En septembre 2015, le monde de la paleontologie est secoue par une annonce retentissante : la decouverte, dans une caverne presque inaccessible d'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. du Sud, des restes fossiles de plus de 1 550 specimens appartenant a une espece humaine totalement inconnue. Homo naledi, l'Homme des etoiles, combine des traits anatomiques qui defient toute classification simple et pose des questions fondamentales sur la diversite et les comportements des hominines du Pleistocene. Sa datation, revele deux ans plus tard, le place parmi les contemporains de notre propre espece, rendant sa signification encore plus troublante.

La grotte des etoiles : une decouverte spectaculaire

L'histoire d'Homo naledi commence en 2013, quand deux speleoamateurs sud-africains, Rick Hunter et Steven Tucker, explorent le systeme de grottes de Rising Star, a environ 50 km au nord-ouest de Johannesburg, dans la region du Berceau de l'Humanite - un site classe au patrimoine mondial de l'UNESCO. En cherchant de nouveaux passages, ils s'engagent dans une fissure de 18 cm de largeur au maximum, descendent un conduit vertical presque a la verticale, et emergent dans une chambre completement isolee tapissee de fossiles1.

Entree du systeme de grottes Rising Star, Berceau de l'Humanite
Le systeme de grottes de Rising Star, a 50 km de Johannesburg, dans le site du Berceau de l'Humanite classe par l'UNESCO. La Chambre de Dinaledi, ou furent decouverts les fossiles d'Homo naledi, n'est accessible qu'en rampant dans des passages de moins de 20 cm. (Credit : domaine public, Wikimedia Commons)

Ils contactent le paleontologue Lee Berger de l'Universite du Witwatersrand, qui, ne pouvant lui-meme passer dans les passages trop etroits, organise un appel mondial pour recruter de petits paleontologues capables de penetrer dans la grotte. Six femmes scientifiques, rebaptisees "astronautes souterrains", constituent l'equipe d'excavation et travaillent pendant trois semaines dans la Chambre de Dinaledi, remontant les fossiles. Les resultats depassent toutes les esperances : plus de 1 550 specimens representant au moins 15 individus differents, de tous ages, sont recuperes.

L'annonce officielle est faite en septembre 2015 dans la revue eLife sous forme de deux articles simultanement publies, decrivant l'anatomie de l'espece et les circonstances de la decouverte2. Le nom "naledi" signifie "etoile" en sesotho, langue d'Afrique australe, en reference au nom de la grotte.

Anatomie paradoxale : un melange unique de traits primitifs et evolues

Homo naledi presente l'un des melanges anatomiques les plus deroutants jamais observes chez un hominineHominineMembre de la sous-famille Homininae incluant la lignée humaine (Homo, Australopithecus, Paranthropus…) mais excluant les orangs-outans et les gibbons. Le terme remplace progressivement « hominidé » dans son acception restreinte.. Son cerveau est remarquablement petit : entre 465 et 610 cm3, une valeur proche de celle des australopitheques et de Homo habilis, tres inferieure a celle d'Homo erectus ou de Homo heidelbergensisHomo heidelbergensisEspèce humaine du Pléistocène moyen, souvent considérée comme l'ancêtre commun des Néandertaliens et de notre espèce.. Sa taille corporelle est egalement modeste : environ 150 cm de hauteur et 45 kg, des valeurs proches de celles des premiers Homo3.

Crane reconstitue d'Homo naledi, especes découverts a Rising Star Cave
Reconstitution du crane d'"Neo", specimen d'Homo naledi decouvert dans la Chambre de Lesedi. Le crane petit (environ 600 cm3) contraste avec des caracteristiques plus evoluees dans d'autres parties du squelette, faisant d'Homo naledi un puzzle anatomique unique. (Credit : Berger et al. / eLife, usage editorial)

Mais d'autres aspects de son anatomie sont nettement plus evolues. Les pieds de naledi sont presque identiques a ceux d'Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens., indiquant une marche bipede tout a fait efficace. Les mains sont surprenantes : les phalanges sont tres courbes, comme chez les especes arboricoles, mais le pouce est robuste et les articulations carpiennes sont compatibles avec la manipulation d'outils. Les epaules, en revanche, sont orientees vers le haut et vers l'avant, comme celles des grands singes - une morphologie adaptee a l'escalade.

La dentition de naledi est de petite taille et de forme moderne, avec des couronnes relativement peu volumineuses - tres differente de la dentition imposante des australopitheques robustes. Les dents de lait ressemblent a celles des premiers Homo, mais les dents permanentes ont des caracteristiques propres. Les os des jambes, notamment le femur et le tibia, sont graciles et allonges, caracteristiques d'un bipede efficace.

En resume, Homo naledi semble etre un veritable patchwork evolutif : petit cerveau primitif, corps gracile, mains adaptees a l'escalade et a la manipulation, pieds presque modernes. Certains chercheurs ont interprete cela comme le resultat d'une evolution en isolation, peut-etre dans des populations restreintes.

La datation stupefiant : 335 000 ans

Lors de l'annonce de 2015, la datation de naledi restait un mystere en raison des difficultes a appliquer les methodes radiometriques classiques dans ce contexte. La morphologie primitive du crane laissait supposer un age d'au moins 2 millions d'annees. La reponse, publiee en 2017 par Paul Dirks et ses collegues, a stupefait la communaute scientifique : les specimens de la Chambre de Dinaledi sont dates entre 335 000 et 226 000 ans4.

Specimens fossiles d'Homo naledi en cours d'excavation
Specimens fossiles d'Homo naledi en cours d'excavation dans la Chambre de Dinaledi. La densite de fossiles - plus de 1 500 specimens - est exceptionnelle et suggere un depot intentionnel plutot qu'une accumulation naturelle. (Credit : Wits University / Marina Elliott, usage editorial)

Cette datation signifie qu'Homo naledi vivait en Afrique du Sud au meme moment qu'Homo heidelbergensis, les premiers Homo sapiens d'Afrique orientale, et peut-etre les Neandertaliens en Europe. Un hominine au cerveau aussi petit que celui d'Homo habilis coexistait donc avec notre propre ancetre direct, dans la meme region du monde. C'est une remise en cause de l'idee selon laquelle l'evolution humaine serait un processus lineaire de remplacement progressif d'une espece par une autre plus evoluee.

En 2017 egalement, une deuxieme chambre du systeme de grottes, la Chambre de Lesedi, a livre les restes d'au moins trois autres individus, dont un adulte masculin quasi complet surnomme "Neo". Ce specimen, presentant un crane partiellement intact avec une capacite cranienne d'environ 610 cm3, a permis d'affiner la reconstitution de l'anatomie cranienne de l'espece.

Le mystere de l'inhumation deliberee

La question la plus intrigante posee par Homo naledi est peut-etre celle du comment ses restes sont arrives dans la Chambre de Dinaledi. L'acces a cette chambre necessitait de passer par un conduit vertical etroit de 12 m, suivi d'une fissure horizontale de moins de 20 cm. Il est quasi impossible qu'un predateur ait transporte des corps dans cet endroit, ou que les individus s'y soient rendus seuls pour y mourir par accident.

Lee Berger avec des specimens d'Homo naledi
Le paleontologue Lee Berger de l'Universite du Witwatersrand, chef de l'expedition ayant mis au jour Homo naledi. Berger a coordonne l'annonce mondiale de la decouverte en septembre 2015 et continue de diriger les recherches dans le systeme de grottes de Rising Star. (Credit : Wits University, usage editorial)

La conclusion la plus parsimoneuse, avancee par Lee Berger et son equipe, est que naledi deposait deliberement ses morts dans cette chambre - un comportement qui implique une forme de cognition sociale avancee, peut-etre meme une conscience de la mort5. Ce comportement funeraire ou proto-funeraire serait le plus ancien jamais documente, et cela pour une espece au cerveau beaucoup plus petit que le notre. La communaute scientifique reste divisee sur cette interpretation : d'autres mecanismes, comme un depot graduel au cours du temps ou l'existence d'un ancien passage aujourd'hui obture, ont ete proposes.

En 2023, Lee Berger et son equipe ont annonce de nouvelles decouvertes encore plus provocatrices : des traces de feu dans les grottes de Rising Star et ce qui ressemble a des gravures deliberees sur les parois. Si ces observations sont confirmees, elles renforcerait l'hypothese d'une cognition avancee chez naledi, mais ces claims tres contestee continuent de faire l'objet de vifs debats dans la communaute.

La place de naledi dans l'evolution humaine

Homo naledi represente un defi pour les modeles simplistes de l'evolution humaine. Son cerveau primitif et sa morphologie en mosaique suggere soit qu'il descend d'une lignee tres ancienne restee isolee, soit qu'il represente une espece ayant evolue independamment dans les regions meridionales de l'Afrique. Sa coexistence avec des hominines aux cerveaux bien plus grands souleve la question de la competition et des interactions entre especes humaines en Afrique au Pleistocene moyen.

Les analyses genetiques n'ont pour l'instant pas pu etre conduites sur les specimens de naledi, car les conditions dans la grotte, bien que favorables a la conservation des os, ne sont pas optimales pour la preservation de l'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.. La position phylogenetique de l'espece repose donc entierement sur les donnees morphologiques, qui ne permettent pas a elles seules de trancher avec certitude.

Homo naledi nous rappelle que l'Afrique subsaharienneAfrique subsahariennePartie du continent africain au sud du Sahara ; berceau d'Homo sapiens, longtemps réputée hostile à la conservation de l'ADN ancien à cause de la chaleur., moins prospectee que certaines autres regions du monde, recele encore des surprises immenses. Il modifie profondement notre vision d'une evolution humaine en Afrique comme un processus simple et lineaire, et ouvre la voie a des recherches futures qui promettent de nouvelles decouvertes tout aussi bouleversantes.