Le 2 septembre 2003, dans une grotte perdue de l'île de Florès, en Indonésie, une équipe australo-indonésienne dirigée par Peter Brown et Mike Morwood met au jour un squelette partiel qui va changer la carte de l'humanité préhistorique. La créature, un adulte féminin baptisé LB1, ne dépasse pas un mètre pour un poids estimé à vingt-cinq kilogrammes. Sa boîte crânienne, dont le volume avoisine 380 centimètres cubes, soit à peine plus qu'un chimpanzé, ne ressemble à aucune espèce humaine connue. Pourtant, autour du squelette gisent des outils de pierre taillée et les ossements d'un éléphant nain. L'être qui est mort dans cette grotte chassait, façonnait des outils, et vivait en société1.
Ce premier spécimen sera suivi de plus d'une centaine d'ossements appartenant à au moins quatorze individus, tous extraits de la grotte de Liang Bua, dont le nom signifie « grotte fraîche » en langue locale. Les datations placent les fossiles entre environ 100 000 et 60 000 ans avant notre ère, et les outils lithiques associés entre 190 000 et 50 000 ans. L'espèce s'éteignit vraisemblablement à l'arrivée d'Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ dans la région, voici quelque 50 000 ans1.
Une île comme laboratoire évolutif
Pour comprendre Homo floresiensis, il faut d'abord comprendre Florès. Cette île de l'archipel indonésien, longue d'environ 360 kilomètres, n'a jamais été rattachée au continent asiatique, même lors des glaciations maximales où le niveau marin s'abaissait de 120 mètres. Elle constituait donc, depuis des millions d'années, un monde à part, gouverné par des règles évolutives particulières. C'est ce que les biologistes appellent l'effet insulaire : sur une île, les grandes espèces tendent à rapetisser faute de ressources abondantes, tandis que les petites espèces grossissent, libérées de leurs prédateurs habituels2.
Florès en offre l'illustration parfaite. L'île abritait autrefois le Stegodon florensis insularis, un éléphant nain de la taille d'un buffle, descendant d'espèces beaucoup plus grandes venues d'Asie. Elle hébergeait aussi le varan de KomodoHominidéMembre de la lignée humaine au sens large, incluant les humains actuels, leurs ancêtres et les grands singes apparentés.→ et ses ancêtres, ainsi que des rats géants. Dans cet écosystème singulier, un ancêtre humain qui aurait colonisé l'île bien avant 100 000 ans pouvait avoir subi, lui aussi, cette réduction de taille au fil des générations.
Les chercheurs estiment que les ancêtres d'Homo floresiensis sont arrivés à Florès voici environ 1 à 1,3 million d'années, probablement une population d'Homo erectus, l'espèce qui peuplait alors l'Asie du Sud-Est. Au fil des millénaires, l'isolement insulaire et la sélection naturelle auraient réduit leur stature et leur volume cérébral dans une logique de nanisme insulaireNanisme insulaireRéduction de la taille corporelle d'une espèce animale due à l'isolement sur une île, où les ressources sont limitées et les prédateurs absents. Explique la petite stature d'Homo floresiensis.→, un phénomène bien documenté dans le règne animal2.
Anatomie d'un hobbit
La morphologie d'Homo floresiensis est déroutante. Les traits qui sautent aux yeux sont sa petite taille (environ 106 cm pour LB1) et son cerveau microscopique (380 cm³). Mais l'examen détaillé révèle une mosaïque de caractères anciens et modernes. Les pieds sont proportionnellement énormes par rapport aux jambes courtes, ce qui suggère une démarche légèrement différente de la nôtre. Les poignets possèdent des os de forme archaïqueArchaïqueSe dit d'une population ou d'une forme humaine ancienne et aujourd'hui disparue (Néandertal, Denisova, lignées fantômes), par opposition aux humains anatomiquement modernes.→, proches de ceux des australopithèques africains. En revanche, les dents, bien que grandes relativement au crâne, présentent certaines affinités avec Homo sapiens.
Le crâne lui-même, bien que petit, montre un profil de l'os temporal qui rappelle davantage Homo erectus que les microcéphales modernes, argument clé contre la thèse qui voulait faire de LB1 simplement un Homo sapiens atteint d'une maladie. Des analyses IRM virtuelles du crâne publiées dès 2005 ont montré que la forme du cerveau, et notamment l'expansion des lobes frontaux et temporaux, diffère fondamentalement d'un cerveau humain réduit par pathologie. Le cerveau de LB1 ressemble davantage à un cerveau réorganisé qu'à un cerveau miniaturisé1.
Des outils, de la chasse et du feu
Ce qui rend Homo floresiensis particulièrement troublant, c'est la sophistication de ses comportements supposés. Liang Bua a livré des milliers d'outils de pierre : des éclats et des petits bifaces dont la technique rappelle ce qu'Homo erectus produisait en Asie, mais aussi des lames et des microlithes plus élaborés. Ces outils coupaient, raclaient, perçaient. Certains chercheurs voient dans ces séries lithiques une évolution locale autonome, signe que, malgré un cerveau réduit, la population florésienne maintenait une culture matérielle fonctionnelle et transmissible.
Les ossements d'animaux associés aux fossiles témoignent d'une chasse active : Stegodon nain, rats géants, tortues, lézards et oiseaux constituent l'essentiel du menu. Des traces de feu ont également été identifiées dans les niveaux archéologiques correspondants. Si Homo floresiensis maîtrisait réellement le feu, question encore débattue, cela ajouterait un comportement cognitif complexe à la liste de ses capacités. Un cerveau trois fois plus petit que le nôtre suffisait donc à organiser la chasse collective, fabriquer des outils et peut-être cuire les aliments2.
La grande controverse
Dès l'annonce de la découverte, en octobre 2004 dans la revue Nature, une controverse éclate. Une poignée de chercheurs, emmenés par Teuku Jacob, paléoanthropologue indonésien de renom, refuse de reconnaître une nouvelle espèce. Pour eux, LB1 est simplement un Homo sapiens moderne atteint de microcéphalieCraniosynostoseFusion prématurée des sutures du crâne d'un nourrisson, qui en déforme la croissance et peut gêner le développement du cerveau.→ ou d'un syndrome de Laron (déficit en hormone de croissance). L'argument a du poids : des Homo sapiens nains de stature comparables existent dans certaines populations isolées de l'archipel aujourd'hui.
Mais les analyses se sont accumulées depuis vingt ans, et le consensus s'est imposé. La morphologie de LB1 ne correspond à aucune pathologie connue affectant Homo sapiens. La forme du poignet, des pieds, du bassin, les proportions générales du squelette évoquent des espèces plus archaïques. Des analyses phylogénétiques indépendantes placent régulièrement Homo floresiensis comme une lignée sœur d'Homo erectus, distincte d'Homo sapiens. Certaines études récentes suggèrent même une origine encore plus ancienne, remontant à des formes pré-erectus qui auraient quitté l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ avant Homo erectus lui-même1.
Coexistence avec Homo sapiens ?
Les datations indiquent qu'Homo floresiensis a disparu voici environ 50 000 ans, ce qui correspond approximativement à l'arrivée d'Homo sapiens dans la région. Une coïncidence troublante, analogue à la disparition de Néandertal en Europe ou des Dénisoviens en Asie centrale. Mais les preuves d'un contact direct manquent à ce jour : aucun fossile de floresiensis et de sapiens n'a été trouvé dans la même couche stratigraphique à Liang Bua.
Des légendes locales, sur Florès même et sur d'autres îles de l'archipel, font état de petits êtres velus et malicieux vivant dans la forêt, les ebu gogo dans la tradition florésiote. Sans qu'il soit possible d'en tirer des conclusions scientifiques, ces récits nourrissent l'hypothèse romantique, mais non vérifiable, d'une mémoire culturelle longue conservant le souvenir d'une cohabitation ancienne avec une autre humanité3.
Ce que le hobbit nous apprend
La découverte d'Homo floresiensis a redessiné la carte cognitive de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→. Elle démontre qu'un volume cérébral réduit n'est pas incompatible avec des comportements élaborés : chasse organisée, fabrication d'outils, utilisation probable du feu. Elle montre aussi que l'Asie du Sud-Est insulaire, longtemps considérée comme une périphérie de l'histoire humaine, a été le théâtre d'une évolution locale originale et complexe, distinct du schéma centré sur l'Afrique et le Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→.
Elle pose enfin une question plus fondamentale : combien d'espèces humaines vivaient encore il y a 50 000 ans ? Néandertal en Europe, DénisovienDénisovienPopulation humaine éteinte, cousine des Néandertaliens, identifiée en 2010 par l'ADN de restes de la grotte de Denisova (Sibérie).→ en Asie centrale, Homo floresiensis à Florès, et peut-être d'autres, attendant d'être découverts dans des archipels lointains ou des grottes non encore fouillées. Le « hobbit » de Florès a transformé la vision d'un développement linéaire et solitaire de l'humanité en un tableau bien plus touffu, où plusieurs lignées humaines distinctes se croisaient, s'ignoraient ou s'affrontaient, dans un monde beaucoup plus peuplé d'humanités que nous ne l'imaginions.
Le Hobbit de Florès, comme on l'appelle dans les médias, est un sujet fantastique pour un documentaire. L'idée qu'une espèce humaine distincte vivait encore il y a 50 000 ans sur une ile d'Indonésie est à la limite du réel. Les légendes locales de petits hommes des forêts évoquent cette espèce, ce qui ouvre des perspectives passionnantes sur la mémoire collective.
Homo floresiensis est sans doute la découverte paléoanthropologique la plus inattendue du XXe siècle. Cette espèce de petite taille, dont le cerveau ne dépassait pas 380 cm3, fabriquait pourtant des outils en pierre et chassait probablement des éléphants nains. Le débat sur l'origine de la nanisme insulaire versus une pathologie affectant un Homo sapiens est maintenant tranché en faveur d'une espèce distincte.