Au coeur de l'Arabie saoudite, à mi-chemin entre Médine et Aqaba, s'étend un site que les archéologues ont mis huit ans à explorer méthodiquement : Hégra, ancienne capitale du royaume nabatéen après Pétra, aujourd'hui inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO.1 Ce documentaire de SLICE Histoire retrace les grandes découvertes de ces fouilles franco-saoudiennes, menées par une équipe internationale au milieu des rochers roses et des tombeaux taillés dans le grès.

Hégra, la cité oubliée du désert

Connue dans l'Antiquité sous le nom d'Hegra ou Haegra, et appelée aujourd'hui Mada'in Saleh par les Arabes, la cité nabatéenne s'étendait sur plusieurs kilomètres carrés dans le Hedjaz, la région montagneuse d'Arabie occidentale.2 Les Nabatéens, peuple de commerçants et de bâtisseurs, avaient fait de ce lieu un carrefour incontournable des routes caravanières reliant l'Arabie du Sud (actuel Yémen) à la Méditerranée, acheminant encens, myrrhe, épices et produits de luxe vers le monde romain et hellénistique.

Deux tombeaux nabatéens bien conservés à la nécropole de Qasr al-Bint, Hégra
Deux tombeaux finement sculptés de la nécropoleNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques. de Qasr al-Bint (tombes 21-22), représentatifs de l'art funéraire nabatéen dans sa phase de maturité. (Crédit : Following Hadrian, CC BY-SA 2.0, Wikimedia Commons)

Ce qui frappe d'emblée le visiteur -- et le téléspectateur -- c'est la densité des monuments funéraires : plus de 130 tombeaux monumentaux ornent les falaises de grès rose, taillés directement dans la roche entre le Ier siècle avant notre ère et le Ier siècle de notre ère. Chaque tombeau affiche une façade architecturale élaborée, mêlant influences grecques, égyptiennes et mésopotamiennes dans un style proprement nabatéen, identifiable à ses frises de corbeaux (les "Nabataean crow-step"), ses niches à statues et ses inscriptions en araméen.

Huit ans de fouilles franco-saoudiennes

La mission archéologique de Hégra, lancée en 2008 sous la direction conjointe de la Commission saoudienne pour le tourisme et le patrimoine national (SCTH) et d'une équipe française du CNRS, représente l'une des fouilles les plus ambitieuses menées en péninsule Arabique.1 Pendant huit ans, les archéologues ont cartographié, fouillé et analysé systématiquement l'ensemble du site, couvrant les nécropoles, les quartiers d'habitat, les installations hydrauliques et les zones cultuelles.

Le Tombeau du Lion, Tombe 37, style Proto-Hégra, nécropole de Qasr al-Bint
Le "Tombeau du Lion" (Tombe 37), l'un des monuments les plus anciens du site, en style Proto-Hégra 1 -- caractérisé par sa façade à fronton simple surmontée d'un aigle. (Crédit : Following Hadrian, CC BY-SA 2.0, Wikimedia Commons)

L'une des révélations majeures de cette mission concerne la gestion de l'eau : dans un environnement désertique où les pluies sont rarissimes, les Nabatéens avaient développé un réseau hydraulique sophistiqué de puits, de citernes et de canaux d'irrigation permettant d'alimenter une ville de plusieurs milliers d'habitants et de cultiver des jardins. Les fouilles ont mis au jour plus de 130 puits, dont certains atteignent 40 mètres de profondeur, témoignant d'une maîtrise de l'ingénierie hydraulique remarquable pour l'époque.

Les inscriptions découvertes sur les tombeaux et les rochers environnants constituent une autre source d'information précieuse. Rédigées principalement en araméen nabatéen -- l'ancêtre de l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire. arabe -- elles livrent des informations sur l'identité des défunts, leur statut social, les prix payés pour la construction des tombes et les malédictions lancées contre quiconque oserait profaner les sépultures. Ces textes permettent de reconstituer partiellement la société nabatéenne de Hégra : une communauté cosmopolite où marchands, artisans et fonctionnaires de l'empire nabatéen coexistaient avec des populations locales arabes.

La fin mystérieuse d'une capitale

La prospérité de Hégra prit fin avec la conquête romaine du royaume nabatéen en 106 de notre ère, lorsque l'empereur Trajan annexa les territoires nabatéens pour en faire la province d'Arabie Pétrée.3 Mais contrairement à Pétra, qui continua de vivre comme capitale provinciale romaine, Hégra fut progressivement abandonnée. La réorientation des routes commerciales, la perte du statut de carrefour caravannier et peut-être des modifications climatiques entraînèrent le dépeuplement progressif de la cité au cours des IIe et IIIe siècles.

Tombe 27 à la nécropole de Hégra, Mada'in Saleh, Arabie saoudite
La tombe 27, l'une des mieux conservées de la nécropole, illustre la richesse décorative des façades nabatéennes avec ses pilastres, ses frises et ses niches à effigie. (Crédit : Following Hadrian, CC BY-SA 2.0, Wikimedia Commons)

Pendant des siècles, le site fut connu des Bédouins et des voyageurs arabes mais resta peu accessible aux Occidentaux. Ce n'est qu'au XIXe siècle que les premiers explorateurs européens -- dont l'Anglais Richard Burton en 1877 -- décrivirent les monuments de Mada'in Saleh à un public élargi. Classé au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2008, le site fait aujourd'hui l'objet d'un important projet de valorisation touristique dans le cadre de la Vision 2030 de l'Arabie saoudite, qui ambitionne d'en faire l'une des grandes destinations archéologiques mondiales.

Ce documentaire offre une plongée rare dans les coulisses de ces fouilles exceptionnelles, donnant la parole aux archéologues qui ont consacré des années à exhumer les secrets de cette cité du désert. Entre les tombeaux sculptés, les inscriptions déchiffrées et les systèmes hydrauliques reconstitués, c'est tout un pan méconnu de l'histoire du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture. ancien qui se révèle.