Il est des fossiles qui confirment ce que l'on croyait déjà savoir, et d'autres qui dérangent l'édifice tout entier. Homo naledi appartient résolument à la seconde catégorie. Exhumés à partir de 2013 dans les profondeurs presque inaccessibles d'un réseau de cavités sud-africain baptisé Rising Star, ses ossements composent l'un des plus riches ensembles d'homininesHominidéMembre de la lignée humaine au sens large, incluant les humains actuels, leurs ancêtres et les grands singes apparentés. jamais mis au jour sur le continent africain. Pourtant, plus on les étudie, plus ils résistent à toute tentative de classement net. Petit cerveau de la taille de celui d'un australopithèqueAustralopithèqueGenre d'homininés bipèdes d'Afrique (env. −4,2 à −1,9 Ma) au cerveau encore proche des grands singes (400–550 cm³) mais marchant debout. Lucy (<em>Au. afarensis</em>) en est le spécimen le plus célèbre., mais main capable de manipulations fines ; épaules de grimpeur arboricole, mais pied presque identique au nôtre ; et, surprise vertigineuse, une datation qui les place non pas aux confins reculés de notre généalogie, mais à quelques centaines de milliers d'années à peine de nous. Homo naledi est, en somme, une créature impossible : une mosaïque vivante de traits anciens et modernes, surgie d'une époque où elle n'aurait pas dû exister.

Cet article propose de retracer l'aventure scientifique et humaine qui entoure cette espèce déroutante : la découverte spectaculaire de la chambre Dinaledi par une équipe de fouilleuses choisies pour leur gracilité, le portrait anatomique d'un être taillé pour deux mondes, l'onde de choc d'une datation inattendue, le débat brûlant autour de sépultures et de gravures volontaires, et enfin les révélations les plus récentes de la paléoprotéomiquePaléoprotéomiqueÉtude des protéines anciennes conservées dans les fossiles (os, émail dentaire) ; permet de déterminer l'espèce ou le sexe quand l'ADN a disparu., qui suggèrent que les squelettes étudiés pourraient être tous féminins. Autant de fils qui, noués ensemble, font de Homo naledi non pas une réponse, mais une magnifique et inépuisable question posée à l'arbre humain.

La découverte : Rising Star, Lee Berger et les plongeuses de l'extrême

Tout commence à l'automne 2013, dans le « Berceau de l'humanité », cette région calcaire située à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Johannesbourg, en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. du Sud, classée au patrimoine mondial pour la densité exceptionnelle de ses gisements fossilifères. Deux spéléologues amateurs, Rick Hunter et Steven Tucker, explorent le réseau souterrain de Rising Star lorsqu'ils se faufilent dans un boyau vertical d'une étroitesse extrême, surnommé plus tard le « Chute du Dragon », une cheminée naturelle dont le passage le plus serré ne mesure guère plus de dix-huit centimètres de large. Au terme de cette descente acrobatique, ils débouchent dans une petite salle isolée, jonchée d'ossements. Conscients de l'importance possible de leur trouvaille, ils en rapportent des photographies au paléoanthropologue Lee Berger, professeur à l'université du Witwatersrand.

Spécimens squelettiques d'Homo naledi exposés sur fond noir
Une sélection de spécimens d'Homo naledi issus de la chambre Dinaledi : crânes, mandibules et os longs qui composent l'un des ensembles d'hominines les plus riches d'Afrique., Source : Lee Roger Berger research team, CC BY 4.0 (Wikimedia Commons)

Berger comprend immédiatement qu'il tient peut-être quelque chose d'exceptionnel. Mais un problème de taille se pose : aucun adulte de sa stature, ni même de celle de la plupart des chercheurs aguerris, ne peut espérer franchir le goulet menant à la chambre. Il lance alors, fait inédit, un appel sur les réseaux sociaux pour recruter des scientifiques répondant à un cahier des charges singulier : une formation en archéologie ou en paléontologie, une expérience de la spéléologie, et surtout une morphologie suffisamment menue pour se glisser dans une fissure de dix-huit centimètres. En quelques jours, des candidatures affluent du monde entier. Six femmes sont retenues, Marina Elliott, Becca Peixotto, Hannah Morris, Elen Feuerriegel, Alia Gurtov et Lindsay Hunter. Les médias les surnommeront les « astronautes souterraines » ou les « plongeuses-archéologues », tant leur mission, fouiller un espace exigu et hostile à la seule lueur de lampes frontales, tient de l'expédition extrême.

L'opération de fouille, baptisée Rising Star Expedition, se déroule en novembre 2013 puis en mars 2014, sous le regard d'une équipe de surface qui suit en temps réel, par caméras et liaison radio, chaque geste des fouilleuses. En quelques semaines, plus de 1 500 fragments osseux sont remontés à la lumière du jour, appartenant à au moins quinze individus de tous âges, du nourrisson au vieillard. Jamais, en Afrique, un site n'avait livré autant de restes d'une seule espèce d'hominineHominineMembre de la sous-famille Homininae incluant la lignée humaine (Homo, Australopithecus, Paranthropus…) mais excluant les orangs-outans et les gibbons. Le terme remplace progressivement « hominidé » dans son acception restreinte. en si peu de temps. La chambre est baptisée Dinaledi, mot signifiant « les étoiles » en sesotho, en écho au nom de la grotte. Et l'espèce qu'elle révèle reçoit, en 2015, lors d'une annonce retentissante, le nom d'Homo naledi, « naledi » désignant lui aussi l'étoile dans la même langue.

La publication initiale, parue dans la revue en libre accès eLife, frappe les esprits autant par son contenu que par sa méthode. Berger a choisi de jouer la carte de la science ouverte et rapide : description publiée moins de deux ans après la découverte, données scanographiques mises à disposition de tous, équipe pléthorique de jeunes chercheurs associés à l'analyse. Certains saluent une démocratisation salutaire de la paléoanthropologiePaléoanthropologieScience qui étudie l'évolution humaine à partir des restes fossiles d'hominidés (os, dents, empreintes) et de leur contexte, pour reconstituer nos origines biologiques. ; d'autres s'inquiètent d'une précipitation au détriment de la rigueur. Le débat sur la manière dont la science de naledi doit se faire ne fera, dès lors, que s'amplifier.

Il faut aussi souligner ce que cette découverte doit au hasard et à la passion d'amateurs éclairés. Sans la curiosité opiniâtre de deux spéléologues prêts à se faufiler dans une faille où aucun être raisonnable ne s'aventurerait, la chambre Dinaledi serait peut-être restée scellée pour des siècles. La paléoanthropologie, science savante par excellence, doit ici l'une de ses plus belles moissons à des explorateurs bénévoles guidés par le seul goût de l'inconnu. Cette part de fortune, de rencontre improbable entre le terrain et le laboratoire, rappelle que la connaissance du passé humain progresse souvent par des chemins de traverse, et que les grandes trouvailles naissent autant de la chance que de la méthode.

Les conditions matérielles de la fouille, elles aussi, méritent qu'on s'y arrête. Travailler dans la chambre Dinaledi, c'est s'allonger dans la poussière, ramper dans des boyaux où le corps tout entier doit se faire mince, opérer pendant des heures à la lueur des frontales, en communication permanente avec une équipe restée en surface. Chaque ossement fragile devait être dégagé avec une délicatesse extrême, photographié in situ, repéré dans l'espace, puis remonté intact le long du parcours périlleux. L'expédition tenait à la fois de la fouille archéologique classique et de l'exploit sportif, et elle a exigé une coordination logistique digne d'une mission scientifique en milieu extrême. C'est cette rencontre entre la rigueur du protocole et l'audace de l'aventure qui a permis de sauver de l'oubli un trésor scientifique d'une ampleur inédite.

Une anatomie en mosaïque : petit cerveau, main et pied modernes

Ce qui frappe d'abord, lorsqu'on examine le squelette d'Homo naledi, c'est son incohérence apparente. L'espèce semble assembler, sur un même corps, des pièces empruntées à des époques séparées par des millions d'années. Les anatomistes parlent de morphologie « en mosaïque »Morphologie en mosaïqueCombinaison, chez un même organisme, de caractères anatomiques primitifs et de caractères évolués, comme si le corps assemblait des pièces d'âges différents. : une combinaison de caractères primitifs, hérités d'ancêtres lointains, et de caractères dérivés, proches de ceux du genre Homo évolué, voire de notre propre espèce.

Commençons par le crâne. La boîte crânienne d'Homo naledi est d'une petitesse déconcertante : son volume endocrânien est estimé entre 460 et 610 centimètres cubes selon les individus, soit à peine plus que celui d'un australopithèque comme la célèbre Lucy, et environ le tiers du cerveau d'un humain actuel. Un cerveau aussi modeste, par sa taille brute, évoque les hominines les plus archaïques, ceux qui peuplaient l'Afrique il y a deux ou trois millions d'années. Et pourtant, la forme de ce petit cerveau, telle qu'on peut la reconstituer à partir des empreintes laissées sur la paroi interne du crâne, présente des reliefs et des asymétries qui rappellent l'organisation cérébrale des Homo plus récents. La taille n'est donc pas tout : l'architecture compte aussi, et celle de naledi brouille les pistes.

Reconstitution du crâne Neo d'Homo naledi
Le crâne surnommé « Neo », l'un des plus complets d'Homo naledi, illustre la petitesse de la boîte crânienne, moins de 600 cm³, associée à des traits faciaux résolument modernes., Source : John Hawks, Marina Elliott, Peter Schmid et al., CC BY 4.0 (Wikimedia Commons)

La main, ensuite, raconte une autre histoire encore. Les doigts d'Homo naledi sont longs et nettement incurvés, comme ceux d'un primate habitué à s'agripper aux branches et à grimper. Ce trait, manifestement primitif, suggère que l'espèce n'avait pas renoncé à la vie arboricole, ou du moins en conservait l'héritage anatomique. Mais le poignet, le pouce et la paume, eux, racontent l'inverse : leur structure est remarquablement humaine, dotée d'une opposition du pouce et d'une robustesse compatibles avec la fabrication et la manipulation d'outils. Une même main, donc, pour grimper aux arbres et, peut-être, pour tailler la pierre. Cette dualité fonctionnelle est l'un des paradoxes les plus saisissants de l'espèce.

Le pied, enfin, est presque entièrement moderne. Son architecture, voûte plantaire, alignement du gros orteil, articulations de la cheville, le rend pratiquement indiscernable de celui d'Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.. Homo naledi était donc un marcheur, un bipède accompli, capable de parcourir de longues distances au sol sur ses deux jambes. Les membres inférieurs allongés, le bassin, les chevilles confirment cette aisance dans la marche. Le tableau qui se dessine est celui d'une créature des deux mondes : assez humaine pour arpenter les savanes debout, assez archaïqueArchaïqueSe dit d'une population ou d'une forme humaine ancienne et aujourd'hui disparue (Néandertal, Denisova, lignées fantômes), par opposition aux humains anatomiquement modernes. pour grimper encore, et coiffée d'un cerveau étonnamment petit. Aucune espèce vivante, aucun fossile bien connu ne présente exactement cette combinaison. Homo naledi est un être sans équivalent, une expérience évolutive singulière.

À cette mosaïque s'ajoutent des détails qui accentuent l'étrangeté. La denture est petite, avec des molaires dont la couronne se complique de cuspides surnuméraires, un trait rare. Les épaules sont hautes et orientées vers le haut, configuration favorable à la suspension sous les branches. La cage thoracique, évasée vers le bas, évoque davantage les hominines anciens que les humains modernes au tronc cylindrique. Chaque région du corps, prise isolément, livre un verdict différent sur l'ancienneté ou la modernité de l'espèce. C'est l'ensemble, dans sa contradiction même, qui fait l'identité de naledi.

Comment interpréter une telle mosaïque ? Deux grandes lectures s'opposent. Selon la première, ces caractères contradictoires seraient les vestiges d'une histoire évolutive complexe, où des traits anciens auraient été conservés tandis que d'autres se modernisaient, au gré des pressions de sélection propres au mode de vie de l'espèce. Selon la seconde, la mosaïque résulterait d'une évolution en mosaïque elle-même, c'est-à-dire d'un développement non coordonné des différentes parties du corps, chacune répondant à des contraintes distinctes. Quoi qu'il en soit, Homo naledi démontre que l'évolution ne procède pas en bloc : un organisme peut associer, dans une cohérence fonctionnelle de surface, des solutions anatomiques d'âges et d'origines très différents.

Cette leçon vaut au-delà du seul cas de naledi. Elle invite à se défier des reconstitutions trop lisses, où chaque espèce fossile serait un parfait intermédiaire entre la précédente et la suivante. La réalité de l'évolution humaine est faite de bricolages, de compromis, d'héritages disparates assemblés en êtres viables. Homo naledi en offre l'illustration la plus spectaculaire : un corps qui semble cousu de pièces et de morceaux, et qui pourtant fonctionnait, marchait, grimpait, vivait. La nature n'optimise pas selon nos catégories ; elle compose avec ce dont elle dispose.

Une datation qui bouleverse tout : 335 000 à 236 000 ans

Pendant les deux premières années, une question restait suspendue, et non des moindres : quel âge avaient ces ossements ? La logique morphologique invitait à la prudence, voire à parier sur une grande ancienneté. Un cerveau de la taille de celui d'un australopithèque, des mains de grimpeur, une cage thoracique archaïque : tout cela évoquait spontanément une espèce vieille de deux ou trois millions d'années, contemporaine des premiers représentants du genre Homo, voire antérieure. Beaucoup de spécialistes, à la seule vue des fossiles, auraient parié sur une telle datation. Ils se trompaient lourdement.

Lorsque les résultats des analyses tombent, en 2017, ils provoquent une véritable commotion. En combinant plusieurs méthodes indépendantes, datation par séries de l'uranium sur les concrétions calcaires, résonance de spin électronique sur l'émail dentaire, analyse des sédiments, les chercheurs aboutissent à une fourchette stupéfiante : Homo naledi aurait vécu il y a seulement 335 000 à 236 000 ans. Autrement dit, non pas aux temps reculés des australopithèques, mais à une époque récente, celle du PléistocènePléistocèneÉpoque géologique des grandes glaciations (env. −2,6 Ma à −11 700), couvrant l'essentiel de la préhistoire humaine. moyen finissant, alors que l'Afrique abritait déjà des hominines au grand cerveau, et que les premières formes annonçant Homo sapiens commençaient peut-être à émerger sur le même continent.

Une espèce au cerveau d'australopithèque vivait donc en Afrique au moment même où d'autres lignées au cerveau trois fois plus volumineux y prospéraient. Homo naledi n'était pas un ancêtre lointain : c'était un contemporain improbable.

Cette datation tardive a des implications considérables. Elle signifie que Homo naledi n'est pas une étape primitive sur le chemin menant à l'humanité moderne, mais une lignée parallèle, longtemps survivante, ayant conservé une anatomie archaïque jusqu'à une date où on ne l'attendait plus. Elle démontre qu'un petit cerveau n'était pas un handicap rédhibitoire condamnant son porteur à une extinction précoce : naledi a persisté, et peut-être longtemps. Elle ruine aussi l'idée tenace selon laquelle l'augmentation de la taille du cerveau serait une marche linéaire et universelle de l'évolution humaine. En Afrique australe, à la même époque, plusieurs façons d'être humain coexistaient, dont certaines avec un encéphale modeste.

Du point de vue méthodologique, l'épisode est aussi une leçon d'humilité. Il rappelle combien il est périlleux de dater un fossile à la seule lecture de son anatomie, et combien les chronologies absolues, fondées sur la physique des désintégrations radioactives ou sur la luminescence des sédiments, sont indispensables pour éviter les pièges de l'intuition. Homo naledi aurait pu, sans ces mesures, être classé à tort parmi les hominines les plus anciens. La science ne s'est pas trompée parce qu'elle a su mesurer plutôt que présumer.

Cette datation jette aussi une lumière nouvelle sur la question des contemporains de naledi. Au Pléistocène moyen, l'Afrique australe abritait probablement d'autres formes humaines, dont les premiers représentants de la lignée menant à Homo sapiens. Que des populations au cerveau volumineux et des populations au cerveau réduit aient pu partager les mêmes paysages, durant la même période, ouvre des perspectives vertigineuses. Se sont-elles rencontrées ? Ont-elles échangé, rivalisé, ignoré ? Ces questions, faute de preuves directes, restent suspendues, mais leur seule formulation suffit à mesurer combien la datation de naledi a bouleversé notre tableau du peuplement humain de l'Afrique.

Le dépôt des corps : accident, prédateurs ou geste intentionnel ?

Reste alors une énigme qui, peut-être plus que toute autre, a enflammé les débats : comment tant de corps se sont-ils retrouvés dans une chambre aussi profonde, aussi difficile d'accès, aussi obscure ? La salle Dinaledi se situe au terme d'un parcours souterrain de plusieurs centaines de mètres, derrière des passages d'une étroitesse redoutable, dans une obscurité absolue. Aucune lumière naturelle n'y pénètre. Il faut, aujourd'hui encore, du matériel d'éclairage et une bonne dose de courage pour l'atteindre. Comment expliquer la présence, en ce lieu reculé, des restes d'au moins quinze individus ?

Plusieurs hypothèses s'affrontent. La première, la plus prosaïque, invoque l'accident : les individus se seraient égarés dans le réseau, auraient chuté dans une fosse ou un puits naturel, et seraient morts piégés au fond. Mais la configuration des lieux et l'absence de tout indice d'une ouverture béante par laquelle on aurait pu tomber rendent ce scénario malaisé. La deuxième hypothèse fait intervenir des prédateurs ou des charognards qui auraient traîné les cadavres jusque-là. Or les ossements ne portent pas les marques de morsures, de fractures ou de digestion qu'on attendrait d'une accumulation par des carnivores. La troisième possibilité serait un transport par l'eau, une crue souterraine qui aurait charrié les corps. Mais la sédimentologie de la chambre ne plaide guère en faveur d'inondations capables d'un tel déplacement.

Galeries étroites et obscures du réseau souterrain de Rising Star
Les galeries du système karstique de Rising Star : un dédale de passages exigus et plongés dans l'obscurité totale, qui rend l'accès à la chambre Dinaledi extraordinairement difficile., Source : Paul H. G. M. Dirks et al., CC BY 4.0 (Wikimedia Commons)

C'est ici que l'équipe de Lee Berger avance l'hypothèse la plus audacieuse, et la plus controversée : Homo naledi aurait délibérément déposé ses morts dans cette chambre. En d'autres termes, l'espèce aurait pratiqué une forme de dépôt funéraire intentionnel, transportant ses défunts à travers le dédale souterrain pour les y abandonner, à l'abri des regards et des charognards. Si elle était avérée, une telle pratique constituerait un comportement symbolique d'une sophistication inattendue chez un être au cerveau si petit. Elle reculerait, en outre, de plusieurs centaines de milliers d'années l'apparition de gestes funéraires que l'on croyait réservés aux humains au grand cerveau, Néandertaliens et Homo sapiens.

L'enjeu est immense, car la sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques., le dépôt intentionnel d'un défunt, est traditionnellement considérée comme l'un des marqueurs cardinaux de la pensée symbolique, de la conscience de la mort, voire d'une forme de spiritualité. L'attribuer à Homo naledi, c'est dissocier la complexité comportementale de la taille du cerveau, et bousculer un présupposé profondément ancré : l'idée qu'il faut un gros encéphale pour accéder au symbole. On comprend que l'hypothèse ait suscité autant d'enthousiasme que de scepticisme.

Pour soutenir cette interprétation, les défenseurs de l'hypothèse funéraire avancent plusieurs arguments. D'abord, la difficulté même de l'accès : il paraît peu plausible que tant d'individus se soient rendus, par accident, dans un lieu aussi reculé et dangereux. Ensuite, l'absence de restes d'autres animaux mêlés aux ossements humains, ce qui exclut un piège naturel qui aurait dû capturer indistinctement toutes sortes de créatures. Enfin, la concentration des dépôts et l'état de certains squelettes, parfois relativement complets, suggéreraient un apport intentionnel plutôt qu'un éparpillement fortuit. Chacun de ces arguments, pris isolément, peut être discuté ; c'est leur convergence qui, aux yeux de l'équipe, plaide pour le geste délibéré.

Les opposants, eux, rétorquent que l'argument du « par défaut » est fragile : à force d'écarter une à une les explications naturelles jugées improbables, on en vient à privilégier l'hypothèse la plus extraordinaire faute de mieux, ce qui n'équivaut pas à une démonstration positive. Ils rappellent qu'en science, l'invraisemblance des autres scénarios ne prouve pas la vérité de celui qui reste. Pour emporter la conviction, il faudrait des indices directs et univoques d'un transport volontaire, et c'est précisément ce qui manque. Le débat, ainsi posé, oppose deux conceptions de la preuve autant que deux lectures des faits.

Feu et gravures : les annonces de 2023 à 2025

En 2023, Lee Berger et ses collègues franchissent un nouveau pas, plus retentissant encore. Dans une série de publications et lors d'une communication très médiatisée, ils annoncent non seulement avoir confirmé l'existence de sépultures intentionnelles, des corps déposés dans des cuvettes creusées et recouvertes, mais aussi avoir repéré, gravés sur les parois de la grotte, des motifs géométriques : lignes croisées, hachures, formes anguleuses évoquant des hashtags ou des échelles. Ces gravures, si elles étaient l'œuvre de naledi, seraient parmi les plus anciennes manifestations graphiques intentionnelles connues, antérieures de très loin à l'art pariétalArt pariétalArt réalisé sur les parois des grottes et abris (peintures, gravures), par opposition à l'art mobilier. du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette. supérieur européen.

À ces deux affirmations s'ajoute celle de l'usage du feu : la découverte, dans le réseau, de traces de combustion, résidus charbonneux, surfaces noircies, fragments d'os brûlés, suggérerait que Homo naledi maîtrisait l'éclairage par le feu, condition pratiquement nécessaire pour s'aventurer et œuvrer dans une obscurité aussi totale. Comment, en effet, transporter des corps, creuser des fosses ou graver des parois sans une source de lumière artificielle ? L'usage du feu, s'il était démontré, viendrait étayer l'ensemble du scénario en lui fournissant son indispensable condition technique.

Mais ces annonces, formulées d'abord dans des prépublications non encore validées par l'évaluation des pairs, ont déclenché une tempête. De nombreux spécialistes ont jugé les preuves insuffisantes, les interprétations hâtives, la communication prématurée. Les « cuvettes » sont-elles bien des fosses creusées, ou de simples dépressions naturelles du sol où les sédiments se sont accumulés ? Les « gravures » sont-elles d'authentiques tracés intentionnels, ou des fissures, des stries d'origine naturelle, voire des marques plus récentes ? Les traces de feu sont-elles contemporaines de naledi, ou postérieures ? Chaque pièce du dossier a été contestée, disséquée, remise en question. Le débat, vif et parfois âpre, illustre la difficulté de prouver un comportement symbolique à partir de vestiges aussi ténus, dans un contexte aussi complexe.

Entre 2023 et 2025, la controverse n'a cessé de rebondir, au fil des publications, des réponses et des contre-réponses. Les uns défendent une révolution conceptuelle ; les autres réclament des données plus solides, des datations directes des supposées gravures, des analyses taphonomiques rigoureuses des prétendues fosses. Cette joute scientifique, par-delà son intensité, a au moins le mérite de poser frontalement la question : jusqu'où peut-on lire, dans la pierre et l'os, l'intention d'un esprit disparu ?

La paléoprotéomique et l'énigme des squelettes « tous féminins »

Tandis que se poursuivait la bataille autour des sépultures et des gravures, une autre approche, plus discrète mais d'une portée considérable, est venue éclairer Homo naledi sous un jour inédit : la paléoprotéomique. Là où l'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençageSéquençageLecture de l'ordre des bases (A, T, G, C) d'une molécule d'ADN ; le séquençage à haut débit lit des millions de fragments en parallèle. permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues. se dégrade vite et résiste mal aux climats chauds, ce qui rend son extraction très ardue sur des fossiles africains anciens, les protéines, plus robustes, peuvent subsister bien plus longtemps, notamment dans l'émail dentaire, le tissu le plus résistant de l'organisme. En analysant ces protéines fossiles, les chercheurs peuvent désormais accéder à des informations que l'ADN ne leur livre plus.

L'une de ces informations est le sexe biologique de l'individu. L'émail dentaire contient en effet des protéines codées par des gènes situés sur les chromosomes sexuels. La protéine amélogénine, en particulier, existe sous deux formes : l'une codée par un gène porté par le chromosome X, l'autre par un gène porté par le chromosome Y. Détecter la présence de la forme « Y » signale un individu masculin ; son absence, en présence de la seule forme « X », oriente vers un individu féminin. C'est cette signature moléculaire que la paléoprotéomique sait aujourd'hui débusquer dans l'émail des dents fossiles.

Or, lorsque cette méthode a été appliquée à un échantillon de dents d'Homo naledi, le résultat publié dans une étude de la revue Cell a surpris : les individus testés se sont tous révélés féminins. Aucun mâle parmi les spécimens analysés. Cette uniformité, si elle se confirmait sur un échantillon plus large, soulèverait une question fascinante. Pourquoi la chambre Dinaledi n'abriterait-elle que des femmes ? S'agit-il d'un hasard d'échantillonnage, lié au petit nombre de dents testées ? Ou bien faut-il y voir le reflet d'une réalité sociale, d'un choix, d'une organisation particulière du groupe face à la mort ?

Si la chambre Dinaledi ne renfermait que des femmes, alors le dépôt des corps ne serait pas un événement aléatoire, mais l'expression d'une logique, sociale, rituelle ou démographique, dont le sens nous échappe encore.

Les interprétations restent ouvertes et prudentes. Un échantillon réduit ne permet pas de conclure que l'ensemble des quinze individus de Dinaledi étaient des femmes ; il indique seulement que ceux qui ont pu être sexués par leurs protéines l'étaient. Mais l'hypothèse mérite considération. Dans de nombreuses sociétés humaines et animales, des comportements sexuellement différenciés existent face à la mort, aux soins, aux lieux. Que naledi ait pu, lui aussi, traiter différemment ses morts selon le sexe n'a rien d'invraisemblable, et viendrait, là encore, complexifier l'image d'un être au comportement bien plus élaboré que ne le laisserait deviner la taille de son cerveau.

Culturel ou biologique : la question du gène AMELY

L'épisode du sexage par les protéines invite à une mise en garde méthodologique, qui touche au gène AMELY, c'est-à-dire au gène de l'amélogénine porté par le chromosome Y. La détermination du sexe par la paléoprotéomique repose sur la détection ou l'absence de la protéine issue de ce gène. Mais cette absence peut avoir deux significations bien distinctes, qu'il faut soigneusement démêler.

La première signification, la plus directe, est biologique : si la protéine codée par AMELY est absente, c'est que l'individu ne possédait pas de chromosome Y, donc qu'il était de sexe femelle. C'est l'interprétation retenue pour conclure au caractère féminin des squelettes de Dinaledi. La seconde signification, plus insidieuse, est d'ordre technique ou taphonomique : la protéine pourrait être présente à l'origine, mais avoir été dégradée, perdue, ou simplement non détectée en raison des limites de la méthode ou de la conservation différentielle. Une absence de signal ne prouve pas toujours une absence réelle. Il faut donc s'assurer que la non-détection du marqueur masculin traduit bien une absence biologique, et non un artefact de préservation ou d'analyse.

Cette nuance n'est pas un détail. Elle conditionne la validité de toute la conclusion « tous féminins ». Si les protéines masculines avaient simplement disparu chez certains individus pour des raisons de conservation, on pourrait à tort les classer comme femelles, et inventer un mystère social là où il n'y aurait qu'un biais d'échantillonnage ou de dégradation. C'est pourquoi les chercheurs s'efforcent de multiplier les contrôles, de vérifier la cohérence des signaux, de s'assurer que d'autres protéines sexuellement informatives confirment le verdict. La frontière entre le culturel, un choix du groupe de n'inhumer là que ses femmes, et le biologique ou le technique, un simple effet de la chimie de la conservation, doit être tracée avec la plus grande rigueur. C'est tout l'art, et toute la difficulté, de la paléoprotéomique appliquée aux questions de comportement.

Ce que naledi bouscule dans l'arbre humain

Au terme de ce parcours, on mesure mieux pourquoi Homo naledi dérange tant. L'espèce met à mal plusieurs idées reçues qui structuraient, parfois implicitement, notre représentation de l'évolution humaine. La première de ces idées est celle d'une progression linéaire et continue : un ancêtre primitif au petit cerveau, puis des formes intermédiaires, puis l'humain moderne au grand encéphale, chaque étape effaçant la précédente. Naledi brise cette belle ligne droite. Il montre qu'au contraire, plusieurs lignées humaines très différentes ont coexisté, certaines conservant des traits anciens jusqu'à des dates récentes, dans une arborescence buissonnante plutôt que dans une marche unique.

La deuxième idée ébranlée est l'équation entre taille du cerveau et complexité comportementale. Pendant longtemps, on a tenu pour acquis qu'un gros cerveau était la condition nécessaire de la pensée symbolique, du langage élaboré, des pratiques funéraires, de l'art. Si Homo naledi, avec son encéphale d'à peine 500 centimètres cubes, a réellement déposé ses morts, gravé des signes et maîtrisé le feu, alors cette équation vole en éclats. La complexité ne serait pas une simple fonction du volume cérébral, mais pourrait émerger d'architectures neurales différentes, de configurations que la seule mesure du crâne ne capture pas. Voilà qui invite à une grande modestie quant à ce que nous croyons savoir des rapports entre cerveau et comportement.

La troisième idée bousculée concerne la place de l'Afrique et la diversité humaine au Pléistocène moyen. Naledi confirme que le continent africain, loin d'avoir été le théâtre d'une évolution simple et univoque vers Homo sapiens, a connu une mosaïque de populations humaines aux morphologies variées, parfois très archaïques, coexistant et peut-être se côtoyant. Cette richesse, longtemps sous-estimée, dessine une préhistoire africaine bien plus foisonnante qu'on ne l'imaginait, où notre propre espèce a émergé non pas dans la solitude, mais au sein d'un véritable concert d'humanités.

Enfin, Homo naledi pose la délicate question de sa place exacte dans la généalogie humaine. Est-il un cousin éloigné, issu d'une branche précoce du genre Homo et longtemps survivante ? Un descendant d'une forme ancienne ayant conservé des traits primitifs par une sorte d'évolution mosaïque ? A-t-il croisé d'autres lignées, échangé des gènes, dans des épisodes d'hybridationHybridationCroisement entre deux espèces ou lignées distinctes, comme Homo sapiens et Néandertal, laissant une trace dans le génome. dont nous n'avons pas encore la trace ? Faute d'ADN exploitable, ces questions demeurent largement ouvertes. Naledi occupe, dans l'arbre humain, une position incertaine, un rameau dont on devine l'existence sans pouvoir le rattacher fermement au tronc.

Controverses : entre enthousiasme et scepticisme

Il serait malhonnête de présenter Homo naledi sans insister sur l'intensité des controverses qui l'entourent. Peu de découvertes récentes auront autant divisé la communauté scientifique, sur le fond comme sur la forme. Sur le fond, d'abord : les affirmations les plus spectaculaires, sépultures, gravures, feu, reposent sur des indices fragiles, dont l'interprétation est contestée. Les détracteurs soulignent que des dépressions du sol peuvent se former naturellement, que des marques sur la roche peuvent résulter de processus géologiques, que des traces de combustion peuvent être postérieures à l'occupation par naledi. Ils réclament des preuves directes, des datations ciblées, des analyses indépendantes, avant d'accréditer des conclusions aussi lourdes de conséquences.

Sur la forme, ensuite : la manière dont Lee Berger et son équipe ont communiqué leurs résultats a souvent précédé, voire court-circuité, le processus normal d'évaluation par les pairs. Des annonces médiatiques, des documentaires, des prépublications ont parfois devancé la publication validée, exposant les hypothèses au grand public avant qu'elles n'aient été soumises au crible critique de la profession. Pour certains, cette stratégie de science « ouverte » et « rapide » est une bouffée d'air frais qui démocratise la recherche et accélère le partage des connaissances. Pour d'autres, elle met en péril la rigueur, confond la communication et la démonstration, et fait peser un risque sur la crédibilité de la discipline.

Il faut toutefois se garder de réduire l'affaire à une querelle de personnes ou de méthode. Les désaccords sur naledi reflètent une difficulté épistémologique réelle : prouver une intention, un comportement symbolique, à partir de vestiges muets, est intrinsèquement ardu. La taphonomie, l'étude de ce qui arrive aux restes après la mort, recèle d'innombrables pièges, et distinguer le geste volontaire du hasard naturel exige une argumentation d'une solidité extrême. En ce sens, la controverse naledi est saine : elle force chacun à expliciter ses critères, à raffiner ses méthodes, à ne rien tenir pour acquis. La science avance par ce frottement même.

Quelle que soit l'issue de ces débats, une chose est certaine : Homo naledi a déjà transformé la paléoanthropologie, ne serait-ce qu'en obligeant la discipline à reconsidérer ses certitudes. Que les sépultures se confirment ou non, que les gravures soient validées ou réfutées, l'espèce restera un cas d'école, un aiguillon intellectuel, un rappel salutaire de l'inépuisable complexité du passé humain.

Conclusion : une étoile qui éclaire nos incertitudes

Homo naledi porte bien son nom d'étoile. Comme un astre lointain dont la lumière nous parvient chargée d'énigmes, il brille dans le ciel de la préhistoire en nous laissant deviner, sans jamais nous le révéler tout à fait, ce qu'il fut. Petit cerveau et main habile, grimpeur et marcheur, archaïque et récent, il échappe à nos catégories et résiste à nos classements. Sa datation tardive a renversé nos attentes ; les hypothèses de sépultures, de gravures et de feu ont enflammé nos débats ; la révélation paléoprotéomique de squelettes peut-être tous féminins a rouvert le champ des possibles. À chaque étape, naledi a déjoué la simplicité au profit de la complexité.

Peut-être est-ce là sa plus grande leçon. Homo naledi nous rappelle que l'évolution humaine ne fut pas une ascension triomphale et solitaire vers la conscience, mais une exploration foisonnante, hésitante, plurielle, faite de tâtonnements et de coexistences. Il nous enseigne que la modestie d'un cerveau ne préjuge pas de la richesse d'un comportement, et que l'Afrique du Pléistocène moyen fut le théâtre d'une diversité humaine que nous commençons à peine à entrevoir. Il nous invite, enfin, à accueillir l'incertitude non comme un échec, mais comme l'horizon même de la recherche.

Les ossements de la chambre Dinaledi continueront, pour longtemps encore, de nourrir les controverses, les analyses et les rêveries des chercheurs. Chaque nouvelle technique, datation affinée, protéomique perfectionnée, peut-être un jour ADN arraché à l'émail, apportera son lot de réponses et, immanquablement, son lot de questions neuves. Homo naledi n'est pas un dossier clos ; c'est un chantier ouvert, une étoile encore haute dans le ciel, qui éclaire moins nos certitudes que nos magnifiques incertitudes sur ce que signifie, au fond, être humain.