Une nouvelle etude parue dans Current Biology en septembre 2026 relance le debat sur les pratiques funeraires d'Homo naledi, cette espece hominee decouverte en 2013 dans la grotte de Rising Star, en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ du Sud. En analysant les proteines preservees dans l'email dentaire de 23 dents issues de 20 individus, Palesa Madupe, de l'Institut d'anthropologie evolutive Max Planck de Leipzig, et Enrico Cappellini, de l'Universite de Copenhague, n'ont detecte aucune trace d'amelogenine Y -- la proteine qui, chez les mammiferes, signe le chromosome Y. Une conclusion potentiellement explosive : tous ces individus seraient de sexe feminin.
La paleoproteomique au secours du sexage fossile
Determiner le sexe d'un individu fossile est l'un des defis les plus constants de la paleoanthropologie. Les marqueurs morphologiques classiques -- forme du bassin, dimensions du crane -- sont souvent ambigus pour des specimens fragmentaires ou des especes peu connues. Depuis quelques annees, la proteomique ancienne offre une alternative prometteuse : l'amelogenine, principale proteine de l'email des dents, existe sous deux isoformes encoded respectivement par les genes AMELX (chromosome X) et AMELY (chromosome Y). En l'absence d'amelogenine Y dans un echantillon, on en deduit l'absence de chromosome Y -- donc un sexe feminin.
C'est precisement cette methode que Madupe et Cappellini ont appliquee a la chambre de Dinaledi, le depot fossilifere majeur de Rising Star contenant les restes d'au moins 15 individus d'Homo naledi. Resultat : zero amelogenine Y sur les 23 dents analysees. Si ce signal est confirme, il suggere que la totalite ou la quasi-totalite des individus enterres dans cette chambre etaient des femelles.
Deux interpretations possibles
Les chercheurs eux-memes reconnaissent l'ambiguite du resultat. Deux explications non exclusives se presentent. La premiere : Homo naledi pourrait ne pas posseder de gene AMELY fonctionnel, ou du moins pas sous une forme conservee dans les fossiles. Dans ce cas, l'absence de signal Y ne dirait rien sur le sexe des individus. La seconde interpretation, si le gene existe bel et bien, est que l'echantillon de Dinaledi est integralement -- ou presque -- compose de femelles.
Lee Berger, decouvreur d'Homo naledi et co-auteur de l'etude, penche pour la seconde hypothese et va plus loin : il propose que les membres d'Homo naledi auraient pratique des inhumations sexuellement segreguees. Les males auraient ete enterres ailleurs, peut-etre dans une autre chambre de la grotte encore inexploree, ou dans un site different. Ce serait l'une des plus anciennes manifestations connues de pratiques funeraires genrees dans le registre hominee.
Des voix critiques
La communaute scientifique ne cache pas son scepticisme. Louise Le Meillour, chercheuse au Museum national d'Histoire naturelle de Paris, et Aurélien Mounier, du CNRS et du Musee de l'Homme, soulignent plusieurs limites. D'abord, le statut phylogenetique d'Homo naledi reste debattu : avec un cerveau de seulement 465 a 610 cm3 -- a peine plus grand que celui d'un chimpanze -- il semble bien primitif pour avoir developpe des comportements funeraires aussi sophistiques.
Ensuite, la taphonomie du site complique toute interpretation : les corps auraient pu etre deposes par des processus naturels, sans intentionnalite funeraire. Enfin, l'absence de sequencage ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ -- l'ADN etant generalement trop degrade dans les fossiles d'Afrique du Sud, en raison du climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ chaud et humide -- empeche de valider directement les conclusions proteomiques par la genetique. La question de savoir si Homo naledi possede ou non le gene AMELY ne pourra etre tranchee qu'en comparant ses sequences avec celles d'autres hominines proches ou en trouvant un specimen male incontestable.
L'avenir de la paleoproteomique
Au-dela de la controverse sur Homo naledi, cette etude illustre le potentiel grandissant de la proteomique ancienne pour explorer des periodes et des regions ou l'ADN ne se conserve pas. Les proteines sont plus stables que l'ADN dans les milieux chauds et humides, et l'email dentaire est l'un des materiaux biologiques les plus resistants. Des etudes recentes ont ainsi extrait des proteines vieilles de plus d'un million d'annees chez Homo antecessor en Espagne.
Si les conclusions de Madupe et Cappellini sont confirmees -- et si l'on exclut l'hypothese d'une absence du gene AMELY -- elles ouvriront une fenetre fascinante sur la complexite comportementale d'une espece dont le petit cerveau nous a longtemps fait sous-estimer les capacites. La prochaine etape : analyser les specimens d'autres chambres de Rising Star pour verifier si la composition sexuelle y est differente.
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