Il est des lieux modestes dont l'histoire a fait des seuils. La grotte de La Mouthe, creusée dans le calcaire d'un vallon discret près des Eyzies, en Dordogne, est de ceux-là. À première vue, rien ne la distingue des innombrables cavités qui criblent les falaises du Périgord noir : une bouche sombre au flanc d'un coteau, un boyau étroit qui s'enfonce dans la roche, le froid humide des profondeurs. Et pourtant, c'est ici, en 1895, que l'art des cavernes a cessé d'être une fable pour devenir un fait scientifique. C'est ici que les figures peintes et gravées par les chasseurs de l'âge glaciaire, longtemps tenues pour des contrefaçons ou des fantaisies, ont arraché à la communauté savante un aveu qu'elle refusait depuis seize ans : oui, les hommes de la préhistoire avaient su dessiner des bisons et des chevaux sur la pierre, et leur main remontait à des dizaines de millénaires.
L'histoire de La Mouthe est donc moins celle d'une grotte que celle d'un revirement. Pour la comprendre, il faut remonter au traumatisme d'Altamira, cette caverne espagnole dont les magnifiques bisons polychromes avaient été, en 1879, accueillis par le mépris et le soupçon. Il faut suivre le médecin et préhistorien Émile Rivière dans les couloirs de La Mouthe, sa bougie à la main, raclant le calcin qui masquait les gravures. Il faut mesurer le poids des preuves qu'il sut rassembler, une couche archéologique scellant les images, une lampe en grès oubliée sur le sol, des gravures recouvertes de concrétions, et comprendre pourquoi, cette fois, la démonstration emporta la conviction. La Mouthe est la grotte de la réhabilitation : celle qui rendit aux peintres de l'âge glaciaire la dignité d'artistes que la science leur avait refusée.

Les Eyzies, « capitale mondiale de la préhistoire »
Avant de pousser la porte de La Mouthe, il faut planter le décor. La grotte ne s'ouvre pas n'importe où : elle appartient à un territoire qui est, à lui seul, l'un des plus extraordinaires conservatoires de l'humanité ancienne. La vallée de la Vézère, qui serpente entre Montignac et Les Eyzies, concentre sur quelques dizaines de kilomètres une densité de sites paléolithiques sans équivalent au monde. Falaises percées d'abris-sous-roche, grottes ornées, gisements de plein air : c'est là que, depuis le milieu du XIXe siècle, la jeune science de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire.→, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ a forgé ses concepts, défini ses cultures, établi ses chronologies.
Le nom même des Eyzies-de-Tayac est attaché à cette aventure intellectuelle. C'est dans les environs immédiats qu'en 1868, lors du percement d'une voie ferrée à l'abri de Cro-Magnon, on mit au jour les squelettes qui donnèrent leur nom à l'« homme de Cro-Magnon », type humain du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ supérieur européen. C'est là, dans les abris de La Madeleine, de Laugerie-Haute et Laugerie-Basse, de La Ferrassie, du Moustier, que les préhistoriens du XIXe siècle, Édouard Lartet et Gabriel de Mortillet en tête, isolèrent les grandes cultures qui structurent encore notre vision de l'âge de pierre. Le MagdalénienMagdalénienDernière grande culture du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien).→ (env. −17 000 à −12 000), apogée de l'art pariétal (Lascaux).→ doit son nom à l'abri de La Madeleine, le MoustérienMoustérienIndustrie lithique caractéristique de Néandertal, fondée sur la technique Levallois de débitage des éclats.→ à la grotte du Moustier : la nomenclature même de la préhistoire est née dans ce paysage.
Cette concentration n'est pas le fruit du hasard. La Vézère et ses affluents ont entaillé un plateau calcaire tendre, le calcaire du Crétacé, dans lequel l'érosion a creusé d'innombrables cavités et surplombs. Ces abris offraient aux groupes de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ un gîte naturel, orienté au midi, protégé des vents, dominant une vallée giboyeuse que parcouraient rennes, chevaux, bisons et aurochs. Pendant des dizaines de milliers d'années, au plus fort des glaciations, les hommes y revinrent saison après saison, y abandonnant des couches d'occupation épaisses de plusieurs mètres, mille-feuilles de cendres, d'ossements et d'outils de silex. Le sol de la Vézère est, en quelque sorte, un livre dont chaque page est une génération.
On ne saurait trop insister sur ce que cette accumulation a d'exceptionnel. Ailleurs en Europe, les vestiges du Paléolithique se présentent souvent en lambeaux, dispersés, remaniés par l'érosion ou détruits par les âges. En Vézère, au contraire, la topographie a tout conservé : les abris-sous-roche ont joué le rôle de coffres-forts naturels, scellant les dépôts à l'abri des intempéries. Les fouilleurs du XIXe siècle y trouvèrent des séquences d'une netteté presque pédagogique, où l'on pouvait lire, couche après couche, la succession des cultures comme on tourne les pages d'un manuel. C'est cette lisibilité qui fit de la région le laboratoire de la préhistoire, le lieu où se calibrèrent les premières chronologies de l'âge de pierre. Et c'est parce que les préhistoriens y avaient appris à lire le sol qu'ils surent, à La Mouthe, interpréter correctement ce que les couches leur disaient des gravures.
Au tournant du XXe siècle, Les Eyzies sont déjà un lieu de pèlerinage savant. On y vient de toute l'Europe pour fouiller, comparer, discuter. C'est dans cette atmosphère d'effervescence et de rivalités que s'inscrit la découverte de La Mouthe : non comme un coup de chance isolé, mais comme l'aboutissement d'une longue familiarité collective avec le sol périgourdin. La grotte n'aurait sans doute pas eu le même retentissement si elle s'était ouverte ailleurs ; c'est parce qu'elle se trouvait au cœur de la « capitale de la préhistoire », sous les yeux des plus grands spécialistes, que son témoignage devint irréfutable.
La découverte de 1895 : Émile Rivière dans le boyau
La grotte de La Mouthe était connue des habitants bien avant qu'on y soupçonne le moindre trésor. Son entrée, partiellement comblée par des sédiments et des déblais, servait de cellier ou de remise. C'est en désobstruant ce passage, vers 1894-1895, que des ouvriers dégagèrent un couloir plus profond, jusque-là inaccessible. La curiosité fit le reste : on signala que les parois, au fond, portaient d'étranges figures d'animaux.
L'homme qui sut entendre ce signal s'appelait Émile Rivière (1835-1922). Médecin de formation, anthropologue et préhistorien par vocation, il avait déjà fait parler de lui en fouillant les grottes de Grimaldi, à la frontière italienne, où il avait exhumé des sépultures paléolithiques. Rivière n'était pas un amateur de passage : c'était un savant rigoureux, méthodique, soucieux de preuves. Quand on lui rapporta l'existence de gravures au fond de La Mouthe, il ne cria pas au miracle. Il vint voir, mesura, fouilla.
Ce qu'il découvrit en s'enfonçant dans le boyau, à la lueur de sa bougie, dépassa ses attentes. Sur les parois, à plus de cent mètres de l'entrée, dans une obscurité totale qui n'avait jamais connu la lumière du jour, des animaux étaient gravés dans la roche : bisons, chevaux, bouquetins, un rhinocéros, et un curieux signe quadrillé qui ressemblait à une cabane. Certaines figures étaient simplement incisées au silex ; d'autres portaient des traces de couleur. Rivière comprit aussitôt l'enjeu : si ces images étaient authentiquement préhistoriques, elles bouleversaient tout ce que la science admettait alors sur les capacités artistiques des hommes de l'âge glaciaire.
Mais Rivière savait aussi dans quel champ de mines il s'avançait. Seize ans plus tôt, Altamira avait été ridiculisée. Affirmer sans preuves que des chasseurs préhistoriques avaient orné des grottes, c'était s'exposer au même sort. Aussi décida-t-il de procéder en archéologue, et non en visionnaire. Il entreprit de fouiller le sol même de la grotte, devant et sous les parois gravées. Et c'est là que son génie méthodologique fit la différence. Il constata que les couches archéologiques, les dépôts de sédiments accumulés au fil des millénaires, contenant des outils de silex et des ossements, venaient s'appuyer contre le bas des gravures, et même, par endroits, les recouvraient partiellement. Autrement dit : les images avaient été tracées avant que ces couches ne se déposent. On ne pouvait pas avoir gravé un bison sous un mètre de sédiment intact. La conclusion s'imposait : les gravures étaient au moins aussi anciennes que les dépôts qui les scellaient, donc paléolithiques.
Rivière présenta ses observations à l'Académie des sciences dès 1895, puis dans une série de communications. Il y affirma sans détour ce que beaucoup n'osaient encore croire : La Mouthe prouvait l'existence d'un art pariétal de l'âge du Renne. La grotte devint ainsi, dans l'histoire de la discipline, la première où l'art pariétalArt pariétalArt réalisé sur les parois des grottes et abris (peintures, gravures), par opposition à l'art mobilierArt mobilierObjets d'art transportables (statuettes, gravures sur os ou ivoire), comme les Vénus paléolithiques.→.→ paléolithique fut reconnu et accepté sur des bases scientifiques solides.
On mesure mal, aujourd'hui, le courage que représentait une telle affirmation. Rivière savait qu'il engageait sa réputation. Affirmer en 1895 l'existence d'un art pariétal paléolithique, c'était se ranger aux côtés du honni Sautuola, défier les autorités de la discipline, risquer le discrédit. Ses premières communications se heurtèrent d'ailleurs à la réserve, voire à l'hostilité, d'une partie de ses pairs. Certains contestèrent l'authenticité des gravures, d'autres la valeur de ses observations stratigraphiques. Mais Rivière tint bon. Il multiplia les visites, fit constater ses preuves par des témoins, documenta ses fouilles avec soin. Sa ténacité finit par payer : à mesure que d'autres grottes ornées étaient découvertes et que les arguments s'accumulaient, la cause qu'il défendait cessa d'être une excentricité pour devenir une certitude partagée.

Pourquoi l'art pariétal était rejeté : le traumatisme d'Altamira
Pour saisir l'importance de La Mouthe, il faut comprendre l'incroyable résistance que la communauté savante opposait, à la fin du XIXe siècle, à l'idée d'un art des cavernes. Cette résistance avait un nom et une date : Altamira, 1879.
Cette année-là, en Cantabrie, dans le nord de l'Espagne, un propriétaire terrien et naturaliste amateur, Marcelino Sanz de Sautuola, explorait une grotte de ses terres. Sa fille Maria, âgée de huit ans, qui l'accompagnait, leva les yeux vers le plafond bas d'une salle et s'écria, dit la légende : « Papa, des bœufs ! » Au-dessus de leurs têtes s'étalait l'un des chefs-d'œuvre absolus de l'art préhistorique : un plafond couvert de bisons polychromes, peints en ocre, en rouge et en noir, modelés avec un sens stupéfiant du relief et du mouvement. Sautuola, qui connaissait les outils paléolithiques découverts dans le sol de la grotte, fit le rapprochement et publia, en 1880, l'hypothèse que ces peintures étaient l'œuvre des chasseurs de l'âge de pierre.
La réaction du monde savant fut brutale. Les sommités de la préhistoire française, qui régnaient alors sur la discipline, refusèrent net cette idée. Gabriel de Mortillet, figure dominante, et avec lui la plupart des spécialistes, jugèrent les bisons d'Altamira trop beaux, trop achevés, trop « modernes » pour être l'œuvre d'hommes primitifs. On insinua que Sautuola s'était fait abuser, voire qu'il avait commandité un faussaire, le bruit courut qu'un peintre muet, hôte de sa maison, aurait exécuté les fresques. Le préjugé évolutionniste de l'époque y était pour beaucoup : on se représentait l'homme paléolithique comme une brute fruste, à peine sortie de l'animalité, incapable d'une expression esthétique aussi raffinée. L'art, croyait-on, était une conquête tardive de la civilisation. Comment des sauvages couverts de peaux auraient-ils pu peindre comme des maîtres ?
Il y avait aussi un obstacle technique de taille. Pour les images de plein air, ou exposées à la lumière, on pouvait toujours soupçonner une supercherie récente. Mais surtout, l'idée même qu'on ait pu peindre dans les ténèbres absolues des grottes, à des centaines de mètres de l'entrée, paraissait absurde. Comment se serait-on éclairé ? Comment aurait-on travaillé dans le noir ? L'absence de réponse à ces questions nourrissait le scepticisme. Sautuola mourut en 1888, désavoué, accusé de fraude, son honnêteté scientifique salie. Altamira devint le symbole d'une découverte trop précoce pour son temps, un scandale dont la préhistoire ne voulait plus entendre parler.
Pendant quinze ans, l'art pariétal fut donc un sujet tabou. Quiconque prétendait avoir trouvé des peintures préhistoriques dans une grotte savait qu'il s'exposait au ridicule, à l'accusation de naïveté ou de mystification. C'est dans ce climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ de défiance que survint la découverte de La Mouthe. Et c'est précisément ce contexte qui en fait toute la grandeur : Rivière ne se contenta pas d'annoncer des gravures ; il apporta, le premier, des preuves matérielles que le scepticisme ne pouvait balayer.
La Mouthe emporte la conviction
Qu'avait donc La Mouthe que n'avait pas Altamira ? La réponse tient en un mot : la stratigraphieStratigraphieÉtude de la superposition des couches (strates) d'un site archéologique ; chaque couche correspond à une phase d'occupation et fonde une chronologie relative.→. À Altamira, les peintures s'étalaient sur un plafond ; rien, dans le sol, ne permettait de prouver directement leur ancienneté. À La Mouthe, au contraire, les gravures plongeaient dans le dépôt archéologique. Rivière put démontrer que des couches contenant des silex taillés et des os, indiscutablement paléolithiques, masquaient le pied de certaines figures. Pour graver le bison, il avait donc fallu que la paroi fût dégagée ; et pour que les sédiments s'accumulent par-dessus, il avait fallu des millénaires. La logique était imparable, et elle parlait le langage que les préhistoriens respectaient : celui de la fouille et de la superposition des couches.
Un second argument vint renforcer le premier : les concrétions calcaires. Dans une grotte, l'eau qui suinte des parois dépose lentement une pellicule de calcite, un voile minéral qui se forme au rythme des siècles. Or certaines gravures de La Mouthe étaient recouvertes de ce calcin translucide. Aucun faussaire moderne n'aurait pu fabriquer une telle patine, dont le dépôt exige des durées hors de portée d'une vie humaine. La nature elle-même certifiait l'ancienneté des images.
Enfin, il y eut la lampe, nous y reviendrons en détail. Découverte sur le sol de la grotte, cette cuvette de grès taillée pour brûler de la graisse animale apportait la réponse à l'objection qui paraissait insoluble : comment avait-on pu peindre et graver dans l'obscurité ? Eh bien, avec des lampes. La preuve gisait là, sous la poussière des âges.
L'effet de ces démonstrations fut considérable, mais il ne fut pas instantané. La conversion des esprits prit quelques années et plusieurs découvertes convergentes. D'autres grottes ornées vinrent bientôt confirmer La Mouthe : Pair-non-Pair en Gironde, puis, en 1901, coup sur coup, Les Combarelles et Font-de-Gaume, toutes deux près des Eyzies, dont les parois regorgeaient de gravures et de peintures. Le préhistorien Émile Cartailhac, qui avait été l'un des plus farouches détracteurs d'Altamira, comprit alors son erreur. En 1902, il publia dans la revue savante un texte resté célèbre, intitulé « Les cavernes ornées de dessins. La grotte d'Altamira, Espagne. Mea culpa d'un sceptique ». Il y reconnaissait publiquement que Sautuola avait eu raison, et qu'il s'était lui-même trompé. Ce mea culpa marque la date officielle de la réhabilitation de l'art pariétal. Mais cette réhabilitation, on l'oublie souvent, avait commencé sept ans plus tôt, dans le boyau obscur de La Mouthe.
Les œuvres : bisons, chevaux et le tectiforme « hutte »
Que voit-on, au juste, sur les parois de La Mouthe ? La grotte n'a pas la spectaculaire profusion polychrome d'Altamira ou de Lascaux ; son art est plus sobre, dominé par la gravure, parfois rehaussé de peinture. Mais cette sobriété même, jointe à l'ancienneté de certaines figures, lui confère une place à part dans le bestiaire de l'art glaciaire.
Le répertoire est celui, classique, des grands herbivores de la steppeSteppeVaste plaine herbeuse semi-aride d'Eurasie, sans arbres, propice à l'élevage nomade et au cheval ; corridor de circulation des peuples et des techniques de la préhistoire récente.→ froide. On y reconnaît des bisons, à la silhouette massive, à la bosse marquée, à la tête basse ; des chevaux, à la crinière dressée et au ventre rond, traités avec ce sens du galbe qui caractérise tant d'œuvres magdaléniennes ; des bouquetins aux cornes recourbées ; et des aurochs, ces grands bovidés sauvages aujourd'hui disparus. La grotte recèle aussi, fait remarquable, la représentation d'un rhinocéros laineux, animal des grands froids dont la présence atteste l'ancienneté de l'occupation. Quelques figures de cervidés et de félins complètent ce bestiaire. Les animaux sont gravés au trait, parfois d'une seule incision sûre, parfois par reprises et repentirs ; certains contours sont soulignés de noir ou de rouge.
Mais la figure la plus célèbre, et la plus énigmatique, de La Mouthe n'est pas un animal. C'est un signe géométrique, un quadrillage régulier que les premiers observateurs ont aussitôt rapproché d'une construction. On l'a baptisé le tectiformeTectiformeSigne géométrique de l'art pariétal paléolithique évoquant une structure couverte (« toit » ou hutte), formé de lignes et de traits parallèles. À La Mouthe, ce motif fut longtemps interprété comme la représentation d'une habitation.→, du latin tectum, le toit, ou plus familièrement la « hutte » ou la « cabane » de La Mouthe. Rivière et ses contemporains y virent la représentation d'une habitation : un abri couvert, peut-être une tente ou une cabane de branchages, schématisée par un système de lignes et de montants. L'idée était séduisante : elle suggérait que les hommes du Paléolithique avaient voulu figurer leur propre environnement domestique, et qu'ils nous avaient laissé, sur la paroi, le plus ancien plan d'architecture de l'humanité.
Cette interprétation, longtemps populaire, est aujourd'hui regardée avec prudence. Les préhistoriens contemporains rangent le tectiforme parmi les nombreux signes géométriques de l'art pariétal, ces motifs abstraits (points, traits, claviformes, scalariformes, tectiformes) dont la signification nous échappe largement. Y voir littéralement une maison relève peut-être de la projection : nous reconnaissons un toit parce que nous savons ce qu'est un toit. Les signes tectiformes, que l'on retrouve dans plusieurs grottes du Périgord, notamment à Font-de-Gaume, où ils sont nombreux, pourraient avoir une valeur symbolique, rituelle ou identitaire que nous ne saurons sans doute jamais déchiffrer. Ils témoignent en tout cas d'une pensée symbolique élaborée, capable d'abstraction, bien au-delà de la simple imitation du réel. Le tectiforme de La Mouthe demeure ainsi l'un des grands points d'interrogation de la préhistoire : un message clair dans sa forme, opaque dans son sens, lancé vers nous à travers les millénaires.
Il faut souligner combien la mise en œuvre de ces images était exigeante. Les figures les plus profondes se trouvent à plus de cent mètres de l'entrée, dans une nuit que rien ne troublait. Pour les graver, l'artiste devait progresser dans le noir, transporter sa lumière, tenir son outil de silex d'une main et sa lampe de l'autre, ou la poser sur une saillie de la roche. Chaque trait gravé représente un geste accompli dans des conditions que nous aurions peine à supporter. Cette dimension physique de l'art des cavernes, l'effort, le danger, l'obscurité, ajoute à l'émotion qu'inspirent ces œuvres. On ne s'enfonçait pas par hasard au fond d'une grotte glaciale pour y graver un bison ; il fallait une motivation puissante, dont la nature, encore, nous échappe.
La lampe en grès : la lumière retrouvée
Parmi tous les objets que La Mouthe a livrés, un seul a la valeur d'un symbole : la lampe. Découverte par Rivière sur le sol de la grotte, elle est l'une des plus anciennes lampes connues de l'humanité, et l'une des plus belles. Taillée dans un bloc de grès rouge, elle se présente comme une cuvette ovale, soigneusement creusée en son centre pour recevoir le combustible, et munie d'un manche par lequel on pouvait la tenir ou la poser. Sur le dessous, on a même reconnu une gravure : un bouquetin incisé dans la pierre, comme si l'objet lui-même n'avait pu échapper à la pulsion figurative qui habitait ses utilisateurs.
Le principe de ces lampes paléolithiques est simple et ingénieux. On déposait dans la cuvette de la graisse ou de la moelle animale, qui jouait le rôle de combustible ; une mèche végétale, mousse, lichen, fibres, genièvre, y trempait et, une fois allumée, brûlait lentement, donnant une flamme modeste mais suffisante pour éclairer la paroi à bout de bras. Des expériences modernes ont montré qu'une telle lampe pouvait brûler pendant une heure ou davantage, en répandant une lumière chaude et stable, sans fumée excessive. C'est à la lueur tremblante de dizaines de ces lampes que furent exécutées les fresques et gravures des grottes profondes.

Il faut imaginer la scène que cet objet rend possible. Au plus profond de la grotte, un homme accroupi devant la paroi, la lampe de grès posée près de lui sur une corniche ou tenue par un compagnon. La flamme danse, et avec elle dansent les ombres ; sous cette lumière mouvante, le relief naturel de la roche semble s'animer, et l'artiste l'épouse, le souligne, le détourne, comme si le bison était déjà là, prisonnier de la pierre, attendant qu'on l'en délivre d'un trait. Bien des préhistoriens ont remarqué que les peintres glaciaires jouaient des accidents de la paroi, intégrant une bosse, une fissure, un creux dans l'anatomie de leurs figures. Cette collaboration entre la main et la roche n'était possible qu'à la lueur d'une flamme rasante, celle, précisément, que produisait la lampe à graisse. L'éclairage n'était donc pas un simple accessoire technique : il participait de l'acte créateur lui-même.
L'importance de la lampe de La Mouthe dépasse de loin sa beauté. Elle constitue, sur le plan de l'argumentation scientifique, une pièce maîtresse. Rappelons l'objection majeure des sceptiques d'Altamira : on ne pouvait pas avoir peint dans le noir total des grottes, faute d'éclairage concevable. La lampe répondait directement à cette objection. Elle prouvait que les hommes du Paléolithique disposaient bel et bien d'un moyen d'éclairage portatif, conçu spécifiquement pour pénétrer et travailler dans l'obscurité souterraine. Trouvée sur place, dans la grotte ornée elle-même, elle reliait matériellement la lumière à l'art : voici comment, et avec quoi, on avait illuminé le bison.
Cette lampe, l'une des rares lampes paléolithiques façonnées et décorées que l'on connaisse, est aujourd'hui conservée au Musée d'Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, où elle figure parmi les pièces majeures des collections préhistoriques. Elle a acquis le statut d'icône, au point de figurer parmi les emblèmes de la préhistoire périgourdine que l'on présente au grand public3 : on la reproduit dans les manuels, on l'expose comme l'emblème d'un savoir-faire et d'une intelligence que le XIXe siècle refusait obstinément de reconnaître aux chasseurs de l'âge glaciaire. La petite cuvette de grès rouge de La Mouthe n'a pas seulement éclairé une paroi ; elle a éclairé, au sens figuré, toute une science.
Datation et attribution : l'âge magdalénien
À quelle époque ces œuvres furent-elles réalisées ? La question de la datation de l'art pariétal est notoirement difficile. Une gravure dans la roche ne contient, en elle-même, aucune matière directement datable ; on ne peut lui appliquer le radiocarbone que si elle comporte un pigment organique, comme le charbon de bois, ce qui n'est pas toujours le cas. Aussi les préhistoriens ont-ils longtemps daté l'art des grottes par des méthodes indirectes : la stratigraphie, le style, l'association avec des objets datables trouvés dans le même contexte.
Pour La Mouthe, c'est précisément la stratigraphie de Rivière qui a fourni le premier cadre. Les couches archéologiques qui scellaient les gravures contenaient une industrie de silex et d'os attribuable au Paléolithique supérieur, et plus précisément au MagdalénienMagdalénienDernière grande culture du Paléolithique supérieur (env. −17 000 à −12 000), apogée de l'art pariétal (Lascaux).→, cette grande culture qui s'épanouit, en Europe occidentale, entre environ 17 000 et 12 000 ans avant notre ère. Le Magdalénien est l'apogée de l'art glaciaire : c'est l'époque de Lascaux, d'Altamira, de Font-de-Gaume, des Combarelles ; c'est le temps des chasseurs de rennes qui ont laissé, sur les parois et sur les objets, les chefs-d'œuvre que nous admirons. La lampe en grès, par sa forme et son contexte, se rattache elle aussi à cet horizon magdalénien.
Cela dit, La Mouthe pourrait bien recéler des œuvres plus anciennes encore. Le bestiaire et le style de certaines gravures, la présence du rhinocéros, la facture de plusieurs figures, ont conduit certains spécialistes à envisager des phases antérieures du Paléolithique supérieur, voire des origines remontant aux cultures qui précèdent le Magdalénien, comme le PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ moyen supérieur de la région. Comme beaucoup de grottes ornées, La Mouthe a sans doute été fréquentée et décorée à plusieurs reprises, au fil de visites étalées sur des millénaires. Ses parois ne sont pas une page écrite d'un seul jet, mais un palimpseste, une accumulation de gestes que séparaient parfois des générations.
L'attribution magdalénienne reste néanmoins la référence dominante pour l'essentiel des œuvres et pour la fameuse lampe. Elle inscrit La Mouthe dans la grande famille des sanctuaires ornés du Périgord, contemporains les uns des autres, qui dessinent ensemble une véritable province artistique du dernier âge glaciaire. Dater La Mouthe, c'est aussi la replacer dans ce réseau de grottes et d'abris où, pendant cinq millénaires, une même tradition figurative s'est transmise, enrichie, renouvelée.
La portée scientifique : la reconnaissance de l'art paléolithique
Au-delà de ses bisons et de sa lampe, La Mouthe occupe dans l'histoire des sciences une position singulière : elle est le lieu d'un changement de paradigme. Avant elle, la communauté savante niait l'existence d'un art pariétal préhistorique ; après elle, cette existence devint un fait acquis, fondateur d'un nouveau champ de recherche. Peu de grottes peuvent se prévaloir d'avoir, à elles seules, déplacé une frontière intellectuelle.
Cette portée tient à la méthode autant qu'à la découverte. Ce que Rivière a légué à la préhistoire, ce n'est pas seulement des gravures, c'est une démonstration. Il a montré qu'on pouvait prouver l'ancienneté d'une œuvre pariétale par l'archéologie de terrain : par la fouille, par la lecture des couches, par l'analyse des concrétions, par le mobilier associé. Il a transformé une question d'opinion, ces images sont-elles belles au point d'être suspectes ?, en une question de fait, ces images sont-elles, oui ou non, scellées par des dépôts paléolithiques ? Ce déplacement, du jugement esthétique à la preuve stratigraphique, est l'un des actes fondateurs de la méthode préhistorique moderne.
La reconnaissance de l'art paléolithique a eu des conséquences immenses sur notre vision de l'humanité ancienne. Elle a définitivement ruiné l'image de l'homme des cavernes comme brute inculte. Si ces chasseurs savaient observer la nature au point de restituer le galbe d'un cheval ou la masse d'un bison, s'ils maîtrisaient le trait, la couleur, la composition, s'ils inventaient des signes abstraits, c'est qu'ils possédaient une vie mentale, symbolique et spirituelle d'une richesse insoupçonnée. L'art des cavernes a ainsi reculé de plusieurs dizaines de millénaires l'origine de la pensée symbolique, de l'imaginaire, peut-être de la religion. Il a fait de l'Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ du Paléolithique un être pleinement humain, doté d'une intériorité, d'une culture, d'un besoin de représenter le monde.
Il convient aussi de rendre justice à ceux qui, dans cette affaire, eurent raison trop tôt. La réhabilitation de l'art pariétal est inséparable d'une réhabilitation des personnes : celle de Sautuola, mort déshonoré pour avoir dit vrai, et que le mea culpa de Cartailhac vint laver, hélas à titre posthume ; celle, plus discrète, de Rivière, dont le nom reste moins célèbre qu'il ne le mériterait. L'histoire des sciences aime les héros solitaires et les révélations soudaines ; la réalité est faite de patience, de querelles, de preuves lentement accumulées. La Mouthe nous enseigne que la vérité scientifique ne s'impose pas par sa seule évidence, mais au terme d'un long travail de conviction, où la rigueur de la méthode compte autant que l'éclat de la découverte.
La Mouthe, en ouvrant cette brèche, a aussi inauguré une discipline. Dans son sillage, des chercheurs comme l'abbé Henri Breuil, surnommé plus tard le « pape de la préhistoire », allaient relever, dessiner, étudier méthodiquement les parois ornées, fondant l'iconographie de l'art pariétal. La grotte périgourdine est en ce sens la matrice d'une tradition de recherche qui se poursuit aujourd'hui encore, avec les datations physico-chimiques, la photographie multispectrale et l'analyse des pigments. Tout cela commence, symboliquement, dans le boyau de La Mouthe, le jour où un médecin obstiné décida de fouiller le sol au lieu de se contenter d'admirer la paroi.
La grotte aujourd'hui : conservation et fermeture
Que reste-t-il de La Mouthe pour le visiteur d'aujourd'hui ? La grotte a été classée monument historique dès 1910, signe précoce de la reconnaissance officielle de sa valeur. Mais, comme la plupart des grottes ornées, elle paie le prix de sa fragilité. L'équilibre microclimatique des cavités souterraines est délicat : la fréquentation humaine, par la chaleur, l'humidité et le dioxyde de carbone qu'elle introduit, peut suffire à rompre cet équilibre et à provoquer le développement de micro-organismes, l'altération des pigments, la formation de voiles de calcite qui masquent les œuvres ou, à l'inverse, leur dégradation.
L'histoire de Lascaux, fermée au public dès 1963 après que des colonies d'algues et de bactéries, la fameuse « maladie verte », puis la « maladie blanche », eurent menacé ses fresques, a servi de leçon à toute la profession. Désormais, la conservation prime sur la monstration. De nombreuses grottes ornées du Périgord ne se visitent plus qu'au compte-gouttes, ou pas du tout, et l'on a multiplié les fac-similés, Lascaux II, III et IV, le fac-similé de Chauvet, pour offrir au public l'émotion des œuvres sans mettre en péril les originaux.
La Mouthe s'inscrit dans cette logique de protection. La grotte, propriété privée, n'a connu qu'une fréquentation touristique limitée et reste aujourd'hui d'un accès très restreint, soumis aux impératifs de conservation. Ses gravures, plus discrètes et plus difficiles à lire que les grandes fresques de Lascaux, n'en exigent pas moins une surveillance attentive. Le visiteur de passage aux Eyzies ne pénétrera sans doute pas dans le boyau historique ; mais il pourra, au Musée national de Préhistoire qui domine le village, et au Musée d'Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye où repose la lampe, mesurer l'héritage de la grotte.
Cette discrétion finale a quelque chose de juste. La Mouthe n'a jamais été une grotte spectaculaire : sa grandeur fut d'abord scientifique et historique, non touristique. Qu'elle s'efface aujourd'hui derrière des sites plus monumentaux ne diminue en rien sa place. Elle demeure la grotte du seuil, celle par où la science est entrée dans l'âge de l'art des cavernes. Et le silence qui l'enveloppe désormais ressemble, en un sens, à celui dans lequel ses bisons furent gravés, un silence chargé de sens, qu'il faut savoir écouter.
Conclusion : le seuil franchi
L'histoire de la grotte de La Mouthe est l'histoire d'un basculement. En quelques années, à la charnière des XIXe et XXe siècles, l'humanité a changé de regard sur son propre passé. Ce qu'elle tenait pour impossible, que des chasseurs de l'âge glaciaire aient été des artistes, est devenu une évidence, et cette évidence a tout recoloré : l'image que nous nous faisons de nos ancêtres, la profondeur que nous accordons à la culture humaine, la dignité que nous reconnaissons aux peuples sans écriture. La Mouthe est le pivot discret de cette révolution.
Il y a une leçon dans cette histoire, et elle dépasse la préhistoire. Le scandale d'Altamira, le rejet de Sautuola, le mépris des sommités savantes nous rappellent combien le préjugé peut aveugler ceux-là mêmes qui se croient les gardiens de la raison. Pendant quinze ans, des hommes éminents ont refusé une vérité parce qu'elle heurtait leur représentation du monde. Il a fallu la patience d'un fouilleur, la rigueur d'une démonstration stratigraphique, l'humble témoignage d'une lampe de grès pour que la science consente enfin à voir ce que des enfants, comme la petite Maria, avaient su reconnaître d'instinct : des bisons sur la pierre, et derrière eux, des hommes pleinement humains.
Aujourd'hui, lorsque l'on évoque l'art pariétal, Lascaux, Chauvet, Altamira, Font-de-Gaume, on oublie souvent le modeste vallon des Eyzies où tout a commencé. Mais sans La Mouthe, sans Émile Rivière s'enfonçant dans l'obscurité sa bougie à la main, ces noms prestigieux n'auraient peut-être jamais été reconnus pour ce qu'ils sont : les plus anciens témoignages de la création humaine. La grotte de La Mouthe est le seuil que la préhistoire a franchi pour devenir, enfin, une histoire de l'esprit autant que des outils. C'est à ce titre, plus qu'à tout autre, qu'elle mérite de rester dans la mémoire de la science.
La Mouthe fait partie des sites fondateurs de la connaissance de l'art paléolithique et mérite une plus grande notoriété. La concurrence avec Lascaux, Font-de-Gaume et Les Combarelles lui fait de l'ombre alors qu'elle offre des témoignages rupestres tout aussi précieux. Un petit documentaire retraçant l'histoire de sa découverte et de son authentification serait une belle production.
La grotte de La Mouthe dans la Dordogne est l'une des premières grottes ornées à avoir été reconnue comme authentiquement paléolithique, à la fin du XIX e siècle. Avant elle, la communauté scientifique refusait de croire que des humains préhistoriques avaient pu créer un art aussi élaboré. Cette histoire de la découverte de l'art préhistorique est aussi passionnante que l'art lui-meme.