Un enfant sorti de la dernière glaciation

En 1998, au fond de la Grotta delle Mura, une cavité calcaire ouverte près de Monopoli, sur la côte adriatique des Pouilles, des fouilleurs mettent au jour les restes d'un très jeune enfant. Le squelette, remarquablement complet et protégé par un effondrement de roche qui l'avait scellé, dormait là depuis la fin du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien).→. Baptisé Le Mura 1, l'individu a fait l'objet, en 2024, d'une étude parue dans Nature Communications et conduite par des chercheurs des universités de Florence, de Bologne et de Sienne, qui ont croisé la paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ ancien extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations.→, l'analyse des dents, la géochimie et la datation directe au radiocarbone.1

Grotte calcaire des Pouilles ouverte sur la côte adriatique
La Grotta delle Mura, près de Monopoli, dans les Pouilles, où le squelette fut découvert en 1998. Photo : Paolo Monti, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

La datation place la mort de l'enfant entre environ 17 320 et 16 910 ans avant le présent, dans ces siècles décisifs où l'Europe sortait tout juste du dernier maximum glaciaireDernier Maximum GlaciaireApogée de la dernière glaciation (env. 26 000 à 19 000 ans), aux calottes glaciaires maximales ; il repousse les populations vers des refuges méridionaux.→ et où les groupes humains recommençaient à se répandre vers le nord. Le Mura 1 est un garçon, mort très jeune, entre sept mois et demi et dix-huit mois selon le degré de formation de ses dents, pour une taille estimée autour de 82 centimètres.2

Ce qui fait la valeur de ce fossile, au-delà de son âge, tient à son état de conservation. Les molécules d'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→ se dégradent vite sous la chaleur et l'humidité, et le bassin méditerranéen est rarement généreux de ce point de vue. Ici, le refroidissement de la grotte et la rapidité de l'enfouissement ont préservé un matériel génétique d'une qualité rare, au point de livrer le plus ancien génome humain connu pour l'ensemble de la péninsule italienne.3

Le contexte culturel de cette période est celui de l'ÉpigravettienÉpigravettienCulture matérielle du Paléolithique supérieur final d'Italie et des Balkans, contemporaine de la sortie du dernier maximum glaciaire.→, la culture matérielle qui domine l'Italie et les Balkans à la fin du Paléolithique supérieur. Ses artisans taillaient de petites lames et des pointes à dos, chassaient le cerf et le sanglier, et commençaient, à mesure que la glace reculait, à élargir leur horizon. C'est dans ce monde en lente recomposition, entre toundras résiduelles et forêts naissantes, que Le Mura 1 a vu le jour, puis s'est éteint.

Un nourrisson, par définition, n'a presque rien vécu. Il n'a ni fabriqué d'outils, ni peint de parois, ni laissé d'autre trace que son propre corps. Et pourtant, parce que ce corps conserve l'empreinte chimique et génétique de sa très courte existence et de la grossesse qui l'a précédée, il devient l'un des témoins les plus éloquents de la vie quotidienne d'une communauté de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ à l'aube de la reconquête post-glaciaire.

La force de l'étude tient précisément à cette convergence de disciplines. Prise isolément, chacune (génétique, histologie, géochimie, anthropologie) ne livrerait qu'un fragment d'histoire ; réunies autour d'un même individu et confrontées les unes aux autres, elles se corroborent et dessinent un récit cohérent. Les marqueurs de stress des dents, par exemple, s'accordent avec la fragilité révélée par le génome, chaque discipline venant conforter la lecture des autres.

Le plus ancien génome d'Italie

La lecture du génome de Le Mura 1 a d'abord permis de reconstituer son apparence physique, avec une précision que l'os seul n'autorise jamais. L'enfant avait la peau foncée, les cheveux bruns foncés et bouclés, et, détail frappant, les yeux bleus. Cette combinaison, surprenante pour un regard contemporain, était en réalité courante chez les chasseurs-cueilleurs européens de cette époque, dont la peau claire n'apparaîtra que bien plus tard.4

Reconstitution d'un chasseur-cueilleur paléolithique à la peau foncée et aux yeux clairs
Peau foncée, cheveux bouclés et yeux bleus : une combinaison fréquente chez les chasseurs-cueilleurs de la fin du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→. Photo : Nels A. Olson, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Au-delà des traits individuels, le génome situe l'enfant dans l'arbre généalogique des populations européennes. Le Mura 1 se rattache à la composante dite de Villabruna, du nom d'un site du nord de l'Italie, qui caractérise les chasseurs-cueilleurs de l'Europe occidentale après le dernier maximum glaciaire. Mais sa signature génétique l'apparente plus étroitement encore aux chasseurs-cueilleurs du sud de l'Italie et de la Sicile, dessinant une population méridionale déjà distincte.1

Ce résultat éclaire le rôle du sud de la péninsule durant la dernière glaciation. Tandis que le nord de l'Europe demeurait inhospitalier, les terres méridionales, plus douces, ont fonctionné comme un refuge où des groupes humains ont pu se maintenir, puis comme un carrefour d'où essaimèrent, le climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ se radoucissant, les lignées qui allaient recoloniser le continent. L'étude décrit d'ailleurs une diminution progressive de la diversité génétique du nord vers le sud de l'Italie, marque d'une histoire de peuplement complexe.3

La composante de Villabruna, à laquelle se rattache l'enfant, n'est pas propre à l'Italie. On la retrouve, à des degrés divers, dans tout l'ouest du continent après le dernier maximum glaciaire, signe d'un vaste réseau de populations apparentées qui se sont étendues depuis leurs refuges méridionaux. Le Mura 1 apporte à ce tableau une pièce ancienne et méridionale, et montre que cette expansion était déjà engagée le long de la péninsule italienne voici dix-sept millénaires.3

Le génome porte aussi des indices plus quotidiens. Le Mura 1 présentait, comme la plupart de ses contemporains, une intolérance au lactose à l'âge adulte, la capacité de digérer le lait au-delà de la petite enfance ne s'étant répandue que bien après l'adoption de l'élevage. Chacun de ces détails, pris isolément, pourrait sembler anecdotique ; ensemble, ils reconstituent le portrait génétique d'une population entière à travers un unique individu.

Il faut mesurer ce que représente, pour la connaissance du peuplement italien, la lecture d'un génome aussi ancien. Jusqu'ici, l'histoire génétique de la péninsule restait surtout documentée par des restes plus récents. Avec Le Mura 1, les chercheurs disposent d'un point d'ancrage dans la profondeur du temps, un repère qui permet de mieux situer, par comparaison, les populations venues ensuite et les transformations qu'a connues la région au fil des millénaires.

Des parents proches, un cœur fragile

En examinant finement le génome, les chercheurs y ont repéré de longues plages où les deux chromosomes hérités du père et de la mère sont identiques, ce que l'on nomme des segments d'homozygotieHomozygotieÉtat d'un individu dont les deux chromosomes portent la même version d'un gène ; de longs segments homozygotes révèlent des parents apparentés.→. Leur longueur et leur abondance trahissent une consanguinitéConsanguinitéReproduction entre individus apparentés ; elle laisse dans le génome de longs segments identiques et réduit la diversité génétique.→ marquée : les parents de l'enfant étaient étroitement apparentés, vraisemblablement cousins germains.2

Schéma de segments homozygotes le long d'un chromosome
Les longs segments d'homozygotie du génome signalent des parents proches parents, indice de bandes réduites et isolées. Photo : Mohamed_A.M._Ahmed, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Ce constat n'est pas un jugement, mais une donnée démographique. Dans de petites bandes isolées, comptant peu d'individus et dispersées sur de vastes territoires, le choix des partenaires se restreint mécaniquement, et les unions entre proches parents deviennent fréquentes, parfois inévitables. Le génome de Le Mura 1 offre ainsi une mesure directe de la taille et de l'isolement des communautés humaines du sud de l'Italie à la fin du Paléolithique.

Or cette faible diversité a un revers biologique. Plus les parents sont apparentés, plus les variantes génétiques défavorables, habituellement masquées, ont de chances de se trouver réunies en double exemplaire chez l'enfant et de s'exprimer. Le Mura 1 portait précisément une telle variante, dans des gènes (notamment TNNT2 et MYBPC3) associés à la cardiomyopathie hypertrophique, un épaississement du muscle cardiaque qui accroît le risque de mort subite, en particulier chez les sujets jeunes.4

La longueur des segments homozygotes n'est pas qu'une curiosité : elle se traduit en estimations démographiques. Des segments longs et nombreux pointent vers une parenté récente entre les parents et vers une population effective réduite, c'est-à-dire un petit nombre d'individus réellement susceptibles de se reproduire. Le génome devient ainsi une sorte de recensement indirect, capable d'évaluer, à partir d'un seul corps, combien d'âmes comptait à peu près la communauté qui l'a vu naître.

Les auteurs restent prudents : rien ne prouve que cette anomalie ait causé la mort de l'enfant, et une telle démonstration demeure hors de portée. Mais sa présence illustre un mécanisme général, à savoir la façon dont une diversité génétique réduite, au sein de populations clairsemées, amplifie l'effet des mutations délétères et pèse sur la santé des générations suivantes. C'est là l'un des apports les plus marquants de l'étude : relier directement la structure sociale d'une communauté préhistorique au destin biologique d'un de ses membres.

Neuf lignes de stress gravées dans l'émail

Les dents sont des archives. À mesure qu'elles se forment, leur émail enregistre, couche après couche, les accidents de la croissance, un peu comme les cernes d'un arbre. L'analyse histologique menée à l'université de Bologne a révélé, dans les dents de Le Mura 1, au moins neuf lignes de stress, ces défauts que l'on appelle hypoplasies linéaires de l'émailHypoplasie linéaire de l'émailDéfaut de croissance de l'émail dentaireémail dentaireTissu le plus dur de l'organisme, déposé en couches rythmiques pendant la formation de la dent, qui conservent une mémoire précise du temps.→ formant une ligne visible, trace durable d'un épisode de stress, de carence ou de maladie.→, chacune correspondant à un épisode où la croissance fut perturbée par une carence, une maladie ou une détresse.5

Coupe histologique d'une dent montrant des lignes de croissance
En coupe, l'émail dentaire conserve les lignes de croissance et les épisodes de stress physiologique, avant comme après la naissance. Photo : Cecilia E. Calvert, Wikimedia Commons, CC BY 4.0.

Le plus remarquable tient à leur calendrier. Trois de ces neuf lignes se sont formées avant la naissance, pendant la vie intra-utérine, un fait rare et précieux : l'émail garde ici la trace de tensions subies par le fœtus, et donc, indirectement, par la mère durant sa grossesse. Une mère éprouvée, peut-être sous-alimentée ou malade, transmet ses difficultés au corps en formation qu'elle porte.

Les six autres lignes se sont inscrites après la naissance, jalonnant les quelques mois de la vie de l'enfant d'autant d'épreuves. Pour un nourrisson de moins de dix-huit mois, accumuler ainsi les marques de stress signale une existence précaire, exposée aux privations et aux maladies dès les premiers instants.

Ces hypoplasies, combinées à la variante cardiaque repérée dans le génome, dessinent le tableau d'un enfant déjà fragilisé avant même de naître. Les auteurs soulignent la cohérence de ces signaux indépendants, l'os, la dent et l'ADN pointant tous vers une vulnérabilité partagée. C'est cette convergence, plus qu'aucun indice pris isolément, qui donne au diagnostic rétrospectif sa solidité.

Prises ensemble, ces lignes composent une sorte de journal corporel, lisible au microscope, qui commence avant même la naissance et s'interrompt avec la mort. Là où l'archéologie classique peine à saisir l'enfance, souvent muette dans le registre matériel, l'histologie dentaire restitue le rythme intime d'une vie minuscule, scandée par ses difficultés successives.

Une mère immobile dans un monde de nomades

Les mêmes dents ont livré une autre information, d'ordre géographique. L'émail fixe, au moment de sa formation, la signature chimique de l'environnement, notamment le rapport des isotopesanalyses isotopiquesMesure des rapports entre variantes d'un même élément (oxygène, strontium, baryum) dans l'émail, qui renseignent sur l'alimentation, le climat et la mobilité.→ du strontium, dont la valeur varie selon les sols et les roches d'une région. En lisant cette signature couche par couche, les chercheurs ont pu suivre les déplacements de la mère durant la fin de sa grossesse et les premiers mois de l'enfant.1

Le résultat surprend : la signature reste stable, ce qui indique que la mère est demeurée géographiquement fixe, dans un même secteur, à une période de la vie où les groupes de chasseurs-cueilleurs étaient d'ordinaire très mobiles. Cette faible mobilité tranche avec le mode de vie attendu, fait de déplacements saisonniers au gré des ressources.2

Les auteurs y voient l'indice possible d'une stratégie de survie fondée sur la stabilité, une sédentarité relative destinée à protéger les membres les plus vulnérables de la bande, femmes enceintes et nourrissons, dans un environnement difficile. Rester sur place, près de ressources connues et sûres, pouvait offrir aux plus fragiles de meilleures chances que la route.

Cette immobilité tranche d'autant plus qu'elle s'inscrit dans un monde réputé nomadeNomadeSe dit de groupes humains sans habitat fixe, se déplaçant avec leurs troupeaux au fil des saisons ; le nomadisme pastoral structure les sociétés des steppes eurasiennes.→. Les chasseurs-cueilleurs contemporains suivaient en principe les troupeaux et les saisons, parcourant de larges territoires. Que la mère de Le Mura 1 soit restée sur place invite à nuancer cette image d'une mobilité uniforme et à admettre des comportements variés, ajustés aux circonstances et aux personnes.

Ce comportement, reconstitué à partir d'un seul individu, ouvre une fenêtre inattendue sur l'organisation sociale de ces communautés. Il suggère que les groupes du sud de l'Italie savaient moduler leur mobilité selon les besoins, et qu'ils accordaient aux soins de la mère et de l'enfant une place qui transparaît, des millénaires plus tard, dans la chimie d'une dent de laitdent de laitDent déciduale, provisoire, qui se forme dans l'enfance avant d'être remplacée par une dent définitive ; son émail enregistre les toutes premières années de vie.→.

Le Mura 1 n'a vécu que quelques saisons. Mais entre son génome, ses dents et les isotopes de son émail, cet enfant de la Grotta delle Mura condense une somme d'informations que peu de fossiles adultes auraient pu offrir. Il raconte une population méridionale repliée dans son refuge glaciaire, des bandes petites et consanguines, une santé fragile et une mère attentive à rester en lieu sûr. À travers lui se dessine, concrète et incarnée, l'Italie des premiers temps de la reconquête post-glaciaire.