En juin 2023, le paleoantropologue Lee Berger, de l'universite de Witwatersrand a Johannesburg, avait provoque une onde de choc dans la communaute scientifique : selon lui, Homo naledi, une espece d'hominide decouvert en 2013 dans la grotte Rising Star et decrit en 2015, aurait enterre deliberement ses morts et produit des gravures rupestres. Publiees en preprint sur le serveur bioRxiv en juin 2023, ces affirmations font aujourd'hui l'objet d'une analyse critique publiee dans le Journal of Human Evolution par quatre specialistes espagnols, americains et sud-africains, qui concluent qu'elles manquent de fondements scientifiques suffisants.1
Homo naledi : une espece au cerveau surprenamment petit
Homo naledi est une espece d'hominide decouverte dans la chambre Dinaledi, au sein du systeme de grottes Rising Star, pres de Johannesburg, en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ du Sud. Datee entre 236 000 et 335 000 ans, cette espece presente une combinaison morphologique inhabituelle : un cerveau tres petit, comparable a celui d'Australopithecus, avec un volume d'environ 465 a 610 cm3 (contre 1 350 cm3 en moyenne pour Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→), mais une stature et une morphologie des membres inferieurs proches de celles des humains modernes. C'est precisement ce cerveau reduit qui rendait les affirmations de Berger si derogeantes : attribuer des comportements aussi complexes que l'enterrement delibere des morts ou la production d'art a un hominide aussi "primitif" revenait a remettre en question des decennies de consensus sur le lien entre developpement cognitif et comportements symboliques.
Les preprints de juin 2023, signes par Berger, John Hawks, Keneiloe Molopyane et d'autres membres de l'equipe Rising Star, proposaient deux affirmations distinctes : d'une part, que les 15 squelettes accumules dans la chambre Dinaledi avaient ete deposes deliberement par leurs congeneres, et d'autre part, que des marques observees sur les parois dolomitiques de la grotte constituaient de l'art rupestre produit par Homo naledi. Ces travaux ont ete largement couverts par les medias et font l'objet d'un documentaire National Geographic, alors qu'ils n'avaient toujours pas ete evalues par des pairs au moment de leur diffusion.2
Une grotte inaccessible : la critique principale
Le premier reproche formule par les quatre auteurs de l'article du Journal of Human Evolution, Maria Martinon-Torres (CENIEH, Burgos), Diego Garate (Incipit-CSIC), Andy I.R. Herries (La Trobe University) et Michael D. Petraglia (Griffith University), porte sur l'inaccessibilite de la grotte Rising Star. Les passages permettant d'atteindre la chambre Dinaledi sont exceptionnellement etroits et dangereux. Berger lui-meme, malgre une perte de poids consideree, est sorti lourdement blesse de la grotte apres sa visite. Cette difficulte d'acces physique a empeche tout chercheur independant de se rendre sur le site pour verifier les observations de l'equipe Rising Star.
Or, en science, la replicabilite des observations est un principe fondamental. Quand les donnees brutes (ici, les fossiles et les marques dans leur contexte geologique) ne sont accessibles qu'a l'equipe ayant publie les conclusions, il devient impossible pour la communaute de valider ou d'infirmer ces conclusions de maniere independante. Les auteurs soulignent que l'equipe Rising Star n'aurait invite aucun expert externe specialiste de taphonomie, d'art rupestre ou de comportements funeraires prehistoriques pour evaluer leurs observations sur le terrain avant la diffusion de leurs affirmations.3
Les processus naturels n'ont pas ete exclus
Le deuxieme point critique concerne l'absence de demonstration que les ossements n'auraient pas pu etre accumules par des processus naturels. Martinon-Torres et ses collegues rappellent que la taphonomie, la discipline qui etudie les processus d'accumulation, de preservation et de transformation des restes organiques apres la mort, propose plusieurs scenarios non symboliques pour expliquer des concentrations d'ossements dans des grottes. La chambre Dinaledi aurait pu constituer un piege mortel naturel, les individus pouvant y etre tombes accidentellement. Le transport par l'eau en periode de crues, l'activite de carnivores utilisant la cavite comme gite, ou encore des processus sedimentaires pourraient aussi expliquer la disposition des restes.
La regle methodologique de base, rappellee avec une analogie saisissante par les auteurs, est la suivante : avant d'avancer une explication extraordinaire, il faut d'abord refuter completement les explications ordinaires. Comme ils l'indiquent, si quelqu'un affirme que sa maison a ete construite par des extraterrestres, il doit commencer par demontrer que des humains ne l'ont pas construite. Ici, selon Martinon-Torres et ses collegues, la demonstration que les scenarios naturels sont impossibles n'a pas ete faite de maniere rigoureuse.4
Rien ne prouve que Homo naledi a produit les marques rupestres
La troisieme critique, et peut-etre la plus decisive, concerne l'attribution des marques murales a Homo naledi. Berger et son equipe ont identifie a trois endroits sur les parois dolomitiques des traces que ils decrivent comme des hachures croisees profondes et d'autres formes geometriques, preparees et lissees par des coups repetes d'un objet lourd. Ils les attribuent a Homo naledi, l'espece dont les ossements ont ete retrouves dans la meme grotte.
Martinon-Torres et ses collegues relevent deux problemes majeurs. D'abord, ces marques n'ont pas ete datees avec des methodes de datation directe. Sans datation precise, il est impossible de savoir si ces traces sont contemporaines de l'occupation par Homo naledi il y a 236 000 a 335 000 ans, ou si elles ont ete produites a une epoque completement differente, potentiellement par Homo sapiens ou d'autres hominides ayant frequente la grotte plus tard. Ensuite, la seule presence de fossiles d'Homo naledi dans le meme espace ne constitue pas une preuve d'attribution : deux depots de nature et d'age differents peuvent cohabiter dans la meme cavite sans avoir aucun lien entre eux. L'association spatiale n'implique pas l'association causale.5
Une diffusion prematuree, un debat necesaire
Au-dela des arguments scientifiques specifiques, la controverse autour de Homo naledi souleve une question plus large sur les pratiques de communication scientifique contemporaines. Les affirmations de Berger ont ete diffusees sous forme de preprints non evalues par des pairs, puis immediatement amplifiees par les medias grand public et un documentaire de grande diffusion. Cette temporalite inverse, ou la couverture mediatique precede la validation scientifique, pose un probleme fondamental : elle soustrait les affirmations extraordinaires au filtrage critique qui est la raison d'etre de la publication scientifique.
La reponse de Martinon-Torres et de ses collegues dans le Journal of Human Evolution represente precisement ce processus de correction que le systeme de la publication scientifique est cense garantir. Elle ne dit pas que Homo naledi n'a pas enterre ses morts : elle dit que les preuves presentees jusqu'a present ne sont pas suffisantes pour le conclure. C'est une distinction fondamentale. La science avance par accumulation de preuves et de verifications croisees, non par proclamation. Si des fouilles futures, accessibles a des equipes independantes et accompagnees de datations directes, permettent de confirmer les affirmations de Berger, elles seront acceptees. Pour l'instant, le dossier reste ouvert.
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