb, on grattait ou burinait la balle après coulage, souvent pour des textes plus longs comme un nom de cité ou de magistrat. Les mots brefs et cinglants privilégiaient le relief ; les phrases plus développées, l'incision.3 On mesure ici que graver une insulte dans un moule n'était pas un geste d'humeur, mais une décision d'atelier : on décidait, froidement, de tirer en série une injure sur l'ennemi.

Portée, vitesse et efficacité au combat

Une frondefrondeArme de jet formée d'une lanière de cuir ou de fibres, dont on fait tournoyer la poche chargée d'un projectile avant de le lâcher à grande vitesse. entre des mains expertes était une arme redoutable. Les expérimentations menées avec des frondeurs entraînés situent la vitesse de départ des balles de combat entre trente et soixante mètres par seconde. Une glande de 40 grammes lancée à soixante mètres par seconde emporte une énergie cinétique d'environ 70 joules, comparable à celle d'une lourde flèche de guerre ; doublez la masse, et vous doublez l'énergie. Surtout, la fronde surclassait souvent l'arc en distance : un bon frondeur pouvait atteindre une cible à cent cinquante, voire deux cents mètres.3

Frondeur antique représenté en action, faisant tournoyer sa fronde
Glande de plomb portant des lettres gravées, semblable à celles qui insultaient l'ennemi au siège de Pérouse. (Crédit : Peter van der Sluijs, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Cet avantage n'a pas échappé aux Anciens. Dès le début du IVe siècle avant notre ère, l'historien Xénophon vantait les frondeurs de Rhodes, capables, grâce à leurs balles de plomb, d'atteindre des cibles hors de portée des frondeurs à pierres. Sur le terrain, ces tireurs opéraient en tirailleurs devant les lignes lourdes, harcelaient les troupes légères adverses, chassaient les archers ennemis et, lors des sièges, arrosaient les défenseurs juchés sur les remparts. Une balle de plomb pouvait briser un os, fracasser des dents, fendre un crâne ou s'enfoncer profondément dans les chairs. Les médecins antiques décrivent des blessures de fronde qu'il fallait extraire au forceps. Mais dans la mêlée, l'effet le plus décisif n'était pas toujours le nombre de morts : une pluie de projectiles véloces suffisait à semer l'hésitation, à faire lever les boucliers un peu plus haut et regarder du mauvais côté.3

Grèce : « Attrape ! » et la naissance des messages gravés

Bien avant Rome, le monde grec avait inventé l'art de faire parler ses projectiles. Dès le Ve siècle avant notre ère, et surtout à l'époque hellénistique, des milliers de balles de plomb gravées ont été semées des rivages de la Grèce jusqu'à Chypre, la Macédoine et les îles de l'Égée. L'exemple le plus célèbre est conservé au British Museum : une paire de balles athéniennes du IVe siècle, dont l'une porte un foudre ailé et l'autre un seul mot en lettres grecques saillantes, ΔΕΞΑΙ (dexai), c'est-à-dire « attrape ! » ou « tiens, prends ça ». L'ironie touche sa cible un instant avant le plomb.3

Le répertoire grec était riche et souvent laconique. On trouve des impératifs comme labe (« prends »), des exhortations à la victoire comme nika (« sois vainqueur »), mais aussi des symboles seuls : foudre, trident, étoile, serpent ou scorpion, autant de rappels qu'une fronde frappe sans prévenir. Certaines balles nommaient une cité (un génitif comme « des Rhodiens » marquait sans doute une unité ou un lot), d'autres un chef, d'autres encore l'abréviation d'un nom royal, comme les lettres qui désignaient peut-être Philippe de Macédoine.3 Ces messages ne s'adressaient pas tous à l'ennemi : un nom de cité pouvait rassurer les recrues sur le sérieux de leur arsenal, un symbole divin galvaniser les rangs. La balle antique était déjà, tout à la fois, une arme, un signe d'appartenance et une voix.

Rome et Pérouse : le siège de 41-40 avant J.-C.

Les Romains héritèrent de cette tradition et lui donnèrent, à Pérouse, sa page la plus crue. Après l'assassinat de Jules César, la République romaineRépublique romaineRégime politique de Rome de 509 à 27 av. J.-C., dirigé par des magistrats élus et le Sénat, avant l'instauration de l'Empire. se déchire. En 41 avant notre ère, Lucius Antonius, frère du triumvir Marc Antoine, et Fulvie, épouse de ce dernier, prennent les armes contre Octavien, le futur empereur Auguste. Battus, ils se replient dans Pérouse (Perusia), une vieille cité étrusque perchée sur sa colline d'Ombrie, protégée par de puissantes murailles. Durant l'hiver 41-40, l'armée d'Octavien encercle la ville, l'affame et finit par obtenir sa reddition lorsque les assiégés comprennent qu'aucun secours ne viendra.2

Muraille étrusque de Pérouse, gros appareil de pierre antique
L'arc étrusque de Pérouse, vestige des remparts de la cité assiégée en 41 av. J.-C. (Crédit : Bibopg79, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Or, pendant tout le siège, les deux camps ne se sont pas contentés d'échanger du fer : ils se sont bombardés de mots. Fantassins césariens et antoniens ont coulé, dans leurs moules, des balles de plomb gravées d'insultes destinées à l'adversaire d'en face. Ces projectiles ont reçu un nom savant, les glandes perusinae, les « glands de Pérouse ». Retrouvés en grand nombre sur le site, ils ont été rassemblés et publiés dès le XIXe siècle par l'épigraphiste Karl Zangemeister, puis revus et complétés par les chercheurs contemporains.14 Ils offrent un témoignage sans équivalent sur la langue, la haine et l'humour des soldats romains en guerre civile.

Des insultes gravées dans le plomb

Le contenu de ces glandes est d'une obscénité assumée, et il faut le lire pour comprendre à quel point la propagande de siège pouvait descendre bas. Les légionnaires assiégés de Lucius Antonius visaient Octavien : une balle porte PET(O) OCTAVIA CVLVM, « je vise le derrière d'Octavius », probablement une manière de le féminiser en déformant son nom ; une autre lance OCTAVI FELAS, injure sexuelle directe contre lui ; une troisième, LAXE OCTAVI SEDE, le raille pour son arrière-train « distendu ».1 Chaque projectile transforme l'adversaire en objet de domination sexuelle, selon un registre où humilier l'ennemi consiste à le placer en position de soumission.

Le camp d'Octavien répondait sur le même ton. Une glande apostrophe L(ucius) A(ntonius) et Fulvie, traitant le premier de « chauve » (calve) et les invitant tous deux, en termes crus, à « ouvrir » leur derrière.1 Mais la balle la plus tristement célèbre de Pérouse vise Fulvie seule : PETO LANDICAM FVLVIAE, que l'on peut traduire par « je vise le sexe de Fulvie », le mot landica désignant le clitoris. Or, landica était considéré comme le mot le plus obscène de tout le latin ; l'orateur Cicéron prenait grand soin d'éviter les combinaisons de mots qui, par hasard, auraient pu le faire entendre et choquer son auditoire. Les frondeurs de Pérouse, eux, n'avaient aucun scrupule à le graver.1 Détail savoureux et parlant : le mot glans, « gland », servait aussi en argot latin à désigner le sexe masculin, et certaines glandes de Pérouse étaient carrément décorées de phallus. L'arme et l'insulte ne faisaient plus qu'un.

Fulvie était visée alors même qu'elle ne se trouvait pas dans la ville : elle était à Préneste, à une trentaine de kilomètres, et n'exerçait aucun commandement militaire sur place. Peu importait aux soldats. Épouse de Marc Antoine et figure de proue de sa faction en Italie pendant que celui-ci guerroyait en Orient, cette femme de pouvoir cristallisait les rancœurs. On l'accusait d'avoir provoqué la guerre, on la caricaturait en virago, on la « masculinisait » pour mieux la salir.1 Les glandes perusinae montrent que cette propagande hostile ne restait pas cantonnée aux élites : elle descendait jusque dans le sac du frondeur.

Fonction psychologique : propagande, humour noir et morale

Pourquoi se donner la peine de graver des injures sur un projectile que l'ennemi, s'il le reçoit, ne lira peut-être jamais ? Parce que l'effet ne se limitait pas au coup au but. Ces messages relèvent d'une guerre parallèle, une guerre des mots menée en même temps que celle des armes. Une balle qui claque contre un bouclier ou tombe aux pieds d'un soldat, ramassée puis lue le soir à la veillée, propage la moquerie dans le camp adverse ; elle affaiblit le moral, tourne le chef en dérision, transforme la peur en dégoût. À l'inverse, elle soude ceux qui la lancent autour d'un même rire noir et cruel.5

Cette dimension psychologique était bien comprise des Anciens. Certaines balles, notamment à l'époque romaine, étaient percées d'un petit trou : l'expérience montre qu'une telle perforation produit un sifflement en vol. Que le but ait été d'y loger un poison (hypothèse fragile, car il s'évaporerait avant l'impact) ou de terroriser par le bruit, l'idée d'ajouter de la peur à la douleur était bien présente. La terreur est une tactique, et le silence aussi.3 Dans ce théâtre sonore et verbal, l'insulte gravée est le prolongement naturel des cris échangés entre tirailleurs, des chants de marche et des railleries lancées d'un rempart à l'autre. Le projectile devient un acteur : c'est l'objet qui parle, et derrière lui l'homme qui, même en sachant sa phrase promise à finir en bosse dans un bouclier, veut être entendu.

De la fouille au corpus : comment on lit ces projectiles

Lire quelques lettres sur un petit bloc de plomb corrodé n'a rien d'évident, et c'est tout un travail d'épigraphie et de conservation. Les chercheurs recourent à la lumière rasante, qui fait ressortir les moindres reliefs, à l'imagerie par transformation de réflectance, qui permet de faire varier après coup l'angle d'éclairage, ou encore à la radiographie, capable de révéler des lettres cachées sous les couches d'oxydation. La microscopie et la numérisation en trois dimensions distinguent une lettre coulée dans le moule (aux bords adoucis) d'une lettre incisée après coup (au métal repoussé de part et d'autre du trait).3

Le contexte de découverte compte tout autant que le texte. Une concentration de balles sur une pente face à un rempart ne raconte pas la même histoire que la même grappe trouvée sur le chemin de ronde ; le poids, la cicatrice de coulée, l'orientation des impacts sont autant de sources en soi. Les glandes de Pérouse, publiées puis réétudiées de génération en génération, ont ainsi nourri des débats bien au-delà de la simple curiosité grivoise : sur la langue populaire latine, sur la construction de l'image d'Octavien avant qu'il ne devienne l'auguste Auguste, sur la place de Fulvie dans la mémoire romaine.5 Ces objets minuscules, coulés à la hâte pour tuer, sont devenus des archives : des mots que l'on voulait éphémères, figés pour deux mille ans dans le plomb, et qui nous parlent encore, aussi crûment qu'au premier jour.