Il y a 850 000 ans, les humains qui peuplaient la Sierra de AtapuercaAtapuercaEnsemble de sites archéologiques de la sierra d'Atapuerca (Burgos, Espagne), inscrit à l'UNESCO, livrant une exceptionnelle séquence de fossiles humains, dont la Sima de los Huesos et Homo antecessor.→, dans le nord de l'Espagne, mangeaient leurs semblables. Y compris les plus jeunes. De nouvelles fouilles menees par l'Institut catalan de paleoecologie humaine et evolution sociale (IPHES) ont mis au jour un os de cou appartenant a un enfant de deux a quatre ans, portant une coupure nette caracteristique des pratiques de depegage.1
Une coupure franche sur un os de bambin
L'os cervical a ete decouverte en juillet 2025, dans la grotte Gran Dolina, au coeur du site d'Atapuerca, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO. La trace gravee dans la surface de l'os ne laisse guere de doute : il s'agit d'une coupure deliberee, pratiquee avec un outil en pierre tranchant, dans le but de prelever de la chair.
"Ce cas est particulier, non seulement a cause de l'age de l'enfant, mais aussi pour la precision de cette coupure", explique Palmira Saladié, co-directrice des fouilles a Gran Dolina. "C'est la preuve directe que cet enfant a ete traite comme toutes les autres proies." L'os fait partie d'un ensemble d'une dizaine de squelettes decouverts au cours de la meme campagne de fouilles, dont une grande proportion presente des marques similaires.2
Trente ans de fouilles, une douzaine de cas confirmes
La decouverte n'est pas isolee. En trente ans d'exploration systematique du site d'Atapuerca, les chercheurs ont recense une douzaine de cas de cannibalisme averes. Plus revelateur encore : environ 30 % de l'ensemble des os retrouves dans la grotte Gran Dolina portent des marques evocatrices de pratiques cannibales.
"Les coupures sur les os n'apparaissent pas seules, precise Palmira Saladié. Des traces de morsures humaines ont ete identifiees sur les os. C'est ce qui constitue la preuve la plus grande que les corps trouves sur ce site ont ete consommes." La conjonction de marques d'outils lithiques et d'empreintes de dents humaines constitue pour les specialistes la signature la plus fiable d'un acte anthropophage delibere.3
Pour les chercheurs, ces trouvailles repetees demontrent que le cannibalisme n'etait pas un comportement exceptionnel a Atapuerca. "Ce que nous arrivons a documenter, c'est la continuite de ces comportements. La consommation des morts n'etait pas exceptionnelle, mais repetee", insiste Palmira Saladié. Le cannibalisme pouvait repondre a des imperatifs de survie, mais aussi constituer un moyen de controle territorial, d'intimidation des groupes rivaux, voire de pratiques rituelles.
Homo antecessor : une espece enigmatique au carrefour de l'evolution
Les restes exhumes a Gran Dolina appartiennent a Homo antecessor, une espece identifiee pour la premiere fois en 1997 a Atapuerca, et dont les vestiges n'ont a ce jour ete retrouves qu'en Europe occidentale. Ses dates : entre 850 000 et 780 000 ans avant le present, ce qui en fait les plus anciens representants du genre Homo decouvert en Europe.
Sa position dans l'arbre de l'evolution humaine fait toujours l'objet de debats. Certains chercheurs le considerent comme l'ancetre commun de l'homme de Neandertal et d'Homo sapiens. D'autres le placent sur une branche distincte, proche de l'Homme de Heidelberg. Une etude genetique parue en 2020 dans Nature, fondee sur des proteines fossiles extraites d'une dent de Gran Dolina, a suggere qu'Homo antecessor etait une lignee soeur des Neandertals, des Denisoviens et des humains modernes, plutot que leur ancetre direct.4
Les plus anciens cannibales d'Europe ?
La question de l'anciennete du cannibalisme reste ouverte. Des traces de consommation humaine encore plus anciennes - datant d'environ 1,45 million d'annees - avaient ete decouvertes au Kenya, mais les marques sur les os n'avaient pas pu etre formellement attribuees a des humains plutot qu'a des carnivores.
Les habitants de Gran Dolina seraient donc, a ce jour, les candidats les plus serieux au titre de "premiers cannibales documente en Europe". La systematicite du phenomene a Atapuerca, a travers de multiples niveaux stratigraphiques et sur des milliers d'annees, confere a cette decouverte une portee qui depasse le simple fait-divers prehistorique. Elle interroge profondement la nature des relations sociales et des comportements alimentaires chez les hominines les plus anciens du continent.5
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