Entre le XVIIe et le XIIe siecle avant notre ere, une puissance majeure domine l'Asie Mineure et une bonne partie du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→ : l'Empire hittiteEmpire hittiteGrande puissance anatolienne du Bronze récent, centrée sur Hattusha ; au XIIIe siècle av. J.-C., ses grands rois arbitraient les affaires de leurs royaumes vassaux de Syrie.→. Fonde en Anatolie centrale, sur le plateau qui correspond a l'actuelle Turquie, cet empire a rivalise avec l'Egypte de Ramses II, affronté les Assyriens et forge les premieres lois connues sur la protection des esclaves. Pourtant, pendant des siecles, les HittitesHittitesPeuple de l'âge du Bronze ayant fondé un puissant empire en Anatolie centrale au IIe millénaire av. J.-C., maîtrisant l'architecture taillée et la défense.→ ont ete presque entierement oublies de l'histoire. Ce n'est qu'a la fin du XIXe siecle que les archeologues ont commence a les extraire de l'oubli, et ce n'est qu'en 1915 que le linguiste Bedrich Hrozny a dechiffre leur langue - le hittite, la premiere langue indo-europeenne connue a avoir ete ecrite. Aujourd'hui, leur capitale Hattusa et le sanctuaire rupestre de Yazilikaya sont inscrits au Patrimoine mondial de l'UNESCO et livrent encore, fouille apres fouille, des secrets sur une civilisation aussi sophistiquee que meconnue.
Les Hittites sont un peuple indo-europeen qui s'installe en Anatolie vers 2000 avant notre ere, probablement en provenance des steppes pontiques-caspiennes, comme d'autres peuples de la famille indo-europeenne a la meme epoque. Ils absorbent les populations locales (les Hattiens, dont ils empruntent une partie du nom et de la mythologie) et fondent progressivement un Etat centralise dont la capitale, Hattusa, se dresse sur un plateau forteresse a 1 000 metres d'altitude, entouree de remparts en pierres cyclopeennes et de portes monumentales gardees par des lions et des sphinx de pierre.
Les origines : de la cite-etat a l'empire
L'histoire hittite se divise conventionnellement en trois periodes. L'Ancien Royaume (vers 1700-1500 av. J.-C.) est une epoque de formation et d'expansion locale. Le roi Hattusili Ier est le premier a porter le titre de "Grand Roi" et a conduire des campagnes militaires en Syrie du Nord. Son successeur Mursili Ier pousse jusqu'en Mesopotamie et saccage Babylone vers 1595 av. J.-C., mettant fin a la premiere dynastie babylonienne - un acte qui bouleverse l'equilibre du Proche-Orient ancien[1].
Le Moyen Royaume (vers 1500-1380 av. J.-C.) est une periode troublee, marquee par des guerres de succession, des tensions avec les Hurrites (le royaume de Mitanni) et une crise profonde qui failli emporter l'empire. Ce n'est qu'avec le Nouvel Empire (vers 1380-1180 av. J.-C.) que les Hittites atteignent leur apogee. Sous Suppiluliuma Ier (vers 1344-1322 av. J.-C.), l'empire s'etend de la mer Egee a l'Euphrate, dominant la Syrie et mettant fin a l'hegemonie de Mitanni. L'Egypte elle-meme est contrainte de negocier.
Qadesh et le premier traite de paix de l'histoire
La confrontation la plus celebre de l'histoire hittite est la bataille de Qadesh (vers 1274 av. J.-C.), qui oppose le pharaonPharaonTitre du souverain de l'Égypte antique, considéré comme un dieu vivant garant de l'ordre cosmique (la Maât), chef suprême de l'État, de l'armée et du culte.→ Ramses II a Muwatalli II sur les rives de l'Oronte, dans l'actuelle Syrie. La bataille est l'une des premieres grandes batailles de chars de l'histoire : on estime que les deux armees alignaient ensemble plusieurs milliers de chars de guerre. Son issue est incertaine - les deux camps s'attribuent la victoire - mais ses consequences sont claires : aucun des deux empires n'a ecrase l'autre. Seize ans plus tard, vers 1259 av. J.-C., les rois Hattusili III et Ramses II signent le traite de paix de Qadesh[2]. C'est le plus ancien traite international connu, conserve a la fois en version egyptienne (sur les murs du temple de Karnak) et en version hittite (sur des tablettes cuneiformes). Une copie trône depuis 1970 au siege des Nations Unies a New York, symbole de la diplomatie la plus ancienne.
Hattusa : une capitale de pierre
La capitale hittite Hattusa, fouilee depuis la fin du XIXe siecle et classee UNESCO en 1986, est l'un des complexes monumentaux les mieux conserves de l'age du Bronze. Les fouilles allemandes de la Deutsche Orient-Gesellschaft, qui se poursuivent depuis 1906, ont mis au jour une ville de plus de 180 hectares, entouree de 6 kilometres de remparts en pierre et en brique crue. Des postes de surveillance, des tours, des portes monumentales decorees de sculptures (la Porte des Lions, la Porte des Sphinx, la Porte du Roi) structurent un espace urbain organise autour d'une citadelle haute et d'une ville basse.
Dans les archives de la citadelle ont ete decouverts pres de 30 000 tablettes cuneiformes, redigees en hittite mais aussi en akkadien (la langue diplomatique du Proche-Orient ancien), en hourrite, en louvite et en d'autres langues. Ces archives constituent la principale source d'information sur la civilisation hittite : administration, droit, mythologie, correspondance diplomatique, rituels religieux. On y trouve par exemple des traites de vasselite, des codes de loi (le Code hittite, remarquable par son recours aux amendes plutot qu'aux mutilations), et des textes mythologiques dont certains pourraient avoir influence les mythologies grecque et mesopotamienne[3].
La religion hittite : mille dieux
Les Hittites se definissaient eux-memes comme le "peuple aux mille dieux". Leur pantheon, fruit de plusieurs siecles de syncrétisme entre traditions hattienne, hourrite, mesopotamienne et louvite, est en effet d'une richesse exceptionnelle. Le dieu de l'Orage (Teshub en hourrite, Taru en hattien) et la deesse du Soleil d'Arinna occupent le sommet du pantheon. Le sanctuaire rupestre de Yazilikaya, a quelques kilometres de Hattusa, est le monument le plus impressionnant de la religion hittite : deux galeries creusees dans le rocher, dont les parois sont ornees d'un defile de plus de 90 divinites sculptees en relief, certaines portant des emblemes cosmiques ou des attributs guerriers. La grande galerie represente une procession de la totalite du pantheon hittite - un document iconographique unique sur la religion de l'age du Bronze[4].
Le fer et l'innovation technique
L'une des contributions les plus durables des Hittites a l'histoire technique est leur maitrise precoce de la metallurgie du fer. Des la fin du IIe millenaire, ils produisaient des objets en fer - poignards, haches cerimoniales - d'une qualite superieure a celle du bronze, et en controlaient jalousement la diffusion. Des lettres diplomatiques conservees dans les archives de Hattusa montrent que d'autres rois (notamment le roi d'Assyrie) suppliaient le roi hittite de leur envoyer du fer, qui etait a l'epoque plus precieux que l'or[1]. Ce monopole technique n'a cependant pas suffi a empecher l'effondrement de l'empire.
L'effondrement de l'age du Bronze et la fin des Hittites
Vers 1180 avant notre ere, l'Empire hittite disparait brutalement. Hattusa est incendiee et abandonnee. Le Nouvel Empire s'effondre en quelques decennies, en meme temps que d'autres grandes civilisations de la Mediterranee orientale - Mycenes, Ugarit, le royaume de Chypre. Ce collapse de l'age du Bronze, l'une des catastrophes civilisationnelles les plus importantes de l'histoire ancienne, est attribue a une combinaison de facteurs : seismes, secheresses prolongees, raids des "Peuples de la Mer", troubles internes. Les Hittites ne survivent qu'a travers de petits Etats neo-hittites en Syrie du Nord et en Anatolie du Sud-Est, qui perpetuent certaines traditions artistiques et linguistiques jusqu'au VIIIe siecle avant notre ere, avant d'etre absorbes par l'empire assyrien.
Redecouvert par les archeologues, dechiffre par les linguistes, l'empire hittite nous rappelle que l'histoire du Proche-Orient ancien est d'une richesse et d'une complexite que les seuls recits egyptiens ou mesopotamiens ne peuvent epuiser. Ces "gens aux mille dieux", maitres du fer et de la diplomatie, ont pese de tout leur poids sur les equilibres du monde antique - avant de disparaitre si completement que le monde les a oublies pendant deux millenaires.
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