Sur une crête calcaire balayée par le vent, à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Şanlıurfa, dans le sud-est de la Turquie, une colline arrondie domine la plaine de Harran. Les bergers kurdes l'appelaient Girê Mirazan, « la colline aux vœux » : un lieu un peu sacré, où l'on venait prier sous un mûrier solitaire. Les Turcs, eux, l'ont nommée Göbekli Tepe, « la colline au nombril » ou « la colline ventrue ». Personne n'imaginait qu'elle abritait, sous quelques mètres de terre et de pierres, les plus anciens monuments mégalithiques connus de l'humanité.2
Depuis 1995, les fouilles y ont dégagé des enceintes circulaires où se dressent, en cercle, d'immenses piliers en forme de TPilier en TMonolithe de pierre en forme de T des sanctuaires anatoliens (Göbekli Tepe, Karahan Tepe), souvent gravé d'animaux ou de membres humains.→, certains hauts de plus de cinq mètres, sculptés de renards, de serpents, de sangliers, de vautours et de scorpions. Ces constructions ont été élevées vers 9500 avant notre ère, soit plus de six mille ans avant Stonehenge et sept mille ans avant les pyramides d'Égypte. Et elles l'ont été par des communautés qui ne connaissaient ni la poterie, ni l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire.→, ni le métal, et qui vivaient encore, pour l'essentiel, de chasse et de cueillette.23
Göbekli Tepe a été présenté comme « le premier temple du monde », comme la preuve que la religion aurait précédé l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→, comme le berceau de la civilisation. Trente ans après les premiers coups de truelle, le site a beaucoup changé de visage. Les recherches menées depuis 2015 y ont révélé des maisons, des citernes, des milliers de meules, des crânes gravés et une histoire bien plus longue et plus mouvementée qu'on ne le pensait. Ce dossier fait le point sur tout ce que l'on sait aujourd'hui de la « colline ventrue », de sa découverte aux fouilles de l'été 2026, des certitudes aux débats, et des faits aux fantasmes.
La colline aux vœux : une découverte en deux temps
L'histoire scientifique de Göbekli Tepe commence en 1963. Cette année-là, une prospection conjointe de l'Université d'Istanbul et de l'Université de Chicago, dirigée par Halet Çambel et Robert John Braidwood, parcourt la région de Şanlıurfa à la recherche de sites préhistoriques. Sur la colline, l'archéologue américain Peter Benedict ramasse des milliers d'outils en silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→ caractéristiques du NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ acéramique. Il remarque aussi de grandes dalles de calcaire affleurant à la surface, mais il les prend pour des pierres tombales d'un cimetière médiéval. Le site est noté, classé, puis oublié pendant trente ans.2
Le second temps est celui de Klaus Schmidt. En octobre 1994, ce préhistorien de l'Institut archéologique allemand (DAI) relit les rapports de la prospection de 1963. Il a travaillé auparavant sur le site voisin de Nevalı Çori, fouillé avant d'être englouti par le barrage Atatürk, où il a vu des piliers en T sculptés dans un bâtiment cultuel du Néolithique. En découvrant les mentions de grandes dalles de calcaire à Göbekli Tepe, il comprend immédiatement : ces « pierres tombales » sont les sommets de piliers comparables. Il se rend sur place et, selon son propre récit, sait dès la première minute qu'il a deux possibilités : repartir et ne rien dire, ou consacrer le reste de sa vie à ce lieu.4
Il choisira la seconde. Dès 1995, Klaus Schmidt lance les fouilles avec le musée de Şanlıurfa et le DAI. Il les dirigera jusqu'à sa mort brutale, en juillet 2014, à l'âge de 60 ans. Le programme de recherche allemand est ensuite coordonné par Lee Clare, puis les fouilles passent sous la direction générale de Necmi Karul, de l'Université d'Istanbul, dans le cadre d'une collaboration entre l'université, le musée de Şanlıurfa et le DAI.2
Une colline faite de main d'homme
La première surprise tient à la nature même de la colline. Göbekli Tepe n'est pas un relief naturel coiffé de quelques ruines : c'est un tellTellColline artificielle formée par l'accumulation de couches successives de vestiges d'habitats au même endroit, caractéristique du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→. Chaque destruction-reconstruction ajoute une strate.→, une butte artificielle de quinze mètres de haut et d'environ huit hectares, entièrement formée par l'accumulation des constructions, des déblais et des déchets de plus d'un millénaire d'occupation. Le tout repose sur un plateau calcaire que les bâtisseurs ont exploité comme carrière et qu'ils ont parfois sculpté à même la roche.2

À une centaine de mètres du sommet, sur le plateau, on voit encore les traces de l'extraction des piliers : des tranchées creusées dans la roche, et même un pilier inachevé, long de près de sept mètres, resté couché dans sa carrière. Les tailleurs détachaient les blocs à l'aide d'outils en silex, en creusant des saignées tout autour avant de les décoller de leur lit.2
Malgré trente ans de travaux, une petite partie seulement du site a été fouillée, environ un dixième selon les estimations de 2021. Les prospections géophysiquesProspection géophysiqueTechniques (magnétométrie, radar) détectant sous le sol des structures enfouies sans fouille, en mesurant des anomalies physiques.→ menées sur l'ensemble du tell révèlent au moins vingt grandes enceintes circulaires encore enfouies, qui totaliseraient près de deux cents piliers. Göbekli Tepe n'est donc pas un monument, mais un ensemble monumental dont nous ne connaissons encore qu'une fraction.2
Le monde de 9500 avant notre ère
Pour imaginer les bâtisseurs de Göbekli Tepe, il faut d'abord se représenter leur monde. Vers 9700 avant notre ère s'achève le Dryas récent, un dernier coup de froid de plus d'un millénaire qui avait clos la dernière période glaciaire. Le climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ se réchauffe et s'humidifie rapidement : c'est le début de l'HolocèneHolocèneÉpoque géologique actuelle, débutée il y a environ 11 700 ans à la fin de la dernière glaciation ; cadre de toute l'histoire post-glaciaire.→, l'époque géologique dans laquelle nous vivons encore. Dans le sud-est de l'Anatolie, le paysage était alors bien plus verdoyant qu'aujourd'hui. Autour de la colline s'étendaient des steppes herbeuses parsemées de bosquets de pistachiers, d'amandiers et de chênes, et le niveau des nappes phréatiques était sans doute plus élevé, alimentant des sources aujourd'hui taries.2
Dans ces prairies vivaient de grands troupeaux d'herbivores : gazelles à goitre, aurochs, ânes sauvages, moutons et chèvres sauvages. Les gazelles, surtout, traversaient la région au fil de leurs migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques).→ saisonnières, offrant chaque année une abondance de viande prévisible. Sur les pentes poussaient en masse des céréales sauvages, engrain, blé amidonnier et orge, dont les épis pouvaient être récoltés en quelques semaines.2
Les hommes et les femmes qui habitaient cette région étaient les héritiers des cultures épipaléolithiques du Proche-Orient, comme le NatoufienNatoufienCulture de chasseurs-cueilleurs semi-sédentaires du LevantLevantRégion du Proche-Orient méditerranéen (Israël, Liban, Syrie, Jordanie), carrefour majeur des premières migrations humaines hors d'Afrique.→ (~−12 500 à −9 500) récoltant des céréales sauvages et bâtissant les premières maisons rondes ; elle prépare le Néolithique.→ du Levant, qui avaient déjà commencé à se sédentariser dans des villages de chasseurs-cueilleurs. Leur culture matérielle est celle du Néolithique précéramiqueNéolithique précéramiquePremière phase du Néolithique (env. −9 600 à −6 900), antérieure à l'invention de la poterie.→ : pas de poterie, mais des récipients en pierre, des outils en silex et en obsidienne finement taillés, des perles, des objets en os. C'est dans ce contexte d'abondance relative, au moment précis où le climat devenait favorable, que s'élèvent les premiers piliers de Göbekli Tepe.
Les enceintes A à D, cœur du monument
Les quatre grandes enceintes dégagées dans le secteur sud-est du tell ont reçu les lettres A, B, C et D, dans l'ordre de leur découverte. Leur plan suit le même principe. Un mur de pierres non taillées, épais et irrégulier, dessine un cercle ou un ovale de 10 à 30 mètres de diamètre. Dans ce mur sont insérés, à intervalles réguliers, des piliers en T tournés vers le centre, reliés entre eux par des banquettes de pierre. Au milieu de l'espace intérieur se dressent deux piliers plus grands, qui se font face.2

Les deux piliers centraux de l'enceinte D, les mieux conservés, atteignent environ 5,5 mètres de haut et pèsent chacun une dizaine de tonnes. Ils sont fichés dans des socles taillés dans la roche mère, elle-même soigneusement aplanie. Ailleurs, les sols sont faits d'une sorte de béton de chaux poli, parfois comparé au terrazzo romain. Les banquettes qui courent le long des murs ont pu servir de sièges, de supports pour des objets ou de reposoirs pour des offrandes.2
Une question a longtemps divisé les spécialistes : ces enceintes étaient-elles couvertes ? Klaus Schmidt les imaginait à ciel ouvert, comme des cercles sacrés en plein air. Les recherches récentes penchent plutôt pour des bâtiments couverts, dont les piliers périphériques soutenaient une charpente. Ces édifices semblent s'être régulièrement effondrés, avoir été envahis par des glissements de terrain, puis réparés ou reconstruits.12 Dans tous les cas, ils n'ont pas été construits en une seule fois : les fouilles montrent des cercles concentriques successifs, des piliers ajoutés, déplacés ou remplacés au fil des générations.
Des piliers qui sont des corps
Il faut regarder attentivement les grands piliers pour comprendre ce qu'ils représentent. Sur leurs faces latérales, des bras sculptés en bas-relief descendent depuis le « chapeau » du T. Au niveau du ventre, des mains aux longs doigts se rejoignent sur la face avant, presque à se toucher. Plus bas, une ceinture ornée de motifs ceint la taille, d'où pend un pagne fait d'une peau de renard, dont on distingue la tête, les pattes et la queue.2

Le doute n'est donc pas permis : les piliers en T sont des êtres anthropomorphes. Le fût figure le corps, la partie horizontale la tête, vue de profil. Mais ces géants n'ont pas de visage. Ils ne sont ni des portraits ni des individus, plutôt des présences : des ancêtres mythiques, des esprits gardiens, peut-être des divinités. Leurs pagnes et leurs ceintures permettent d'affirmer qu'il s'agit d'êtres masculins. Klaus Schmidt y voyait les premières représentations de dieux de l'histoire humaine, réunis en assemblée au centre de chaque enceinte.4
Cette dimension humaine se retrouve sur les sites voisins. À Nevalı Çori comme à Karahan Tepe, des piliers en T portent eux aussi des bras et des mains. Et les plus petits piliers, souvent hauts d'à peine un mètre et demi, qui occupent le centre de certaines pièces rectangulaires plus tardives, prolongent la même tradition à échelle domestique.2
Au-delà des quatre enceintes
Les enceintes A à D ne sont pas les seules constructions remarquables de Göbekli Tepe. Sur la partie nord-ouest du tell, les fouilleurs ont mis au jour un bâtiment rectangulaire plus tardif, daté du Néolithique précéramique B, que l'on appelle le « bâtiment aux piliers à lions ». Il doit son nom à une paire de piliers ornés de fauves à l'air féroce, gueule ouverte, qui semblent garder l'espace intérieur. C'est aussi dans ce bâtiment qu'a été trouvée, sur une dalle, l'une des très rares représentations féminines du site.2
À l'ouest du plateau, une autre structure intrigue les chercheurs depuis longtemps. Baptisée « complexe E » et parfois surnommée le « temple du rocher », elle se présente comme une vaste plateforme taillée directement dans la roche calcaire, soigneusement aplanie et polie, avec deux cavités qui ont pu accueillir des piliers centraux, à la manière des grandes enceintes. Juste à côté, deux fosses creusées dans la roche ressemblent à des citernes : l'une d'elles possède un escalier de cinq marches et un pilier taillé à hauteur de table.2
Ces structures montrent que l'activité des bâtisseurs ne se limitait pas aux grandes enceintes. Le plateau tout entier a été aménagé, creusé, sculpté : carrières, citernes, rigoles, plateformes et bassins composent un paysage profondément transformé par la main humaine. On comprend mieux, dès lors, pourquoi les archéologues parlent aujourd'hui d'un établissement complet plutôt que d'un simple sanctuaire.
Le bestiaire de pierre
Si les piliers sont des corps, ils sont aussi des supports d'images. Sur leurs faces s'anime un bestiaire extraordinaire, sculpté en bas-relief ou en haut-relief : renards, sangliers, serpents, aurochs, ânes sauvages, gazelles, grues, canards, vautours, scorpions, araignées, félins. Chaque enceinte semble avoir son animal dominant. Dans l'enceinte A, ce sont surtout des serpents ; dans l'enceinte B, des renards ; dans l'enceinte C, des sangliers ; dans l'enceinte D, une grande variété d'oiseaux et de créatures.2

Ce bestiaire n'a rien d'un tableau de chasse. Les animaux représentés sont presque toujours des mâles, souvent saisis dans une posture menaçante : crocs découverts, sexe apparent, queue dressée, griffes en avant. Les prédateurs et les animaux dangereux dominent. À l'inverse, le gibier dont la communauté se nourrissait, gazelles, aurochs, cerfs, est relativement rare, et aucune scène de chasse explicite n'a été identifiée.2 Le zooarchéologue Joris Peters et Klaus Schmidt en ont conclu que ces images ne décrivent pas le monde réel, mais un univers symbolique, peut-être peuplé d'esprits protecteurs ou menaçants, de totems claniques ou de figures mythiques.2
Aux animaux s'ajoutent des signes abstraits : des symboles en forme de H, dressés ou couchés, des croissants, des disques, des motifs en V. Certains ont été rapprochés d'une forme de proto-écritureProto-écritureSystèmes de notation antérieurs à l'écriture véritable (calculi, bulles-enveloppes) qui codent l'information sans transcrire encore la langue.→, mais aucune lecture n'a jamais été démontrée. Plus probablement, il s'agit d'un répertoire de symboles partagés dans toute la région, dont le sens précis nous échappe.2
La pierre aux vautours et le mirage astronomique
De tous les piliers de Göbekli Tepe, aucun n'a fait couler autant d'encre que le pilier 43 de l'enceinte D, surnommé la « pierre aux vautours ». Sa face principale est couverte d'un foisonnement d'images : un grand vautour aux ailes déployées tenant un disque, un scorpion, des oiseaux, un serpent, des sacs ou « paniers » alignés dans la partie supérieure, et, tout en bas, un homme sans tête au sexe en érection.2

Pour les archéologues, la scène évoque très probablement des pratiques funéraires. Le vautour, charognard par excellence, est associé dans tout le Proche-Orient néolithique au traitement des morts : à Çatal Höyük, quelques millénaires plus tard, des peintures montrent des vautours fondant sur des corps sans tête. Le disque pourrait figurer une tête humaine, et l'homme décapité, la mort elle-même. L'image s'accorde avec ce que l'on sait du culte des crânes dans la région.2
Mais en 2017, deux chercheurs de l'Université d'Édimbourg, Martin Sweatman et Dimitrios Tsikritsis, ont proposé une tout autre lecture. Selon eux, les animaux du pilier 43 représenteraient des constellations, et l'ensemble commémorerait l'impact d'une comète vers 10 900 avant notre ère, catastrophe qui aurait déclenché le refroidissement brutal du Dryas récent. En 2024, Martin Sweatman est allé plus loin en affirmant que les motifs en V du pilier formeraient un calendrier luni-solaire de 365 jours, composé de douze mois lunaires et de onze jours supplémentaires, centré sur le solstice d'été.9
Ces hypothèses, largement relayées dans les médias, ont été rejetées par l'équipe de fouille. Dans une réponse publiée dès 2017, les archéologues du DAI ont rappelé que le pilier 43 n'est qu'un élément d'une enceinte dont les autres piliers n'ont rien d'astronomique, que les rapprochements entre animaux et constellations sont arbitraires, que la chronologie invoquée ne correspond pas à celle du site, et que l'iconographie s'explique beaucoup mieux par le contexte symbolique régional.8 L'idée d'un observatoire astronomique est aujourd'hui considérée comme largement infondée par les spécialistes du site.2
Têtes coupées et crânes gravés
L'homme sans tête de la pierre aux vautours n'est pas un cas isolé. À Göbekli Tepe, la tête humaine semble avoir fait l'objet d'une attention particulière. Plusieurs sculptures représentent des têtes isolées, d'autres des personnages tenant une tête entre leurs mains. Des statues humaines ont été retrouvées volontairement décapitées. Le « totem » découvert sur le site montre des êtres qui étreignent des têtes humaines.5
En 2017, une étude publiée dans Science Advances par l'anthropologue Julia Gresky, Juliane Haelm et Lee Clare a apporté une preuve matérielle de ce culte. Sur les 691 fragments d'os humains récoltés jusque-là, 408 appartiennent à des crânes. Parmi eux, sept fragments provenant de trois individus adultes, âgés de 20 à 50 ans, portent des modifications volontaires : de profondes rainures gravées dans le sens de la longueur du crâne, une perforation forée dans l'os pariétal, des traces d'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→ rouge et des stries de décarnisation. Ces interventions ont été réalisées avec des outils en silex peu après la mort.5
Pour les auteurs, il s'agit d'une forme nouvelle, jusqu'ici inconnue, du culte des crânes néolithique. Ailleurs au Proche-Orient, à Jéricho, à Tell Aswad ou plus tard à Çatal Höyük, les crânes étaient recouverts de plâtre modelé, les fameux crânes surmodelésCrânes surmodelésCrânes humains dont le visage a été reconstitué au plâtre de chaux, parfois avec des coquillages en guise d'yeux ; pratique funéraire néolithique liée au culte des ancêtres.→. À Göbekli Tepe, ils étaient gravés et percés, peut-être pour être suspendus à l'aide de cordelettes et exposés, à la manière de pratiques connues ethnographiquement en Océanie ou en Asie du Sud-Est. Ces crânes étaient-ils ceux d'ancêtres vénérés, ou ceux d'ennemis vaincus ? La question reste ouverte.5
Chronologie : des trois couches aux huit phases
Dater Göbekli Tepe n'est pas une mince affaire. Klaus Schmidt avait proposé un modèle simple en trois couches. La couche III, la plus ancienne, regroupait les grandes enceintes circulaires du Xe millénaire avant notre ère, attribuées au Néolithique précéramique ANéolithique précéramique A (PPNA)Première phase du Néolithique proche-oriental (env. −9 600 à −8 800), antérieure à la poterie ; à Jéricho, elle correspond à la construction de la tour et du mur d'enceinte.→. La couche II rassemblait les petits bâtiments rectangulaires du IXe millénaire, avec leurs piliers plus modestes, attribués au Néolithique précéramique B ancien et moyen. La couche I, enfin, correspondait aux dépôts superficiels postérieurs au Néolithique.2

Les fouilles conduites entre 2015 et 2019 ont fait voler ce schéma en éclats. Les sondages profonds ont montré que les bâtiments circulaires et les bâtiments rectangulaires n'appartiennent pas à deux époques successives bien distinctes : ils se chevauchent dans le temps. Les grandes enceintes, construites vers 9500 avant notre ère, ont continué d'être utilisées et modifiées pendant que s'élevaient autour d'elles des constructions rectangulaires, jusque vers 8700 avant notre ère, et certaines phases se prolongent jusqu'au milieu du IXe millénaire.1
Les chercheurs proposent désormais une séquence en huit phases. Dans la première, au cours de la seconde moitié du Xe millénaire, apparaissent les premières versions des enceintes A à D, accompagnées de maisons rondes ou ovales. Dans la deuxième, au début du IXe millénaire, les enceintes sont modifiées et les premiers grands piliers monolithiques sont érigés, tandis que se multiplient les bâtiments rectangulaires. Les phases suivantes voient l'extension de l'habitat sur les pentes, des glissements de terrain, des travaux de stabilisation, la dernière reconstruction de l'enceinte C et l'édification de nouveaux bâtiments, comme l'édifice aux piliers à lions. Puis l'activité décline progressivement. Vers 8000 avant notre ère, ou un peu plus tard, le site est abandonné, et seules quelques petites habitations s'installent encore dans les ruines.2
Ces dates reposent sur des dizaines de mesures au radiocarboneRadiocarbone (carbone 14)Méthode de datation fondée sur la décroissance du carbone 14, applicable jusqu'à environ 50 000 ans.→ réalisées sur des charbons de bois, des os et, surtout, sur les résidus organiques contenus dans les enduits des murs. Au total, Göbekli Tepe a donc été occupé pendant au moins 1 500 ans, soit plus de soixante générations. Un temps immense, qui interdit de voir le site comme l'œuvre d'un seul peuple ou d'un seul projet.12
Un village, finalement
C'est sans doute le changement de regard le plus profond de ces dernières années. Pour Klaus Schmidt, Göbekli Tepe était un sanctuaire de montagne, un lieu de pèlerinage où des bandes de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ nomades venus de toute la région se seraient retrouvées périodiquement pour bâtir, célébrer et festoyer, avant de se disperser. Personne, pensait-il, n'y vivait en permanence. Il le résumait par une formule devenue célèbre : « D'abord vint le temple, puis la ville. »4

Les recherches menées par l'équipe du DAI dirigée par Lee Clare, entre 2015 et 2019, ont profondément nuancé ce tableau. Les sondages ont révélé, sous les bâtiments rectangulaires, des maisons rondes ou ovales serrées les unes contre les autres, datées du Néolithique précéramique A, puis des habitations rectangulaires du Néolithique précéramique B. L'occupation domestique était dense. Sur le plateau, les archéologues ont identifié un dispositif de collecte de l'eau : des rigoles taillées dans la roche conduisaient la pluie vers de grandes cavités creusées dans le calcaire. L'une d'elles mesure huit mètres de diamètre pour 2,80 mètres de profondeur. Ensemble, ces citernes pouvaient stocker au moins 150 mètres cubes d'eau, de quoi répondre aux besoins d'une communauté permanente sur une colline dépourvue de source.12
À cela s'ajoutent des sépultures. Une fosse en forme de rein, creusée sous le sol d'un bâtiment, contenait les restes d'au moins trois individus. Les outils en os sont nombreux, tout comme les déchets de taille du silex et les objets de la vie quotidienne.1 Les dernières campagnes confirment cette image. En août 2026, l'équipe de Necmi Karul a dégagé, dans une nouvelle zone de 1 500 mètres carrés au nord du secteur principal, des bâtiments rectangulaires de la seconde phase, avec peu de piliers et une organisation interne évoquant l'habitat. « Notre première impression est qu'il s'agissait d'habitations », a déclaré l'archéologue.12 Des prospections géophysiques ont parallèlement détecté plusieurs grands bâtiments dont le plan intérieur suggère un usage résidentiel, au moins à certaines périodes.13
Göbekli Tepe n'était donc pas un sanctuaire isolé au milieu d'un désert humain, mais un établissement où l'on vivait, où l'on cuisinait, où l'on enterrait ses morts, et où l'on bâtissait aussi des édifices exceptionnels. Comme le résument aujourd'hui de nombreux chercheurs, l'idée d'un centre cérémoniel régional fréquenté par des nomades cède la place à une vision plus proche de ce que l'on sait des autres grands sites du Néolithique précéramique, où fonctions rituelles et profanes coexistaient.2
Meules, céréales et gazelles : que mangeait-on sur la colline ?
L'alimentation des habitants de Göbekli Tepe éclaire leur mode de vie. Les fouilles ont livré plus de 7 000 meules, molettes, mortiers et pilons. Une étude publiée en 2019 dans la revue PLOS ONE par Laura Dietrich et ses collègues a montré, grâce à l'analyse des traces d'usuretraces d'usureMicro-marques laissées sur un outil par son utilisation, étudiées en tracéologie pour reconstituer sa fonction.→ et des phytolithes, que ces outils servaient en grande partie à transformer des céréales : on y broyait, décortiquait et moulait des grains pour préparer des bouillies, des galettes, et peut-être des boissons fermentées.6

Les céréales elles-mêmes étaient abondantes dans le paysage : engrain, blé et orge sauvages poussaient sur les pentes de la région. Il est encore difficile de dire si les habitants de Göbekli Tepe se contentaient de les récolter à l'état sauvage ou s'ils avaient commencé à les cultiver.2 Un indice frappant vient de la génétique : en 1997, une étude parue dans Science a montré que l'engrain domestiqué descend des populations sauvages du Karacadağ, un massif volcanique situé à une trentaine de kilomètres seulement de Göbekli Tepe.17 L'un des tout premiers foyers de domestication des céréales se trouve donc aux portes du site.
La viande provenait de la chasse. Les ossements retrouvés sont dominés par la gazelle à goitre, chassée massivement entre le milieu de l'été et l'automne, au moment où de grands troupeaux traversaient la région lors de leurs migrations saisonnières. S'y ajoutent l'aurochs, l'âne sauvage, le mouton et la chèvre sauvages, le sanglier, le cerf et de nombreux oiseaux. Les charbons de bois révèlent que 90 % du combustible provenait de pistachiers et d'amandiers, dont les fruits étaient sans doute consommés eux aussi.2
Cette abondance a nourri l'hypothèse des festins. Les grandes cuves de pierre, capables de contenir jusqu'à 160 litres, et la quantité de déchets alimentaires ont conduit l'équipe du DAI à proposer que les travaux de construction s'accompagnaient de banquets collectifs, peut-être arrosés d'une forme de bière, qui auraient servi à rassembler et à rétribuer la main-d'œuvre.18 L'idée reste débattue, mais elle rappelle que dans de nombreuses sociétés, partager la nourriture est le meilleur moyen de mobiliser les bras.
Silex, obsidienne et réseaux d'échange
Göbekli Tepe est aussi un immense atelier. Dès la prospection de 1963, plus de 3 000 outils taillés avaient été ramassés en surface, et les fouilles en ont livré des centaines de milliers. L'écrasante majorité est en silex d'excellente qualité, extrait sur place ou à proximité : nucléus, lames, éclats, grattoirs, burins, perçoirs, pointes de projectile. Dans un petit bâtiment voisin de l'enceinte D, l'« espace 16 », près de 700 outils ont été retrouvés, dominés par des pièces retouchées, des grattoirs, des perçoirs et des lames lustrées par la coupe des végétaux.2
Ces outils racontent une économie complète : on y chassait, on dépeçait, on travaillait les peaux, le bois et l'os, on récoltait les céréales. Les pointes de flèche, très nombreuses, témoignent de l'importance de la chasse à la gazelle. Les outils en os, aiguilles, poinçons et spatules, abondent eux aussi dans les niveaux d'habitat.1
Parmi les milliers d'outils en silex, quelques pièces en obsidienne détonnent. Ce verre volcanique ne se trouve pas dans la région de Şanlıurfa : il provient de gisements situés à plusieurs centaines de kilomètres, en Anatolie centrale ou orientale. Sa présence, même en petite quantité, prouve que les habitants de Göbekli Tepe étaient insérés dans des réseaux d'échange à longue distance, qui faisaient circuler matières premières, objets et sans doute idées à travers tout le Croissant fertile.2 Ces réseaux expliquent peut-être la remarquable unité du répertoire symbolique des sites de Taş Tepeler.
Ensevelies ou effondrées ? L'énigme du remblai
Lorsque les fouilleurs ont dégagé les grandes enceintes, ils les ont trouvées remplies jusqu'au sommet d'un remblai dense, fait de pierres, d'éclats de silex, d'os d'animaux et de fragments de sculptures. Klaus Schmidt y voyait la preuve d'un ensevelissement volontaire : à la fin de leur usage, les enceintes auraient été rituellement comblées, « enterrées » comme on enterre un mort. Cet enfouissement expliquerait leur extraordinaire état de conservation.4
Cette interprétation a perdu beaucoup de terrain depuis 2014. L'étude détaillée des dépôts montre que les remblais ne se sont pas mis en place d'un seul coup, mais par épisodes, et qu'ils contiennent des débris de maisons, des sédiments, des sépultures et des déchets domestiques glissés depuis les parties hautes du tell. Les enceintes, construites en contrebas de pentes instables, auraient été envahies à plusieurs reprises par des glissements de terrain. L'un d'eux, particulièrement violent, a inondé l'enceinte D à la fin du Néolithique précéramique B ancien.12
Les habitants ont lutté contre ces phénomènes. Les fouilles ont mis au jour des murs de terrasse destinés à stabiliser les pentes, des réparations, des reconstructions. L'enceinte C a été rebâtie une dernière fois avant d'être abandonnée, et un ultime mur de terrasse a été élevé au nord pour tenter de retenir le versant.2 L'image d'un monument enseveli lors d'une cérémonie solennelle laisse ainsi place à celle, plus prosaïque mais tout aussi fascinante, d'une communauté aux prises avec un terrain instable, qui répare inlassablement ses bâtiments pendant des siècles.
Qui a bâti Göbekli Tepe ?
Combien de personnes fallait-il pour extraire, transporter et dresser des piliers de plusieurs tonnes ? Klaus Schmidt estimait que l'entreprise dépassait les capacités d'un petit groupe et nécessitait des centaines de travailleurs, rassemblés, peut-être encadrés par une élite religieuse. Il s'appuyait sur des comparaisons ethnographiques : à Nias, en Indonésie, la mise en place d'un mégalitheMégalitheGrand bloc de pierre dressé ou assemblé par l'Homme (menhir, dolmen, cromlech), caractéristique du Néolithique et de l'âge du bronze.→ avait mobilisé 525 personnes pendant trois jours en 1917.2
Les estimations récentes sont beaucoup plus modestes. Selon des calculs fondés sur l'archéologie expérimentale, sept à quatorze personnes auraient suffi pour déplacer un pilier à l'aide de cordes, de leviers et d'un lubrifiant, et l'ensemble des bâtiments du Néolithique précéramique B dégagés jusqu'ici aurait pu être construit par 12 à 24 personnes en moins de quatre mois, en comptant le temps passé à extraire la pierre et à préparer la nourriture.2 Des effectifs à la portée d'une grande famille ou d'un village. Le monument n'exigeait donc pas forcément une société hiérarchisée, mais une communauté soudée, organisée et dotée d'un savoir-faire transmis de génération en génération.
Ce savoir-faire avait aussi une dimension intellectuelle. En 2020, Gil Haklay et Avi Gopher, de l'Université de Tel-Aviv, ont publié dans le Cambridge Archaeological Journal une analyse géométrique du plan des enceintes. Ils ont montré que les centres des enceintes A, B et C forment un triangle presque parfaitement équilatéral, et que les piliers centraux s'alignent selon des axes cohérents. Pour eux, ces trois enceintes ont été conçues ensemble, selon un plan d'ensemble tracé à l'avance, et non ajoutées les unes aux autres au fil du temps.7 Une conclusion discutée, mais qui suggère des capacités de planification architecturale insoupçonnées chez des chasseurs-cueilleurs.
Statues, totem, sanglier peint et figure emmurée
Au-delà des piliers, Göbekli Tepe a livré un riche ensemble de sculptures en ronde-bosse : têtes humaines, animaux, êtres hybrides. Elles comptent parmi les plus anciennes statues de l'humanité. Beaucoup ont été retrouvées brisées ou décapitées, peut-être volontairement, ce qui s'accorde avec l'importance accordée à la tête dans les croyances locales.2

La pièce la plus étonnante est sans doute ce que les fouilleurs ont appelé le « totem ». Haute de 1,92 mètre pour 30 centimètres de diamètre, cette colonne de calcaire superpose trois figures : en haut, un prédateur, ours ou grand félin, dont la tête a disparu mais dont on voit le cou et les bras humains ; au milieu, un personnage sans tête aux bras humains, probablement masculin ; en bas, une troisième figure dont la tête est intacte. Des serpents ondulent sur les côtés. Ce mélange d'humain et d'animal, cette chaîne d'êtres qui s'étreignent, évoque des récits mythologiques que nous ne pouvons qu'imaginer.2
Les découvertes récentes ont encore enrichi ce corpus. En octobre 2023, les fouilleurs ont mis au jour dans l'enceinte D une statue de sanglier grandeur nature en calcaire, qui conservait des traces de pigments rouges, blancs et noirs. Elle reposait sur une banquette sculptée d'un symbole en H, d'un croissant, de deux serpents et de trois visages humains. C'est la plus ancienne statue peinte connue du Néolithique, et elle rappelle que les sculptures et les piliers, aujourd'hui uniformément gris, étaient peut-être colorés.10
En septembre 2025, enfin, le ministre turc de la Culture a annoncé la découverte, entre les enceintes B et D, d'une statue humaine insérée à l'horizontale dans une cavité aménagée dans le mur d'une pièce. Pour les archéologues, il s'agit d'un dépôt délibéré, une offrande votive destinée à imprégner le bâtiment d'une présence. Des dépôts comparables ont été observés à Karahan Tepe.11 À ces trouvailles s'ajoute, à une quinzaine de kilomètres de là, l'« homme d'Urfa », découvert en 1993 au cœur de Şanlıurfa : haut de près de deux mètres, avec des yeux d'obsidienne, il est considéré comme la plus ancienne statue humaine grandeur nature connue.2
Où sont les femmes ?
Une absence frappe quiconque parcourt l'iconographie de Göbekli Tepe : celle des femmes. Les piliers sont des êtres masculins, les animaux sont des mâles, les statues humaines représentent des hommes, souvent sexués de manière explicite. Dans tout le corpus, une seule représentation féminine certaine est connue : une femme nue, gravée sur une dalle de pierre du bâtiment aux piliers à lions, les jambes écartées. Certains chercheurs y voient une scène d'accouchement, d'autres une figure à caractère sexuel ou rituel.2
Cette rareté contraste fortement avec d'autres sites néolithiques plus tardifs, comme Çatal Höyük en Anatolie centrale, où les figurines féminines abondent. Elle a nourri bien des interprétations. Pour certains, l'univers symbolique de Göbekli Tepe aurait été celui d'un groupe d'hommes, peut-être d'initiés, rassemblés dans les grandes enceintes pour des rituels dont les femmes étaient exclues. Pour d'autres, cette absence ne reflète que la partie de l'imaginaire qui a été gravée dans la pierre, et non l'ensemble de la société.4
Les découvertes récentes invitent à la prudence. Les sépultures, les maisons, les meules et les outils du quotidien montrent que Göbekli Tepe était habité par des familles entières, hommes, femmes et enfants. Si les images célèbrent avant tout la masculinité, la puissance et le danger, la vie sur la colline, elle, était partagée. Et l'on ignore encore quel rôle les femmes jouaient dans la construction, l'entretien et l'usage des grands bâtiments.
Karahan Tepe, la sœur jumelle
Pendant longtemps, Göbekli Tepe a semblé être un phénomène unique, une anomalie sans équivalent. Ce n'est plus le cas. À une cinquantaine de kilomètres à l'est, sur une colline que les habitants nomment Girê Keçel, « la colline chauve », se trouve Karahan Tepe. Le site a été repéré en 1997, mais les fouilles intensives n'ont commencé qu'en 2019, sous la direction de Necmi Karul. Elles ont révélé un ensemble au moins aussi spectaculaire que celui de Göbekli Tepe, et à peu près contemporain.15

Les prospections y estiment le nombre de piliers en T à plus de deux cents. La structure la plus célèbre, taillée directement dans la roche, abrite une dizaine de piliers phalliques monolithiques, surveillés par une tête humaine sculptée qui semble surgir de la paroi. Une salle voisine communique avec elle par une ouverture circulaire. En 2023, les fouilleurs y ont dégagé une statue d'homme assis, de grande taille, sculptée avec un réalisme saisissant : côtes, colonne vertébrale et omoplates sont visibles, et l'homme tient son sexe à deux mains.15
Karahan Tepe partage avec Göbekli Tepe les piliers en T, le bestiaire, l'insistance sur le corps masculin. Mais il s'en distingue aussi : les représentations humaines y sont plus fréquentes et plus réalistes, et l'architecture taillée dans la roche y occupe une place plus importante. Ensemble, les deux sites montrent qu'il ne s'agit pas d'une exception isolée, mais d'une véritable culture régionale.
Sayburç et les collines de pierre
Göbekli Tepe et Karahan Tepe ne sont que les plus célèbres d'un réseau de sites que les archéologues regroupent sous le nom de Taş Tepeler, les « Collines de pierre ». Lancé en 2021, le programme de recherche du même nom, coordonné par Necmi Karul, mobilise 36 institutions et plus de 220 chercheurs sur une dizaine de sites de la province de Şanlıurfa : Nevalı Çori, Hamzan Tepe, Harbetsuvan Tepesi, Sefer Tepe, Taşlı Tepe, Ayanlar Höyük, Çakmaktepe, Sayburç et d'autres encore.211

À Sayburç, un village actuel construit sur un site néolithique, les fouilles ont mis au jour en 2021 un bâtiment communautaire dont la banquette est ornée d'un relief exceptionnel. On y voit un homme de face, tenant son sexe, entre deux léopards qui le menacent, et à côté, un autre homme de profil faisant face à un taureau. Publié en 2022 dans la revue Antiquity par Eylem Özdoğan, ce relief est considéré comme la plus ancienne scène narrative connue : pour la première fois, des figures n'y sont pas juxtaposées, mais interagissent pour raconter une histoire.14
Ce réseau a des racines plus anciennes encore. Plus à l'est, sur le Tigre, le site de Körtik Tepe, occupé entre environ 10 700 et 9250 avant notre ère, a livré des vases de pierre décorés de serpents, de scorpions et d'oiseaux qui annoncent déjà le répertoire de Göbekli Tepe.2 On comprend ainsi que la colline ventrue n'est pas surgie de nulle part : elle s'inscrit dans une longue tradition culturelle de la Haute Mésopotamie, aux origines même du Croissant fertileCroissant fertileRégion en arc du Proche-Orient (Levant, Mésopotamie) où sont nés l'agriculture et l'élevage.→.
Göbekli Tepe et la révolution néolithique
Pourquoi Göbekli Tepe fascine-t-il autant ? Parce qu'il touche à l'une des plus grandes questions de l'histoire humaine : comment et pourquoi nos ancêtres ont-ils abandonné la vie de chasseurs-cueilleurs pour devenir agriculteurs ? Pendant des décennies, le scénario dominant, hérité de l'archéologue Vere Gordon Childe, était économique : l'invention de l'agriculture aurait permis de produire des surplus, donc de nourrir des villages, puis des villes, des élites et des temples. La religion organisée serait venue après.2
Göbekli Tepe a semblé inverser cette séquence. Ses monuments, construits avant l'agriculture pleinement domestiquée, suggéraient que le besoin de se rassembler autour de croyances communes avait pu précéder et même provoquer la sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomadeNomadeSe dit de groupes humains sans habitat fixe, se déplaçant avec leurs troupeaux au fil des saisons ; le nomadisme pastoral structure les sociétés des steppes eurasiennes.→ à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages.→. Pour nourrir les foules réunies sur la colline, il aurait fallu intensifier la récolte des céréales sauvages, et peu à peu les cultiver. Le temple aurait ainsi engendré le champ. Klaus Schmidt défendait cette idée avec talent, et elle a profondément marqué le débat sur la révolution néolithiqueRévolution néolithiquePassage des sociétés de chasseurs-cueilleurs à l'agriculture et à la sédentarité (vers 10 000 av. J.-C. au Proche-Orient), à l'origine des villages puis des cités.→.4
Les découvertes récentes invitent à une lecture plus nuancée. Göbekli Tepe n'était pas un sanctuaire fréquenté par des nomades, mais un lieu habité. Ses habitants broyaient massivement des céréales, peut-être déjà cultivées. Rituel et vie quotidienne y étaient étroitement imbriqués. Plutôt qu'une relation de cause à effet entre religion et agriculture, le site illustre un processus global, dans lequel la sédentarisation, l'exploitation intensive des plantes, la construction de bâtiments communautaires et l'élaboration de croyances partagées ont avancé ensemble, en se renforçant mutuellement.12
Ce qui reste certain, c'est que Göbekli Tepe a définitivement ruiné l'idée selon laquelle les chasseurs-cueilleurs auraient été incapables de grandes réalisations collectives. Des communautés sans agriculture pleinement développée, sans métal ni écriture, ont su concevoir, planifier et bâtir des monuments complexes, et les entretenir pendant plus d'un millénaire. C'est peut-être là la leçon la plus profonde de la colline.
Fantasmes et récupérations
Un site aussi ancien et aussi spectaculaire ne pouvait échapper aux spéculations. Göbekli Tepe a été tour à tour présenté comme le jardin d'Éden, comme un vestige de l'Atlantide, comme l'œuvre d'une civilisation avancée disparue, voire d'extraterrestres. L'écrivain britannique Graham Hancock en a fait l'une des pièces maîtresses de sa théorie d'une civilisation perdue de l'ère glaciaire, popularisée en 2022 par la série Ancient Apocalypse diffusée sur Netflix.2
Ces récits reposent sur une même idée : des chasseurs-cueilleurs n'auraient pas pu bâtir de tels monuments sans l'aide d'un savoir venu d'ailleurs. Or c'est précisément ce préjugé que Göbekli Tepe dément. Rien, dans les fouilles, ne suggère l'intervention d'une civilisation plus avancée : les outils sont en silex, les maisons en pierre sèche, la nourriture issue de la chasse et de la cueillette, les techniques de construction à la portée de petits groupes humains. Les hypothèses astronomiques autour de la pierre aux vautours, on l'a vu, ont été rejetées par les spécialistes du site.8
Le véritable mystère de Göbekli Tepe n'est pas celui d'une technologie perdue. Il est plus humain, et plus vertigineux : celui de croyances, de mythes et d'une organisation sociale dont nous ne voyons que les traces de pierre, et que nous ne pourrons sans doute jamais entièrement reconstituer.
Un patrimoine mondial sous les projecteurs
Le 1er juillet 2018, Göbekli Tepe a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, comme l'une des premières manifestations d'une architecture monumentale bâtie par l'homme.3 Pour protéger les vestiges, de vastes toits à membrane ont été installés au-dessus des deux principales zones de fouille. La notoriété du site a explosé : plus de 400 000 personnes l'ont visité en 2019, et la Turquie en a fait l'emblème de sa politique culturelle, avec l'année « Göbeklitepe » décrétée en 2019.1
Cette fréquentation n'a pas été sans tensions. En 2018, l'archéologue Çiğdem Köksal-Schmidt, veuve de Klaus Schmidt, a dénoncé des dégâts causés lors de la construction d'une passerelle pour les visiteurs, accusation démentie par le ministère turc de la Culture.2 Plus récemment, dans le cadre du programme « Héritage pour le futur », l'enceinte C a été restaurée : plusieurs piliers ont été remis à leur emplacement d'origine et les murs consolidés avec un mortier renforcé de poils de chèvre, selon des méthodes inspirées des techniques néolithiques identifiées sur place.11
Göbekli Tepe s'expose aussi hors de Turquie. Après une première exposition à Rome en 2023, le site a été au cœur, du 6 février au 19 juillet 2026, de l'exposition « Building community. Göbeklitepe, Taş Tepeler et la vie il y a 12 000 ans », présentée à la James-Simon-Galerie de l'île aux Musées de Berlin. Organisée par le Vorderasiatisches Museum avec le musée archéologique de Şanlıurfa, l'Université d'Istanbul et l'Institut archéologique allemand, elle réunissait statues colossales, piliers en T décorés et objets de la vie quotidienne.16
Repères : trente ans de recherches à Göbekli Tepe
De la prospection oubliée de 1963 aux fouilles de l'été 2026, l'histoire de la recherche à Göbekli Tepe s'est écrite en plusieurs étapes, chacune modifiant notre regard sur le site.
- 1963 : prospection des universités d'Istanbul et de Chicago ; Peter Benedict note des outils du Néolithique acéramique et prend les sommets de piliers pour des tombes médiévales.2
- 1994-1995 : Klaus Schmidt identifie le potentiel du site et lance les fouilles avec le musée de Şanlıurfa et le DAI.4
- 2014 : décès de Klaus Schmidt ; Lee Clare coordonne la recherche allemande.2
- 2015-2019 : découverte des maisons, des citernes et des sépultures ; révision de la chronologie et rejet de l'hypothèse de l'ensevelissement volontaire.1
- 2017 : publication des crânes gravés dans Science Advances.5
- 2018 : inscription au patrimoine mondial de l'UNESCO.3
- 2019 : étude des meules et de la transformation des céréales dans PLOS ONE.6
- 2020 : analyse géométrique du plan des enceintes par Haklay et Gopher.7
- 2021 : lancement du programme Taş Tepeler sous la direction de Necmi Karul.2
- 2022 : publication du relief narratif de Sayburç dans Antiquity.14
- 2023 : découverte de la statue de sanglier peinte dans l'enceinte D.10
- 2025 : annonce de la statue humaine emmurée et restauration de l'enceinte C.11
- 2026 : exposition « Building community » à Berlin ; dégagement de bâtiments rectangulaires interprétés comme des habitations.1216
Chacune de ces étapes a apporté sa part de révisions. Et rien n'indique que le mouvement soit près de s'arrêter.
Ce que la colline n'a pas encore dit
Trente ans après l'arrivée de Klaus Schmidt, l'essentiel de Göbekli Tepe reste à découvrir. Une vingtaine de grandes enceintes dorment encore sous la colline, et chacune pourrait réserver des surprises comparables à celles des enceintes A à D. Les fouilleurs avancent lentement, délibérément, en laissant une large part du site intacte pour les générations futures, qui disposeront de méthodes que nous n'imaginons pas encore.2
Les questions ouvertes sont nombreuses. Combien de personnes vivaient sur la colline, et pendant quelle partie de l'année ? Les céréales y étaient-elles déjà cultivées ? Qui étaient les êtres figurés par les grands piliers ? Pourquoi a-t-on gravé des crânes, décapité des statues, emmuré des figures humaines ? Pourquoi le site a-t-il été abandonné vers 8000 avant notre ère, alors même que, dans la région, l'agriculture et l'élevage prenaient leur essor ? L'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→, encore très peu exploité ici, les analyses de résidus et les nouvelles campagnes de fouille apporteront peut-être des réponses.
En attendant, la colline ventrue continue de bousculer nos certitudes. Elle nous rappelle que les grandes transformations de l'histoire humaine ne se résument pas à des inventions techniques, mais qu'elles sont aussi faites de récits, de rassemblements et de croyances partagées. Il y a près de douze mille ans, sur un plateau calcaire d'Anatolie, des hommes et des femmes ont dressé des géants de pierre pour donner forme à leur monde. Nous commençons à peine à apprendre à les écouter.
Göbekli Tepe me fascine car il pourrait représenter le premier grand lieu de pèlerinage de l'histoire humaine, bien avant les temples égyptiens ou mésopotamiens. Les enclos en T avec leurs piliers anthropomorphes évoquent une religion ou une cosmologie déjà très élaborée chez des chasseurs-cueilleurs. Ce site relie pour moi la préhistoire et les premières civilisations du Proche-Orient.
Göbekli Tepe a changé tout ce que nous pensions savoir sur l'ordre d'apparition des révolutions néolithiques. Ce site monumental en Turquie, datant de 11 500 ans, a été construit AVANT l'agriculture et la sédentarisation stables. La thèse de Klaus Schmidt selon laquelle le besoin de se rassembler pour des rituels collectifs aurait précédé l'agriculture est séduisante et révolutionnaire.
Depuis ce site, j'ai arrêté les documentaires sensationnalistes. Bien plus fiable et bien plus intéressant.