A 1,5 kilomètre des Eyzies-de-Tayac, en Dordogne, s'ouvre dans la falaise de calcaire une fissure que l'on pourrait presque dépasser sans la remarquer. Derriere cette entrée modeste se cache l'une des merveilles de l'art pariétalArt pariétalArt réalisé sur les parois des grottes et abris (peintures, gravures), par opposition à l'art mobilier.→ mondial : la grotte de Font-de-Gaume, derniere grotte ornée de peintures polychromes encore accessible au public en France. Ses bisons, ses mammouths et ses rennes, peints et gravés voici 17 000 ans, rivalisent en sophistication avec les chefs-d'oeuvre de Lascaux -- avec l'immense avantage d'être encore visibles in situ.1
La grotte fut découverte scientifiquement le 12 septembre 1901 par l'instituteur Denis Peyrony, accompagné de l'abbé Breuil et du préhistorien Louis Capitan. Dès le premier regard, les trois hommes comprirent qu'ils avaient affaire a des peintures paléolithiques authentiques. Breuil, qui deviendrait "le pape de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→", effectuera des relevés minutieux de la grotte pendant des décennies. Pourtant, la grotte avait peut-etre été "redécouverte" avant eux : des inscriptions de visiteurs datant du XVIIIe siècle sont visibles dans le couloir d'entrée, mais aucun de ces visiteurs n'avait reconnu la signification des figures peintes.
Le corpus artistique de Font-de-Gaume est exceptionnel : 230 figures environ ont été recensées, dont 82 bisons, 40 mammouths, 27 rennes, des rhinocéros laineux, des chevaux, des bouquetins, des aurochs, et quelques figures anthropomorphes discrètes. La majorité appartient au style magdalénienMagdalénienDernière grande culture du Paléolithique supérieur (env. −17 000 à −12 000), apogée de l'art pariétal (Lascaux).→ (environ 17 000 - 14 000 ans avant notre ere). Certaines figures plus anciennes, attribuées au SolutréenSolutréenCulture du Paléolithique supérieur européen (env. −22 000 à −17 000), remarquable par ses pointes lithiques en feuille de laurier taillées en retouche plate. Contemporain de la deuxième phase d'art de la grotte Cosquer.→ (vers 22 000 ans), ont également été identifiées.
Ce qui distingue Font-de-Gaume des autres grottes ornées de la région périgordine, c'est sa polychromie. Les artistes magdaléniens combinaient plusieurs pigments : l'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→ rouge et jaune (oxyde de fer), le manganèse noir, et le blanc naturel de la paroi calcaire. Ils maitrisaient le sfumato -- l'estompage progressif des contours -- et utilisaient les reliefs naturels de la roche pour donner du volume aux corps des animaux. Un bison fameux semble s'arrondir sur une bosse calcaire, transformant le renflement de la pierre en rotondité du ventre.2
La scène la plus célèbre de la grotte est le "couple de rennes" : un male incline la tete vers une femelle couchée, dans ce qui ressemble a une scène de léchage ou d'affection. Cette representation du comportement animal, capturée avec une précision et une sensibilité extraordinaires, appartient aux rares exemples d'art rupestre paléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ montrant une interaction entre individus de la meme espèce. Elle soulève la question, toujours débattue, de l'intention narrative dans l'art préhistorique.
Depuis plusieurs décennies, la grotte de Font-de-Gaume est menacée par sa propre fréquentation. La chaleur corporelle des visiteurs, l'humidité de leur respiration et les micro-organismes qu'ils introduisent accélèrent la dégradation des pigments. La fréquentation a été progressivement réduite : aujourd'hui, seuls 200 visiteurs par jour sont admis, en groupes de 12 maximum. Des études de conservation ont révélé l'apparition de lichens blancs sur certaines surfaces peintes. Le débat sur une éventuelle fermeture définitive de la grotte est récurrent depuis les années 1990.3
Le paradoxe de Font-de-Gaume illustre une tension fondamentale dans la gestion du patrimoine préhistorique : comment permettre au public de vivre l'émotion d'une rencontre directe avec l'art magdalénien tout en préservant ces oeuvres irremplacables ? La création de fac-similés (comme la réplique partielle proposée au Centre d'interprétation de Font-de-Gaume) constitue une réponse partielle, mais elle ne peut pas tout a fait reproduire la magie du lieu, l'obscurité profonde du couloir, l'odeur de la roche, et l'impression d'être a 17 000 ans de distance.
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