Sur une colline du sud de la Turquie, à quelques kilomètres de la ville de Şanlıurfa, se dresse l'un des sites les plus déroutants de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→. Göbekli TepeGöbekli TepeSite du sud de la Turquie, le plus ancien sanctuaire monumental connu, eleve vers 9 600 avant notre ere par des chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→.→, dont le nom signifie en turc « la colline au ventre rebondi », aligne de grands piliers de calcaire en forme de T, dont certains dépassent cinq mètres de hauteur et pèsent plusieurs tonnes. Ces monolithes, gravés de renards, de serpents, de sangliers et de vautours, ont été dressés voici environ douze mille ans par des chasseurs-cueilleurs, bien avant l'invention de la poterie et de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→. Depuis sa fouille par l'archéologue allemand Klaus Schmidt dans les années 1990, le lieu passe pour le plus ancien sanctuaire monumental du monde. Et depuis presque aussi longtemps, une question sombre l'accompagne : celle d'un prétendu « culte du crâne ».1

Un sanctuaire hanté par ses ossements

Göbekli Tepe n'a jamais livré de squelette entier dans ses premières décennies de recherche. En revanche, les archéologues y ont ramassé, au fil des campagnes, un grand nombre de fragments d'os humains isolés, éparpillés dans les remblais qui comblent les grandes enceintes de pierre. Sur une surface d'environ trois mille mètres carrés, les fouilleurs ont dénombré 928 fragments osseux humains détachés les uns des autres, brisés, rongés par des rongeurs et pris dans des croûtes calcaires. Rien qui ressemble à un cimetière ordonné, mais une poussière d'ossements dispersée au cœur même du monument.2

Grand pilier de calcaire en forme de T à Göbekli Tepe
Les piliers en T de Göbekli Tepe, dresses il y a environ douze mille ans par des chasseurs-cueilleurs. Photo : Zhengan, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Cette situation avait de quoi intriguer. Comment expliquer que, dans un lieu aussi chargé de symboles, les morts ne soient présents que sous la forme de débris ? Les chercheurs se sont longtemps demandé si ces os provenaient de pratiques funéraires particulières, voire de manipulations rituelles des défunts. L'édifice ayant été érigé en plusieurs phases, entre environ 9 600 et 8 200 avant notre ère, les anciennes structures étant volontairement enfouies sous de nouvelles, la stratigraphieStratigraphieÉtude de la superposition des couches (strates) d'un site archéologique ; chaque couche correspond à une phase d'occupation et fonde une chronologie relative.→ du site est complexe et les restes humains s'y trouvaient mêlés aux remblais, aux outils et aux éclats de pierre.

C'est dans ce contexte qu'est née, il y a quelques années, l'hypothèse la plus spectaculaire : celle d'une communauté obsédée par les têtes de ses morts, qui les aurait prélevées, travaillées et exposées. Göbekli Tepe serait ainsi devenu, dans l'imaginaire du public comme dans certaines publications savantes, le haut lieu d'un culte voué aux crânes humains, à mi-chemin entre le sanctuaire et l'ossuaire.

Le « culte du crâne » et ses crânes incisés

L'hypothèse ne sortait pas de nulle part. En 2017, une équipe réunissant notamment Julia Gresky et Lee Clare, de l'Institut archéologique allemandInstitut archéologique allemandInstitution de recherche (Deutsches Archaologisches Institut) qui dirige les fouilles de Gobekli Tepe.→, publiait dans la revue Science Advances l'étude de fragments de crânes portant des entailles profondes et manifestement intentionnelles. Les chercheurs y décrivaient plusieurs types de modifications jusqu'alors inconnus des sites contemporains et de la documentation ethnographique : des rainures taillées le long de la voûte crânienne, des traces d'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→, et sur l'un des fragments, un trou percé dans l'os, comme pour y faire passer un lien.3

Fragment de crâne humain portant des incisions gravées
Des fragments de cranes portaient des incisions profondes et intentionnelles, au coeur de l'hypothese du culte du crane. Source : Wikimedia Commons.

Pour l'équipe, ces incisions trahissaient un traitement répété et codifié des têtes, peut-être une forme de vénération ou d'exposition des crânes de certains défunts. Le terme de culte du crâneCulte du crâneHypothese d'un traitement rituel des cranes des defunts, prelevement, gravure ou exposition, longtemps attribuee a Gobekli Tepe.→ s'est imposé, et avec lui une lecture de Göbekli Tepe comme théâtre de rites funéraires peu communs. L'idée s'articulait d'ailleurs avec une image déjà répandue du site : celle d'un sanctuaire isolé, dépourvu d'habitat, où des groupes nomades seraient venus se rassembler de loin en loin pour de grandes cérémonies, avant de repartir.

Dans ce récit, les 928 fragments dispersés trouvaient naturellement leur place. Si l'on tenait Göbekli Tepe pour un lieu voué à la manipulation des morts, alors les os épars devenaient le résidu de ces manipulations, la trace matérielle d'une sélection macabre des têtes et des corps. Le crâne incisé et l'ossement brisé se renforçaient mutuellement pour composer le portrait d'une société fascinée par la mort, au point d'en faire le centre de son architecture monumentale.

Il faut dire que l'intérêt pour les têtes humaines est l'un des traits les mieux documentés du Néolithique proche-oriental. Sur d'autres sites de la région, comme Jéricho, on a retrouvé des crânes détachés du squelette, parfois recouverts d'un enduit de plâtre modelé pour restituer les traits du visage, les orbites remplies de coquillages. Ces pratiques, vieilles de plusieurs millénaires, témoignent d'un rapport singulier aux ancêtres, dont la tête semblait concentrer l'identité et la mémoire. Göbekli Tepe paraissait prolonger cette tradition, en la poussant jusqu'au geste de l'incision gravée.

Restait un maillon faible dans cette démonstration : on n'avait jamais trouvé, sur place, la moindre sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques.→ intacte. Impossible, dès lors, de savoir comment ces gens enterraient réellement leurs morts, ni si les fragments dispersés provenaient bien d'un traitement délibéré ou de tout autre chose. L'hypothèse reposait sur une absence autant que sur des indices, et cette absence pesait lourd. Tant qu'aucun corps entier n'était apparu, rien ne permettait de dire si la dispersion des os relevait d'un choix humain ou d'un simple accident de conservation. Le débat restait suspendu à une tombe qui n'existait pas encore.

Deux tombes qui renversent le récit

Cette absence vient d'être comblée. Dans une étude parue le 22 septembre 2026 dans la revue PLOS One, Lee Clare et Julia Gresky annoncent la mise au jour des deux premières tombes intactes jamais identifiées à Göbekli Tepe, datées d'environ 8 700 à 8 000 avant notre ère. Pour la première fois, on ne regarde plus des débris, mais des corps laissés en place par ceux qui les ont inhumés.4

Fouille d'une sépulture dans une tranchée de Göbekli Tepe
La fouille des premieres tombes intactes du site, restees en place depuis le Neolithique precirameque. Source : Wikimedia Commons.

La plus ancienne des deux, dégagée en 2017, contenait les restes d'au moins trois individus : une femme de plus de trente-cinq ans, un homme de vingt à trente ans et une adolescente de onze à quatorze ans. Leurs crânes avaient été rassemblés dans un angle de la fosse, tandis que d'autres os étaient repoussés sur le côté. Pour les fouilleurs, ce n'est pas la signature d'un rite morbide mais celle de réouvertures successives de la tombe : à chaque nouvel enterrement, on déplaçait les restes des précédents occupants pour faire de la place, un geste bien connu des sépultures collectives du NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomade à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages.→ et la céramique, à partir d'env. −10 000.→.

La seconde tombe, repérée dès 2012 mais fouillée seulement en 2022, abritait une jeune femme couchée sur le côté gauche, le visage tourné vers l'est, reposant sur un lit de pierres de la taille d'un poing. Ses os longs étaient fracturés, mais l'analyse montre que ces cassures résultent de processus naturels et non de l'action d'outils. Autrement dit, personne n'avait brisé volontairement ses membres : le temps, les sédiments et les mouvements du sol s'en étaient chargés. Les deux sépultures présentent par ailleurs des os fissurés, enrobés d'épais dépôts calcaires et marqués par le passage de rongeurs, exactement comme les fragments épars récoltés ailleurs sur le site.

Ces deux tombes, si différentes l'une de l'autre, révèlent des rites funéraires bien plus variés qu'on ne le pensait. Surtout, elles apportent la preuve décisive qui manquait : puisque des corps entiers reposaient dans le sol de Göbekli Tepe, les ossements dispersés ne peuvent plus être lus comme le produit d'une sélection délibérée des seules têtes. Les habitants enterraient leurs morts normalement, à proximité de leurs structures, selon des usages attestés ailleurs en Anatolie à la même époque.

Un glissement de terrain plutôt qu'une mise en scène

Si les corps étaient bel et bien inhumés sur place, comment expliquer que l'on retrouve leurs restes émiettés et mêlés au cœur des enceintes ? La réponse avancée par l'équipe n'a plus rien de rituel : elle est géologique. Göbekli Tepe est bâti sur une pente, et cette pente a travaillé pendant des siècles.5

Vue des grandes enceintes de pierre de Göbekli Tepe sur le flanc de la colline
Batis a flanc de colline, les grands enclos ont recueilli des ossements charries depuis les niveaux superieurs. Source : Wikimedia Commons.

Au fil du temps, les phases successives de construction, les pluies battantes et peut-être des secousses sismiques ont fragilisé les versants. L'érosion a alors entraîné vers le bas des corps enfouis plus haut, les charriant à l'intérieur des grandes enceintes situées en contrebas, où ils se sont mélangés à d'autres restes d'âges différents. Des squelettes appartenant à des individus et à des époques distincts se sont ainsi trouvés brassés dans un même remblai. Ce qui ressemblait à une exposition savamment orchestrée de crânes et d'ossements n'était, pour l'essentiel, que le résultat d'un simple glissement de terrain, étalé sur des siècles. La taphonomieTaphonomieÉtude des processus qui affectent les restes organiques entre la mort et la fossilisation, notamment les traces laissées par les prédateurs.→, c'est-à-dire l'étude de ce qui arrive aux restes entre la mort et la fouille, suffit à rendre compte du désordre apparent.

Cette lecture ne fait pas disparaître les crânes incisés de 2017, qui demeurent bien réels. Les habitants de Göbekli Tepe ont effectivement gravé et marqué certains crânes de leurs morts, et l'intention derrière ces gestes reste à préciser. Mais, replacée dans son contexte régional, cette pratique perd son caractère d'exception. Comme le résume Scott Haddow, bioarchéologue à l'université de Turin qui n'a pas participé à l'étude, l'obsession pour les crânes semble partagée par l'ensemble du Néolithique proche-oriental : « Partout, on observe cette focalisation sur les crânes, mais chaque groupe s'y prend légèrement différemment. »

Göbekli Tepe n'était donc pas le repaire d'une secte macabre à part, mais une communauté parmi d'autres, inscrite dans une tradition anatolienne où la tête des défunts occupait une place singulière. Le récit du culte du crâne isolé cède la place à une image plus nuancée, celle d'un intérêt funéraire largement répandu, décliné localement selon mille variantes.

Un village autant qu'un sanctuaire

Au-delà de la question des ossements, ces tombes nourrissent un débat plus ancien sur la nature même du site. Longtemps, Göbekli Tepe a été décrit comme un sanctuaire pur, un lieu de pèlerinage où des chasseurs-cueilleurs venaient par à-coups célébrer des cérémonies avant de s'en retourner vers leurs campements. Les fouilleurs lisent désormais ces sépultures tout autrement : comme la première preuve solide d'une occupation durable de la colline.4

Enterrer ses morts à proximité de l'habitat est en effet le propre des communautés sédentaires, qui ne quittent pas le lieu où reposent leurs proches. Si l'on inhumait à Göbekli Tepe, c'est que l'on y vivait, et pas seulement que l'on y venait pour prier. Cette conclusion rejoint d'autres indices accumulés ces dernières années, comme la présence de zones qui semblent avoir servi au stockage de céréales, et qui dessinent peu à peu le portrait d'un véritable village doté d'un espace cérémoniel en son centre, plutôt que celui d'un temple vide d'habitants.

Ce basculement est loin d'être anecdotique. Il touche à la manière dont on raconte la naissance de la vie sédentaire et des premières grandes architectures, à ce moment charnière où des chasseurs-cueilleurs du Néolithique précéramiqueNéolithique précéramiquePremière phase du Néolithique (env. −9 600 à −6 900), antérieure à l'invention de la poterie.→ commençaient à se fixer, à bâtir et, bientôt, à cultiver. Göbekli Tepe n'apparaît plus comme une énigme isolée, surgie du néant pour de seules raisons spirituelles, mais comme un lieu de vie où le sacré et le quotidien se mêlaient.

L'affaire illustre aussi une leçon de méthode. Göbekli Tepe fascine depuis trente ans, et cette fascination a parfois favorisé les interprétations les plus dramatiques, du temple perdu aux rites sanglants. Le travail patient de fouille et d'analyse, lui, tire souvent le site vers des explications plus sobres, où le hasard de la géologie compte autant que l'intention des hommes. Le crâne incisé reste une énigme digne d'étude, mais il ne fait plus de Göbekli Tepe un cas monstrueux : il le rattache, au contraire, au grand courant funéraire de son temps.

Les auteurs eux-mêmes se gardent de tout triomphalisme. Leur étude n'exclut pas que des pratiques funéraires inhabituelles aient existé à Göbekli Tepe ; elle souligne au contraire la « diversité considérable des rites funéraires de l'Anatolie néolithique ». Ce qu'elle écarte, c'est l'idée d'un site entièrement voué à un culte morbide des crânes. Pour trancher les dernières incertitudes, les recherches à venir viseront les pentes du tellTellColline artificielle formée par l'accumulation de couches successives de vestiges d'habitats au même endroit, caractéristique du Proche-Orient. Chaque destruction-reconstruction ajoute une strate.→, là où pourraient dormir d'autres tombes restées en place, susceptibles de livrer, cette fois, des corps complets et leur contexte intact. De quoi écrire, peut-être, un nouveau chapitre d'une histoire qui, à Göbekli Tepe, n'a pas fini de se réécrire.