En 1991, dans les ruines medievales de Dmanisi, petite ville de Georgie nichee au confluent des rivieres Mashavertsi et Pinezauri, des fouilles archeologiques ordinaires prennent un tour extraordinaire. Des fossiles humains vieux de pres de 1,8 million d'annees y sont exhumes, repoussant d'un coup la sortie d'AfriqueSortie d'AfriqueEnsemble des dispersions d'Homo sapiens hors d'Afrique, dont une expansion majeure il y a env. 70 000 à 60 000 ans et des sorties plus précoces.→ des hominines de plusieurs centaines de milliers d'annees. Depuis, cinq cranes et de nombreux os postcraniens ont ete decouverts a Dmanisi, en faisant le site de decouverte des plus anciens hominines hors d'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ jamais identifies.
Un site hors du commun
Dmanisi n'est pas un gisement paleontologique classique : c'est une ville medievale fortifiee, dont les fondations reposent sur une couche de lave datee avec precision a 1,85 million d'annees. C'est sous ces ruines medievales, dans des depots volcaniques et fluviatiles, que les fossiles se sont conserves de maniere exceptionnelle. La datation des niveaux fossiliferes, realisee par magnetostratigraphie et methodes radiometriques, les situe entre 1,77 et 1,85 million d'annees1.
Les premieres fouilles sont conduites par une equipe georgienne dirigee par Abesalom Vekua et David Lordkipanidze, en collaboration avec des chercheurs europeens et americains. En 1999, puis en 2001 et 2005, trois cranes successifs sont mis au jour. En 2013, la decouverte du cinquieme crane, publiee dans la revue Science, declenche une onde de choc dans la communaute paleontologique mondiale.
Les cinq cranes de Dmanisi
A ce jour, cinq cranes ont ete decouverts a Dmanisi, notes D2280, D2282, D2700, D3444 et D4500. Leur diversite morphologique est remarquable :
- D2700 (Crane 3) : crane presque complet, d'un individu probablement feminin, avec une capacite cranienne d'environ 600 cm. C'est l'un des plus petits cerveaux connus pour le genre Homo.
- D3444 (Crane 4) : crane d'un individu age, dont la machoire avait perdu presque toutes ses dents bien avant la mort. La resorption avancee de l'os alveolairedemontre que cet individu a survecu de longues annees sans pouvoir mastiquer normalement, ce qui implique une aide active de la part de ses congeners2.
- D4500 (Crane 5) : decouvert en 2005 mais publie seulement en 2013, ce crane est le plus complet. Associe a la mandibule D2600, il forme le premier crane complet d'un hominineHominineMembre de la sous-famille Homininae incluant la lignée humaine (Homo, Australopithecus, Paranthropus…) mais excluant les orangs-outans et les gibbons. Le terme remplace progressivement « hominidé » dans son acception restreinte.→ du Pleistocene inferieur. Sa capacite cranienne est l'une des plus faibles de la serie (546 cm) malgre une face tres large et robuste.
La publication de 2013 : une revolution taxinomique
En octobre 2013, Lordkipanidze et ses collaborateurs publient dans Science une analyse de la variabilite morphologique des cinq cranes de Dmanisi3. Leur conclusion est explosive : la variabilite observee entre ces cinq individus est comparable a celle que l'on observe dans une population unique d'Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ ou dans une espece de primate vivant. Si l'on appliquait les memes criteres taxinomiques que ceux utilises pour distinguer des especes africaines comme H. ergaster, H. habilis ou H. rudolfensis, les cinq cranes de Dmanisi seraient classes en plusieurs especes differentes.
Cette observation conduit les auteurs a proposer une hypothese radicale : les multiples especes d'Homo primitif decrites a partir de fossiles africains ne representeraient en realite qu'une seule espece hautement variable, Homo erectus, dont les populations africaines et asiatiques constituent des variantes geographiques. Cette proposition, bien que vigoureusement contestee par d'autres specialistes, a profondement remodele les debats sur la diversite du genre Homo au Pleistocene inferieur.
Qui etaient les hommes de Dmanisi ?
Les individus de Dmanisi sont de petite stature (environ 1,50 m) et de faible capacite cranienne (546 a 775 cm, selon les individus). Ils fabriquaient des outils lithiques de type oldowayenOldowayenPlus ancienne industrie lithique connue (env. −3,3 à −1,7 Ma), caractérisée par des galets aménagés (choppers) et des éclats bruts. Nommée d'après l'Olduvai Gorge (Tanzanie).→, c'est-a-dire des galets amenages simples, sans bifaces acheuleens. Leur outillage primitif suggere qu'ils n'avaient pas besoin de la sophistication acheuleenne pour quitter l'Afrique et coloniser de nouveaux territoires4.
Leur alimentation etait omnivore, incluant probablement de la charogne et une proportion importante de viande obtenue par chasse ou charognage. Les ossements fauniques associes temoignent d'une faune riche : cevidés, rhinoceros, elephants primitifs, hyenes et felins.
La survie d'un individu gravement invalide (D3444, l'edente) est l'un des indices comportementaux les plus significatifs : elle implique un partage de nourriture et des comportements d'entraide qui outrepassent l'egoisme de survie individuelle. Ce comportement etait auparavant considere comme l'apanage de formes plus recentes et plus evolues d'hominines.
La classification de Homo georgicus
Les fossiles de Dmanisi sont classes sous le nom Homo georgicus, propose en 2002 par Gabunia et collaborateurs, bien que ce statut specifique reste debattu. Beaucoup de specialistes preferent les inclure dans une conception elargie d'Homo erectus, comme une population peripherique primitive. D'autres estiment que leur archaisme morphologique justifie une distinction specifique, notamment au regard de leur petite capacite cranienne et de leur outillage oldowayen5.
Implications pour la sortie d'Afrique
Les fossiles de Dmanisi ont profondement modifie la vision classique de la dispersion des hominines hors d'Afrique. Avant leur decouverte, on pensait que c'etait Homo erectus dans sa forme evolue, possedant une technologie acheuleenne avancee, qui avait franchi les portes de l'Afrique. Dmanisi montre que des formes beaucoup plus primitives, a petits cerveaux, avec un outillage rudimentaire, ont reussi cette migration bien avant 1,8 Ma.
Comment ces hominines ont-ils atteint la Georgie ? Probablement en suivant les corridors fauniques qui reliaient l'Afrique a l'Eurasie via le LevantLevantRégion du Proche-Orient méditerranéen (Israël, Liban, Syrie, Jordanie), carrefour majeur des premières migrations humaines hors d'Afrique.→, en longeant les cotes de la Mer Noire. Leur dispersion fut probablement progressive, sur plusieurs milliers de generations, sans qu'aucun individu n'ait realise qu'il "quittait l'Afrique". Ils suivaient simplement la faune et les ressources alimentaires.
La presence d'hominines en Georgie a 1,8 Ma implique que les migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques).→ sont anterieures, peut-etre aux alentours de 2 Ma, a partir de populations africaines proches d'Homo habilis. Cette interpretation place Dmanisi comme une etape intermediaire dans une longue et lente colonisation de l'Eurasie.
Conclusion
Le site de Dmanisi est aujourd'hui l'un des gisements paleoanthropologiques les plus importants au monde. Les hominines qui y vivaient il y a 1,77 a 1,85 million d'annees nous revelent que nos ancetres etaient bien plus humains dans leur comportement social, et bien moins sophistiques dans leur technologie, que ce que l'on croyait. Ils temoignent d'une premiere sortie d'Afrique par des populations primitives, dont les descendants allaient coloniser l'ensemble du Vieux Monde.
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