Au coeur de la banlieue nord-est du Caire, entre autoroutes et immeubles modernes, se dressait autrefois la cite d'Iounou, que les Grecs ont nommee Heliopolis : la "Ville du Soleil". Ce fut pendant des millenaires le centre religieux le plus important d'Egypte, siege du culte d'Atoum et de Ra, ou les grandes theologiques pharaoniques ont ete elaborees. Une mission archeologique egyptienne vient d'y mettre au jour la tombe d'un personnage de haut rang du Nouvel Empire : Panehsy, chef des gardiens du temple d'Amon.

Obelisque d'Heliopolis au Caire, seul vestige du grand temple d'Atoum
L'obelisque de Senousret I (XIIe dynastie) est le seul vestige architectural encore debout du grand temple d'Iounou. Il domine aujourd'hui le quartier d'Al-Matariya au nord du Caire. Credit : Library of Congress / Wikimedia Commons

La decouverte a ete annoncee par le ministere egyptien du Tourisme et des Antiquites, qui conduit depuis plusieurs annees des fouilles systematiques dans ce secteur menace par l'urbanisation galopante. La tombe de Panehsy, creusee dans le calcaire et ornee de reliefs polychromes en partie conserves, offre une fenetre exceptionnelle sur la hierarchie sacerdotale de l'epoque ramesside, entre les XIXe et XXe dynasties (1295-1069 av. J.-C.).

Heliopolis, capitale spirituelle oubliee

Heliopolis etait l'equivalent egyptien de ce que Jerusalem ou La Mecque representent pour les mondes abramitiques : le lieu ou l'univers a commence. Selon la theologie heliopolitaine, c'est sur la Butte Primordiale d'Iounou que le dieu Atoum s'est autogenere, crachant ou eternuant les premiers couples divins, donnant naissance a l'ennead heliopolitain. De cette cosmogonie, consignee dans les Textes des Pyramides des la Ve dynastie, ont decoule presque tous les grandes mythes religieux egyptiens.

Obelisque d'Heliopolis, vue rapprochee
Vue de l'obelisque d'Heliopolis, qui date du regne de Senousret Ier (vers 1956 av. J.-C.). Des fouilles recentes ont mis au jour de nouveaux vestiges autour de cet axe historique. Credit : Wikimedia Commons

Le Grand Temple d'Atoum a Heliopolis etait l'un des plus vastes d'Egypte. Deux des obelisques qu'il abritait se dressent aujourd'hui a Londres et a New York sous le nom d'"Aiguilles de Cleopatre", tandis qu'un troisieme est erige a Paris sur la place de la Concorde. La ville elle-meme a quasiment disparu sous les couches d'occupation medievale et moderne, ne laissant qu'un seul obelisque in situ et quelques blocs de granite epars.

Panehsy, serviteur du dieu cache

Le proprietaire de la tombe decouverte, Panehsy (litt. "le Nubien" en egyptien), portait le titre de imy-ra wadj-wer n Amon, que l'on peut traduire par "chef des gardiens du domaine d'Amon". Ce titre indique une position elevee dans la bureaucratie sacerdotale qui gerait les considerables proprietes foncieres et ateliers de production du temple d'Amon-Ra a Karnak, dont les possessions s'etendaient jusqu'a Heliopolis.

Relief du temple de Derr representant Ramses II en offrande
Relief du temple nubien de Derr representant Ramses II en train d'offrir des fleurs a la triade divine. Les reliefs de ce type ornaient aussi les chapelles privees des hauts fonctionnaires du Nouvel Empire. Credit : Wikimedia Commons

Les scenes representees sur les parois de la tombe illustrent les fonctions de Panehsy : on y voit des processions de porteurs d'offrandes, des scenes de banquet funeraire et, detail remarquable, une representation du proprietaire supervisant le pesage de metallaux precieux dans les ateliers du temple. Les textes hieroglyphiques qui accompagnent ces images invoquent Osiris, Anubis et Ra-Horakhty pour assurer une resurrection en bonne et due forme.

Des fouilles urgentes dans une cite en peril

La mission archeologique qui a decouvert la tombe de Panehsy travaille dans des conditions difficiles. Le site d'Heliopolis est l'un des plus menaces d'Egypte : des milliers de tonnes de remblais, de constructions medievales et d'habitations illegales recouvrent des couches archeologiques qui n'ont jamais ete pleinement explorees. La nappe phreatique en hausse constante, l'humidite et la pollution atmospherique degradent rapidement les monuments mis au jour.

Statue en pierre de l'ancien pretre egyptien Hapu au musee Egizio de Turin
Statue assise d'un pretre egyptien du Nouvel Empire (musee Egizio de Turin). La titulature de Panehsy, decouverte dans sa tombe, place ce fonctionnaire a un niveau comparable dans la hierarchie sacerdotale. Credit : Wikimedia Commons

Ces dernieres annees, les equipes egyptiennes ont multiplie les decouvertes a Heliopolis et dans ses abords immediats : sphinx rams en alabatre, statues de pharaons, ateliers de fonderie du Moyen Empire, tombes de la Basse Epoque. La tombe de Panehsy s'inscrit dans cette serie de decouvertes qui redessinent progressivement la topographie de la cite sacree, la plus ancienne metropole religieuse de l'Egypte pharaonique.

Les objets retrouves dans la chambre funeraire, dont des shabtis de faience bleue, des vases canopes miniaturises et des colliers de perles en fritte, sont en cours d'etude au Musee egyptien du Caire. La tombe elle-meme fait l'objet d'un programme de conservation d'urgence, les reliefs etant sensibles aux variations d'humidite induites par les premiers jours d'exposition a l'air ambiant apres des siecles d'ensevelissement.