Entre 700 000 et 200 000 ans avant le present, une forme humaine d'une stature imposante et d'un cerveau remarquablement developpe a domine les paysages d'Europe, d'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ et peut-etre d'Asie. Homo heidelbergensisHomo heidelbergensisEspèce humaine du Pléistocène moyen, souvent considérée comme l'ancêtre commun des Néandertaliens et de notre espèce.→ -- nomme d'apres la ville de Heidelberg, en Allemagne, pres de laquelle fut decouverte en 1907 la mandibule qui lui donna son nom -- est aujourd'hui reconnu par la plupart des paleoanthropologues comme l'ancetre commun de deux lineages humains qui allaient dominer la prehistoire tardive : les Neandertals en Europe et au Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→, et les humains anatomiquement modernes en Afrique. Situe au coeur du Pleistocene moyen, entre la modernite naissante et l'archaisme persistant, heidelbergensis est le "chainon manquant" que l'on a mis un siecle a comprendre -- et dont on debat encore les contours precis aujourd'hui.1
La mandibule de Mauer : un fossile trouvé dans un puits de sable
Le 21 octobre 1907, un ouvrier nomme Daniel Hartmann travaillait dans une sabliere a Mauer, un village a environ 10 kilometres au sud de Heidelberg, quand sa pelle heurta quelque chose de dur a 24 metres de profondeur. Il en sortit une mandibule humaine d'une robustesse extraordinaire -- epaisse, massive, depourvue de menton saillant, avec de grandes dents -- mais d'une forme qui n'etait pas celle d'un Neandertal connu, ni d'un homme moderne. L'objet fut remis au geologue Otto Schoetensack, de l'Universite de Heidelberg, qui la decrivit des 1908 sous le nom d'Homo heidelbergensis.
La mandibule de Mauer est datee aujourd'hui d'environ 600 000 ans, ce qui en fait l'un des plus anciens restes humains d'Europe occidentale. Elle temoigne d'un individu robuste, probablement de grande taille, dont les caracteristiques anatomiques ne correspondent ni a Homo erectus ni aux Neandertals tardifs. Pendant des decennies, ce fossile unique resta un enigme taxonomique. Sa signification ne se revela pleinement qu'apres la decouverte de nombreux autres specimens europeens, africains et peut-etre asiatiques qui partageaient les memes caracteristiques fondamentales.

Anatomie d'une espece frontiere : entre archaisme et modernite
Homo heidelbergensis se distingue par un melange caracteristique de traits archaiques herites de ses predecesseurs et de traits plus modernes qui annoncent ses descendants. Le crane est grand -- avec un volume cerebral compris entre 1100 et 1400 cm3, comparable ou superieur a la moyenne des humains modernes -- mais il conserve une morphologie globalement basse et allongee. Les bourrelets sus-orbitaires (tori supraorbitaux) sont massifs et continus, constituant une arcade proeminente au-dessus des yeux que l'on retrouve chez Homo erectus. Le prognathisme facial (la projection en avant de la face) est prononce. L'os occipital est en forme de chignon -- une caracteristique qui sera heritee et accentuee par les Neandertals. La base du crane, en revanche, presente des traits plus modernes que chez H. erectus, avec une flexion basilaire plus prononcee qui reflete une larynx peut-etre mieux adapte a la parole articulee.
Le squelette postcranien reflete un individu robuste, musculeux, de grande taille -- probablement entre 1,75 m et 1,80 m pour les males europeens, ce qui est comparable aux humains modernes de grande taille. Les membres inferieurs sont longs et bien proportionne, indiquant une demarche completement bipede et efficace. Les membres superieurs sont egalement robustes, avec des insertions musculaires importantes revelant une force physique considerable. A l'egard du squelette axial, les vertebres et les cotes sont plus epais que chez l'homme moderne, mais la morphologie generale est celle d'un bipede moderne.2
Les grands sites : de Boxgrove a AtapuercaAtapuercaEnsemble de sites archéologiques de la sierra d'Atapuerca (Burgos, Espagne), inscrit à l'UNESCO, livrant une exceptionnelle séquence de fossiles humains, dont la Sima de los Huesos et Homo antecessor.→, de Kabwe a Bodo
Si Mauer a fourni le fossile de reference, c'est une serie de sites repartis sur trois continents qui a permis de dresser un portrait d'ensemble d'H. heidelbergensis.
En Europe, le site de Boxgrove dans le Sussex (Angleterre), date d'environ 500 000 ans, a revele une tibia et deux dents d'un grand individu, ainsi qu'une quantite remarquable d'outils acheuleens et de restes d'animaux abattus et depeces -- chevaux, rhinoceros, hyenes. L'analyse des os de cheval montre des traces de decoupe systematique impliquant une chasse organisee, pas une simple recuperation de charognes. En Espagne, la Sima de los HuesosSima de los HuesosPuits naturel d'Atapuerca (Espagne) ayant livré plus de 6 500 ossements d'au moins 29 individus d'Homo heidelbergensis datés de −430 000 : le plus grand assemblage de fossiles humains du Pléistocène moyen.→ ("Fosse des Ossements") a Atapuerca, datee d'environ 430 000 ans, a livre les restes de vingt-huit individus d'H. heidelbergensis -- le plus grand assemblage de fossiles humains du Pleistocene moyen jamais decouvert. Ces individus semblent avoir ete deposes deliberement dans la fosse, ce qui constitue l'un des plus anciens temoignages possibles d'un geste funeraire ou simbolique.3
En Allemagne, le site de Bilzingsleben (400 000 ans) a revele des restes d'H. heidelbergensis associes a des os portes de stries de decoupe appartenant a des castors europeens -- la plus ancienne preuve directe de chasse specialisee a la fourrure connue en Europe. En Grece, la grotte de Petralona a fourni un crane complet (Petralona 1) dont la datation oscille entre 150 000 et 350 000 ans selon les methodes, mais qui est generalement attribue a heidelbergensis ou a une forme de transition vers les Neandertals. En France, l'Arago (Tautavel, Pyrenees-Orientales) a livre un crane partiel date de 400 000 a 450 000 ans.
En Afrique, le crane de Kabwe (appele aussi Broken Hill 1), decouvert en 1921 en Zambie, reste le specimen africain de reference. Date d'environ 200 000 a 300 000 ans, il presente les memes caracteristiques que les specimens europeens -- bourrelets sus-orbitaires imposants, grande capacite cranienne -- tout en presentant quelques differences suggerant une population distincte. En Ethiopie, le crane de Bodo (Bodo d'Ar, vallee de l'Awash), date d'environ 600 000 ans, est l'un des plus anciens specimens africains attribues a l'espece. Remarquablement, ce crane porte des traces de decoupe intentionnelle sur ses os -- la preuve que quelqu'un a deliberement depouille la chair de ce crane apres la mort de l'individu, il y a 600 000 ans, pour des raisons inconnues (rituel ? cannibalisme ? defleshing funeraire ?).

Les lances de Schoningen : la preuve d'une chasse organisee
En 1994-1999, des fouilles dans une mine de lignite a ciel ouvert pres de Schoningen, dans le Basse-Saxe (Allemagne), ont livre l'une des decouvertes archeologiques les plus remarquables du Paleolithique inferieur : dix lances en bois, datees d'environ 300 000 ans, extraites d'un sediment anoxique qui les avait parfaitement conservees. Ces lances, taillee chacune dans un epicea ou un pin, mesurent entre 1,82 m et 2,54 m de long et sont concues selon un principe aerodynamique sophistique : elles sont les plus epaisses au premier tiers de leur longueur -- exactement comme les javelots modernes, pour maximiser la stabilite en vol.
Associees a ces lances, les fouilleurs ont trouve les restes d'au moins vingt chevaux, abattus sur les berges d'un lac forestier. Certains os portent des traces de decoupe a l'emplacement des tendons et des muscles les plus riches en viande. L'ensemble suggere une scene de chasse collective : un groupe d'hominines a reussi a conduire ou embusquer un troupeau de chevaux au bord du lac, puis a abattu plusieurs animaux a l'aide de javelines lancees a distance.
Cette decouverte a revolutionne notre comprehension de la capacite cognitive d'H. heidelbergensis. Chasser de grands gibiers a distance -- en anticipant leurs mouvements, en coordinant l'action d'un groupe, en fabriquant des outils de precision -- implique des capacites cognitives complexes : planification a long terme, communication elaboree, transmission culturelle de techniques. Ces capacites avaient longtemps ete considerees comme l'apanage des humains modernes ; les lances de Schoningen ont prouve qu'elles etaient deja presentes 300 000 ans avant notre epoque.4
Technologie acheuleenne : bifaces et eclats levallois
Homo heidelbergensis est l'artisan principal de la phase finale de la culture acheuleenne, le complexe technologique qui domine l'outillage en pierre de la majeure partie du Paleolithique inferieur (approximativement de 1,7 million d'annees a 300 000 ans). L'outil emblematique de l'Acheulean est le bifacebifaceOutil de pierre taillé sur ses deux faces pour obtenir une forme et des tranchants réguliers.→ -- un outil taille sur les deux faces en amande ou en poire -- que l'on trouve sur des sites d'H. heidelbergensis en Europe, en Afrique et au Proche-Orient. La fabrication d'un biface de qualite suppose une sequence de taille planifiee, la capacite de "voir" la forme finale dans un eclat brut et de la degager par une serie de coups precis et ordonnes.
Vers la fin de la periode d'heidelbergensis, entre 400 000 et 300 000 ans, on voit apparaitre les premieres manifestations de la technique Levallois -- une methode de preparation du nucleon qui permet de predeterminer la forme et la taille de l'eclat qui sera detache. Cette technique, que l'on considere generalement comme une innovation du Paleolithique moyen associee aux Neandertals, semble naitre dans les populations finales d'H. heidelbergensis, confirmant le statut de cette espece comme pont entre le Paleolithique inferieur et le moyen.
L'ancetre partagé : le role d'heidelbergensis dans la phylogenie humaine
La question la plus fondamentale que pose H. heidelbergensis est celle de son role dans l'arbre genealogique humain. La grande majorite des paleoanthropologues acceptent aujourd'hui l'hypothese selon laquelle heidelbergensis -- ou une population d'heidelbergensis -- est l'ancetre commun de deux lignees : celle des Neandertals (Homo neanderthalensis), qui s'est developpee en Europe et au Proche-Orient a partir d'environ 400 000 ans, et celle des humains anatomiquement modernes (Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→), qui a emerge en Afrique a partir d'environ 300 000 ans.
La paleogenetique a apporte des elements decisifs a ce debat. Le sequencage de l'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ mitochondrial et du genome nucleaire d'individus de la Sima de los Huesos (Atapuerca) -- des specimens datesd'environ 430 000 ans -- a montre que ces individus etaient genetiquement plus proches des Neandertals que des Denisoviens, bien qu'ils soient plus anciens que la divergence attendue entre ces deux lignees. Cela suggere que la scission entre les lignees Neandertal et Denisovienne s'est produite il y a environ 400 000 a 500 000 ans, et que les populations d'H. heidelbergensis d'Europe etaient deja en train de diverger vers la morphologie neandertalienne a cette epoque.5
En Afrique, la situation est plus complexe. Les populations africaines d'heidelbergensis -- Bodo, Kabwe, et une serie d'autres specimens -- semblent etre les precurseurs directs d'Homo sapiens, mais la transition n'est pas abrupte : des fossiles intermediaires comme ceux de Jebel Irhoud au Maroc (300 000 ans), de Florisbad en Afrique du Sud (260 000 ans), ou de Herto en Ethiopie (160 000 ans) montrent une mosaique de traits archaiques et modernes qui complique toute definition lineaire de l'emergence de notre espece.

Comportements symboliques et conscience emergente
La question de la complexite cognitive d'H. heidelbergensis va au-dela de ses capacites techniques. Plusieurs indices suggerent l'emergence de comportements symboliques ou rituels bien avant l'apparition d'Homo sapiens.
Le crane de Bodo, mentionne plus haut, porte des traces de decoupe soigneuses qui ne s'expliquent pas par le simple depecement alimentaire : la position et la nature des incisions indiquent un decharnement delibere du crane apres la mort, probablement dans un but rituel ou symbolique -- meme si les paleoanthropologues debattent encore de la signification exacte de ces traces. Le depot des vingt-huit corps de la Sima de los Huesos d'Atapuerca dans une fosse profonde -- apparemment inaccessible et inutilisable a des fins alimentaires -- est egalement difficile a expliquer sans invoquer une forme de signification symbolique, voire un sentiment de la mort et de traitement particulier des defunts.
La biface de Boxgrove (Grande-Bretagne) et certains bifaces exceptionnellement soignes de sites africains et europeens vont bien au-dela de la fonctionnalite stricte : leur symetrie parfaite, leur finition minutieuse, et parfois leur fabrication dans des matieres premieres particulierement belles (silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→ de couleur, quartz cristallin) suggerent une dimension esthetique qui depasse la simple efficacite utilitaire. Y a-t-il deja, chez H. heidelbergensis, l'ombre d'un sens du beau ?
Les premieres structures construites par des hominines connues -- des cercles de stalagmites brisees dans la grotte de Bruniquel (France), dates de 176 000 ans -- sont attribues non pas a H. heidelbergensis stricto sensu mais a des Neandertals precoces qui en sont les descendants immediats. Cela place la graine de comportement constructif et peut-etre symbolique dans la lineage heidelbergensis-neandertal a une date tres haute.6
La controverse taxonomique : une espece ou plusieurs ?
La definition meme d'Homo heidelbergensis fait l'objet d'un debat persistant entre paleoanthropologues. Le probleme central est la grande variabilite morphologique des specimens qui lui sont attribues : les specimens europeens (Mauer, Boxgrove, Arago, Petralona, Sima de los Huesos) diffèrent significativement des specimens africains (Bodo, Kabwe, Florisbad), qui different eux-memes des quelques candidats asiatiques comme le crane de Dali en Chine.
Pour certains chercheurs, cette variabilite reflete simplement la diversite geographique normale d'une espece a large distribution, comparable a la variabilite intraspecifique que l'on observe au sein d'Homo sapiens actuel. Pour d'autres, les differences entre les populations europeennes et africaines sont suffisamment importantes pour justifier une division en deux especes ou sous-especes distinctes : Homo heidelbergensis stricto sensu pour les populations europeennes (ancetres des Neandertals) et un taxon africain different -- parfois appele Homo rhodesiensis d'apres le crane de Kabwe (anciennement appele "Homo rhodesiensis Woodward 1921") -- pour les populations africaines (ancetres des humains modernes).
Cette ambiguite taxonomique reflete une realite biologique fondamentale : les populations d'H. heidelbergensis n'etaient pas isolees. Des echanges genetiques ont du se produire entre les populations africaines et europeennes, au moins durant certaines periodes interglaciales quand les conditions climatiques permettaient des migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques).→ intercontinentales. Homo heidelbergensis est peut-etre moins une espece biologique discrete qu'un grade evolutif -- un stade dans le continuum evolutif entre H. erectus et les humains "modernes" (Neandertals, Denisoviens, H. sapiens) -- ce que les paleoanthropologues appellent le "muddle in the middle", le flou du milieu du Pleistocene.
Extinction et heritage : que reste-t-il d'heidelbergensis ?
Homo heidelbergensis ne s'est pas "eteint" dans le sens ordinaire du terme : il s'est transforme. Ses populations europeennes ont diverge progressivement pour devenir les Neandertals entre 400 000 et 300 000 ans. Ses populations africaines ont donne naissance a Homo sapiens autour de 300 000 ans. Certains chercheurs proposent que les populations d'Asie de l'Est attribuees a un "heidelbergensis asiatique" (Dali, Jinniushan) ont quant a elles contribue a la genese des Denisoviens, bien que cela reste hypothetique en l'absence de donnees genomiques de ces specimens.
Si l'on considere cette perspective, l'heritage d'H. heidelbergensis est immense : il vit en nous, dans les genes que nous partageons avec les Neandertals (entre 1 et 4 % de notre genome pour les non-Africains) et peut-etre dans les adaptations metaboliques que les Denisoviens ont transmises aux Tibetains et aux Melanesiens. Il vit dans nos capacites linguistiques naissantes, dans notre aptitude a la chasse collective, dans notre sens emergent du symbolique et du beau -- toutes des capacites qui semblent trouver leur origine dans les populations du Pleistocene moyen que l'on regroupe sous le nom d'Homo heidelbergensis.
Il vit aussi, plus concretement, dans les sites qui portent encore les traces de son passage : les berges du lac de Schoningen ou des chevaux furent abattus a la lance il y a 300 000 ans, la fosse sombre d'Atapuerca ou des dizaines de corps furent peut-etre deposes avec une intention qui nous echappe encore, et la sabliere de Mauer ou Daniel Hartmann, en enfonçant sa pelle un matin d'octobre 1907, tira de l'oubli l'ancetre de toute l'humanite tardive.
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