Il existe, dans la vallée du Jourdain, une colline qui ne ressemble à rien : un monticule de terre brune, large d'environ quatre hectares, posé au creux d'une plaine aride à plus de deux cents mètres sous le niveau de la mer. Rien, dans sa silhouette, ne laisse deviner qu'elle abrite l'un des plus extraordinaires condensés d'histoire humaine de la planète. Ce tertre porte un nom arabe, Tell es-Sultan, et un nom que toute la mémoire de l'Occident connaît sans toujours savoir le situer : Jéricho. Sous ses pentes dorment, empilées les unes sur les autres, plus de vingt couches d'occupation qui couvrent quelque onze mille ans. Et tout en bas, près du socle vierge, se cachent les vestiges les plus saisissants : une tour de pierre et un mur d'enceinte qui datent d'environ neuf mille ans avant notre ère, au moment précis où l'humanité, pour la première fois, cessait de marcher pour s'enraciner.

Jéricho est devenue, dans l'imaginaire collectif, la « plus ancienne ville fortifiée du monde ». La formule mérite d'être pesée, discutée, parfois corrigée, c'est l'objet de ce dossier. Mais elle dit une vérité robuste : à Tell es-Sultan, des êtres humains ont construit, à l'aube de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines., des ouvrages de pierre d'une ambition jusque-là inédite, et ils l'ont fait à une époque où, partout ailleurs, on vivait encore de chasse et de cueillette dans des campements éphémères. Pour comprendre pourquoi ce point précis de la Terre a concentré une telle densité d'innovations, la sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomadeNomadeSe dit de groupes humains sans habitat fixe, se déplaçant avec leurs troupeaux au fil des saisons ; le nomadisme pastoral structure les sociétés des steppes eurasiennes. à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages., la néolithisationNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000., la première architecture monumentale, les premiers portraits funéraires connus, il faut commencer par le décor.

Un tell, une oasis

Un tellTellColline artificielle formée par l'accumulation de couches successives de vestiges d'habitats au même endroit, caractéristique du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.. Chaque destruction-reconstruction ajoute une strate. n'est pas une colline naturelle. C'est une accumulation : la trace, en relief, de milliers d'années d'habitat humain superposé. Dans tout le Proche-Orient, les villages anciens étaient bâtis en briques de terre crue, un matériau bon marché et abondant mais périssable. Lorsqu'une maison s'effondrait, on n'en évacuait pas les décombres : on nivelait le tas, on tassait, on reconstruisait par-dessus. Génération après génération, le sol des villages montait ainsi de quelques centimètres par an, puis de quelques mètres par siècle. Au bout de plusieurs millénaires, l'agglomération avait fini par se hisser sur sa propre histoire, juchée au sommet d'un monticule artificiel que les archéologues appellent un tell. Tell es-Sultan en est l'archétype : une butte de plus de vingt mètres d'épaisseur de débris, dont chaque strate est une tranche de temps.

Ce qui a fixé l'homme à cet endroit, plutôt qu'à un autre, tient en un mot : l'eau. Au pied du tell jaillit une source pérenne, Aïn es-Sultan, que la tradition appelle aussi « la source d'Élisée ». Dans une région où les précipitations sont rares et l'évaporation féroce, cette résurgence offre un débit considérable, de l'ordre de plusieurs centaines, voire d'un millier de litres par minute, qui ne tarit jamais. Autour d'elle s'étend une oasis : un îlot de verdure dense, palmiers-dattiers, vergers et jardins, surgi du désert comme une promesse. Jéricho doit son surnom de « ville des palmiers » à cette anomalie hydrologique. La source explique tout : sans elle, pas de cultures, pas de stocks, pas de population sédentaire, pas de Jéricho.

Le site cumule d'autres avantages. La dépression du Jourdain, l'une des plus basses terres émergées du globe, jouit en hiver d'un climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques. doux qui en faisait un refuge agréable quand les plateaux environnants étaient froids et venteux. Les sols alluviaux, régulièrement humidifiés par la source, étaient fertiles. Enfin, la position de Jéricho, sur l'un des rares points de passage commodes de la vallée, en faisait un carrefour naturel entre les rives du Jourdain, le désert de Judée et les routes du Levant. Tout concourait à faire de ce point un aimant pour les groupes humains. Reste à comprendre comment, de simple halte de chasseurs, il est devenu une ville.

Le tell de Tell es-Sultan et l'oasis de Jéricho dans la vallée du Jourdain
Le tell de Tell es-Sultan, monticule artificiel formé par l'accumulation de plus de vingt couches d'habitat, dominant l'oasis de Jéricho. La source d'Aïn es-Sultan, à son pied, alimente depuis des millénaires les palmeraies de la « ville des palmiers »., Source : Diego Delso, CC BY-SA 3.0 (Wikimedia Commons)

Les fouilles : de Garstang à Kathleen Kenyon

La redécouverte scientifique de Jéricho s'est faite en plusieurs vagues, et chacune raconte autant l'état de l'archéologie de son temps que le site lui-même. Dès la fin du XIXe siècle, des explorateurs et des religieux fascinés par la Jéricho biblique sondent le tell, à la recherche des fameux murs renversés par Josué. Les premières fouilles méthodiques sont menées entre 1907 et 1909 par une mission austro-allemande dirigée par Ernst Sellin et Carl Watzinger, qui dégagent des fortifications mais peinent à les dater faute d'outils chronologiques fiables. À cette époque, l'archéologie du Levant lit encore le sol à travers les Écritures plus qu'à travers la stratigraphie.

Dans les années 1930, l'archéologue britannique John Garstang reprend le chantier. Il met au jour d'imposantes murailles, qu'il croit pouvoir rattacher à l'épisode biblique de la chute de la ville, et propose une chronologie qui fera grand bruit. Garstang travaille avec sérieux, mais son cadre interprétatif reste profondément marqué par la volonté de retrouver, dans la terre, la confirmation du récit de la Bible. Ses datations seront plus tard largement révisées. Son mérite, considérable, est d'avoir reconnu l'ancienneté exceptionnelle des couches les plus profondes et d'avoir pressenti que Jéricho recelait un passé bien plus reculé que l'âge du bronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides..

C'est la troisième campagne, conduite de 1952 à 1958, qui bouleverse tout. À sa tête, une femme : Kathleen Kenyon (1906-1978), l'une des plus grandes archéologues du XXe siècle. Formée à l'école rigoureuse de Mortimer Wheeler, Kenyon applique à Jéricho une méthode de fouille révolutionnaire pour le Proche-Orient : la méthode dite « Wheeler-Kenyon », qui consiste à creuser en carrés séparés par des bermes, des cloisons de terre laissées en place, dont les parois verticales offrent une lecture continue de la stratigraphieStratigraphieÉtude de la superposition des couches (strates) d'un site archéologique ; chaque couche correspond à une phase d'occupation et fonde une chronologie relative.. Au lieu de dégager horizontalement de larges surfaces, on tranche le tell verticalement, comme un gâteau, pour lire l'empilement des couches dans l'ordre où elles se sont déposées. Chaque centimètre devient daté, chaque objet replacé dans sa séquence.

Cette rigueur paie au-delà de toute espérance. En descendant sous les niveaux de l'âge du bronze, sous ceux de l'âge du chalcolithiqueChalcolithique« Âge du cuivre » : période de transition entre Néolithique et âge du bronze, marquée par les premiers objets en cuivre (époque d'Ötzi)., sous encore les villages néolithiques, Kenyon atteint des couches d'une ancienneté inouïe, et y découvre la tour et le mur de pierre. Surtout, elle démontre, par la stratigraphie et par les premières datations au radiocarbone (la méthode venait d'être inventée), que ces ouvrages remontaient à environ huit ou neuf mille ans avant notre ère. Le résultat est sidérant : Jéricho devient, d'un coup, le plus ancien établissement fortifié connu, et l'un des plus vieux villages permanents du monde. Kenyon rend aussi à Garstang une justice nuancée : la muraille qu'il attribuait à Josué était en réalité bien plus ancienne, et rien ne permettait d'y lire l'épisode biblique. La science venait de remplacer la légende, sans pour autant en effacer le prestige.

La tour et le mur du PPNA

L'héritage de Kathleen Kenyon dépasse d'ailleurs le seul site de Jéricho. En imposant une fouille millimétrée, attentive à chaque lentille de cendre et à chaque sol piétiné, elle a profondément renouvelé l'archéologie du Proche-Orient et formé toute une génération de chercheurs. Ses carnets, ses coupes dessinées et ses publications restent des références. Depuis, des missions plus récentes, notamment italo-palestiniennes, ont repris l'étude de Tell es-Sultan avec les méthodes contemporaines, datations affinées, analyses des sédiments, archéobotanique, confirmant l'essentiel de ses conclusions tout en précisant la chronologie. La recherche sur Jéricho n'est donc pas close : elle se poursuit, prudente et cumulative, sur les fondations qu'elle a posées.

Le joyau de Jéricho appartient à une phase que les préhistoriens nomment le Néolithique précéramiqueNéolithique précéramiquePremière phase du Néolithique (env. −9 600 à −6 900), antérieure à l'invention de la poterie. ANéolithique précéramique A (PPNA)Première phase du Néolithique proche-oriental (env. −9 600 à −8 800), antérieure à la poterie ; à Jéricho, elle correspond à la construction de la tour et du mur d'enceinte., ou PPNA, c'est-à-dire la première période néolithique du Proche-Orient, antérieure à l'invention de la poterie, qui s'étend approximativement de −9 600 à −8 800. C'est durant ces siècles décisifs que les habitants de Jéricho édifient deux ouvrages sans équivalent : un mur d'enceinte et, accolée à lui, une tour.

La tour de Jéricho est une masse de pierres sèches presque parfaitement circulaire. Elle mesure environ huit mètres et demi de diamètre à la base et s'élève, telle qu'on l'a retrouvée, à un peu plus de huit mètres de hauteur, elle était peut-être plus haute à l'origine. Sa maçonnerie est faite de blocs de pierre brute, soigneusement assemblés sans mortier. Mais sa caractéristique la plus stupéfiante se cache à l'intérieur : un escalier ! Vingt-deux marches de pierre lisse, taillées dans des dalles, percent le cœur de la tour et conduisent du sol jusqu'au sommet par un étroit passage couvert. C'est l'un des plus anciens escaliers connus de l'humanité, conservé presque intact sous onze millénaires de sédiments. Pour le bâtir, il a fallu une organisation collective, une division du travail, le déplacement de centaines de tonnes de pierre et une vision architecturale qui dépasse de très loin tout ce qu'on connaît pour cette époque.

La tour ne se dressait pas seule. Elle était adossée à un mur d'enceinte de pierre qui ceinturait au moins une partie de l'agglomération. Ce mur, d'environ un mètre quatre-vingts d'épaisseur et de plusieurs mètres de hauteur, suivait le contour du village. À côté de lui, ou en avant de lui selon les secteurs, court par endroits un fossé creusé dans la roche, large et profond, taillé à coups d'outils de pierre dans le substrat rocheux. L'ensemble, fossé, mur, tour, représente un effort de construction colossal. On a estimé qu'il avait pu mobiliser des dizaines de milliers de journées de travail. Pour des communautés de quelques centaines, peut-être quelques milliers d'individus, qui ne connaissaient ni le métal, ni la roue, ni l'animal de trait, c'est un exploit qui force le respect.

La tour de pierre néolithique de Jéricho, à Tell es-Sultan
La tour de Jéricho, datée du Néolithique précéramique A (vers −8 000), telle qu'elle apparaît aujourd'hui sur le site de Tell es-Sultan. Ce cône de pierres sèches de huit mètres et demi de diamètre abrite en son cœur un escalier de vingt-deux marches : l'une des plus anciennes architectures monumentales de l'humanité., Source : Immanuelle, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

L'érection de ces ouvrages soulève une question vertigineuse : comment des hommes sans métal, sans écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire. et sans bête de somme ont-ils pu concevoir et coordonner un tel chantier ? Tout y fut fait à la force des bras et au moyen d'outils de pierre et d'os. Le fossé périphérique, creusé dans un substrat rocheux dur, a exigé d'extraire et d'évacuer des centaines de mètres cubes de roche. Le mur et la tour ont consommé des milliers de blocs qu'il a fallu sélectionner, transporter parfois sur des distances notables, ajuster et empiler. Une telle entreprise suppose une planification, une transmission de savoir-faire, et surtout la capacité d'une communauté à mobiliser durablement une main-d'œuvre nombreuse pour un objectif commun, par-delà la simple survie quotidienne. C'est peut-être là, plus encore que dans la pierre, que réside la véritable révolution de Jéricho : l'invention du travail collectif organisé à grande échelle.

Quelle était la superficie protégée par ces ouvrages ? Les estimations varient, mais l'agglomération du PPNA couvrait sans doute de l'ordre de deux à quatre hectares, et abritait une population que les chercheurs évaluent, selon les hypothèses, entre quelques centaines et deux ou trois milliers d'habitants. Même au bas de cette fourchette, c'est, pour le IXe millénaire avant notre ère, une concentration humaine sans précédent : une « ville » avant l'heure, au sens où elle réunissait, en un même lieu, une densité, une permanence et une organisation collective inconnues du monde des chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine..

Pourquoi fortifier si tôt ? Les débats

La grande question, celle qui agite les préhistoriens depuis Kenyon, est simple à formuler et redoutable à résoudre : pourquoi ? Pourquoi des communautés néolithiques naissantes ont-elles consacré une part énorme de leur énergie à bâtir une tour et un mur ? Contre quoi, contre qui se protégeaient-elles ? La réponse de Kathleen Kenyon, fidèle à l'intuition de Garstang, fut militaire : Jéricho était une ville fortifiée, ses murs servaient à la défense, sa tour était un ouvrage de guerre. De là vient la formule consacrée de « plus ancienne ville fortifiée du monde ». Mais cette interprétation, longtemps dominante, est aujourd'hui sérieusement contestée.

Première objection : on ne voit pas bien quel ennemi aurait menacé Jéricho au IXe millénaire. À cette époque, les populations étaient clairsemées, l'art de la guerre organisée n'est attesté nulle part, et aucune trace d'assaut, d'incendie de combat ou de violence collective n'a été retrouvée dans les couches concernées. Bâtir une fortification suppose un péril ; or ce péril reste invisible. Deuxième objection, plus technique : la tour se trouve à l'intérieur du mur, et non sur son tracé, ce qui est étrange pour une tour de défense, on s'attendrait à la voir saillir vers l'extérieur, dominer un glacis, flanquer une porte. Ici, rien de tel.

Les chercheurs ont donc proposé d'autres explications. La plus séduisante concerne le mur lui-même : il aurait pu servir non à arrêter des hommes, mais à arrêter l'eau et la boue. Jéricho est bâtie au débouché de petits oueds qui, lors des pluies d'orage, déversent des coulées de boue et des crues soudaines. Un mur et un fossé bien placés auraient protégé le village contre ces inondations et l'envasement, une fonction hydraulique et non militaire. Quant à la tour, plusieurs pistes coexistent. Certains y voient un grenier ou un point de stockage surélevé ; d'autres, un poste d'observation ; d'autres encore, et c'est l'hypothèse la plus discutée, un monument à forte charge symbolique ou rituelle.

Une étude célèbre a proposé que la tour ait eu une fonction cosmologique : son ombre, lors du coucher de soleil au solstice d'été, se serait projetée exactement sur le village depuis la montagne voisine, faisant de l'édifice un marqueur du temps et un instrument de cohésion sociale, destiné peut-être à inciter la communauté naissante à accepter l'effort et la discipline de la vie sédentaire. La présence, à la base de la tour, de squelettes humains déposés intentionnellement renforce l'idée d'une dimension symbolique. Aucune de ces hypothèses n'est définitivement prouvée, et il est probable que la vérité soit composite : un même ouvrage a pu, au fil des siècles, remplir tour à tour ou simultanément des fonctions défensives, hydrauliques, économiques et rituelles. Le débat, loin d'être clos, illustre la richesse interprétative d'un site qui résiste à toute lecture simple.

Il faut aussi rappeler que la tour et le mur n'ont pas été édifiés d'un seul coup ni à la même date exacte : les fouilles montrent des phases successives de construction, de réfection et de surélévation, étalées sur plusieurs siècles. La tour, par exemple, a été utilisée, modifiée, puis finalement désaffectée et même partiellement comblée par des inhumations avant d'être recouverte par de nouvelles constructions. Cette histoire mouvementée complique encore l'interprétation : un même édifice a pu changer de sens au gré des générations, passant peut-être d'un usage pratique à un statut commémoratif ou sacré. L'archéologie ne lit pas une intention figée, mais une longue séquence de réappropriations. C'est cette épaisseur temporelle, propre aux tells, qui interdit les explications univoques et invite à la prudence : à Jéricho, chaque réponse trop simple se heurte tôt ou tard à la complexité du terrain.

La ville la plus anciennement habitée

S'il est un titre que Jéricho peut revendiquer sans grande contestation, c'est celui de localité la plus anciennement et le plus continûment habitée du monde. L'expression demande de la précision. Jéricho n'est pas la plus ancienne trace d'occupation humaine, l'humanité a campé un peu partout depuis des centaines de milliers d'années. Elle n'est pas non plus, à proprement parler, la première « ville » au sens où l'entendra plus tard la Mésopotamie, avec ses temples, ses palais et son écriture. Ce qui distingue Jéricho, c'est la continuité : sur le même point géographique, des hommes ont vécu, presque sans interruption, depuis la fin de la dernière période glaciaire jusqu'à aujourd'hui. La ville moderne de Jéricho prolonge, à quelques centaines de mètres, le tell antique. Onze mille ans d'habitat ininterrompu : aucun autre site ne peut en dire autant avec une telle clarté stratigraphique.

Cette continuité fait de Tell es-Sultan un livre d'histoire feuilleté à l'envers. En descendant dans le tell, on remonte le temps : sous la Jéricho ottomane, la Jéricho croisée ; sous elle, la Jéricho romaine et byzantine ; plus bas, les villes de l'âge du ferÂge du ferDernière période de la protohistoire (à partir d'env. −1200 en Europe et au Proche-Orient), marquée par la métallurgie du fer et les premiers royaumes. et de l'âge du bronze, celles précisément qu'évoque la Bible ; plus bas encore, les villages du chalcolithique, puis ceux du Néolithique céramique ; et tout au fond, le Néolithique précéramique, avec sa tour et son mur. Chaque civilisation a piétiné les décombres de la précédente. Pour l'archéologue, c'est une aubaine sans pareille : nulle part ailleurs on ne peut suivre, en un seul lieu, l'évolution de l'habitat humain sur une aussi longue durée, depuis la hutte de chasseurs jusqu'à l'agglomération moderne.

Faut-il pour autant parler de « ville » dès le Néolithique ? Le mot prête à débat. Une ville, au sens classique, suppose une hiérarchie sociale marquée, une spécialisation des métiers, des institutions, une administration. Rien de tel n'est clairement attesté à Jéricho au IXe millénaire : on a affaire à un très gros village, fortement aggloméré, mais sans doute encore égalitaire et sans pouvoir centralisé visible. C'est pourquoi beaucoup de spécialistes préfèrent parler de « proto-villeProto-villeTrès grande agglomération antérieure aux villes proprement dites, dépourvue de certains traits urbains (État, écriture, forte densité), dont le statut de « ville » fait débat, comme les mégasites trypilliens. » ou de « village fortifié ». Mais l'enjeu dépasse la querelle de mots : Jéricho montre que la concentration humaine, la permanence de l'habitat et l'architecture collective ont précédé, de plusieurs millénaires, l'apparition de l'État et de l'écriture. La ville, en somme, est née avant la civilisation urbaine.

Crânes surmodelés et culte des ancêtres

Si la tour est le visage architectural de Jéricho, les crânes surmodelésCrânes surmodelésCrânes humains dont le visage a été reconstitué au plâtre de chaux, parfois avec des coquillages en guise d'yeux ; pratique funéraire néolithique liée au culte des ancêtres. en sont le visage humain, littéralement. Au cours d'une phase un peu plus tardive, le Néolithique précéramique B (environ −8 800 à −6 500), les habitants de Jéricho ont développé une pratique funéraire d'une intensité bouleversante. Lorsqu'un proche mourait, on l'enterrait d'abord, souvent sous le sol même de la maison. Puis, après un temps, on exhumait le crâne, on le détachait du squelette, et on entreprenait de lui redonner un visage. Sur l'os nu, on modelait du plâtre de chaux pour reconstituer les joues, le front, le nez, les lèvres. Dans les orbites, on plaçait parfois des coquillages, des coques marines fendues, qui imitaient les yeux, mi-clos, du défunt. Certains crânes portaient des traces de pigment, de cheveux peints, voire de moustache.

Ces crânes surmodelés sont, à ce jour, parmi les plus anciens portraits humains que l'on connaisse. Ce ne sont pas des effigies imaginaires : ce sont les restes réels d'individus, ré-humanisés par le geste des vivants. On en a découvert plusieurs dizaines sur l'ensemble du Levant, à Jéricho, à Aïn Ghazal, à Tell Ramad, dans d'autres villages contemporains, et le plus célèbre d'entre eux, exhumé par Kathleen Kenyon, est aujourd'hui conservé au British Museum de Londres. Son visage modelé, aux yeux de coquillage, regarde le visiteur depuis presque dix mille ans, avec une présence presque insoutenable.

Crâne humain surmodelé au plâtre découvert à Jéricho, conservé au British Museum
Crâne surmodelé au plâtre découvert à Jéricho (Néolithique précéramique B). Sur l'os, les habitants ont reconstitué les traits du visage avec du plâtre de chaux et incrusté des coquillages dans les orbites. Ces portraits funéraires comptent parmi les plus anciennes représentations du visage humain., Source : APK, CC BY 4.0 (Wikimedia Commons)

Que signifiait cette pratique ? L'interprétation la plus largement admise est celle d'un culte des ancêtres. Conserver le crâne d'un mort, lui rendre un visage, le garder dans la maison ou l'enterrer en groupe sous le sol domestique, c'est maintenir une présence, prolonger un lien, ancrer la communauté dans une lignée. Dans un monde qui venait d'inventer la sédentarité, où l'on naissait, vivait et mourait au même endroit, génération après génération, les morts devenaient les gardiens du lieu. Le crâne surmodelé matérialise cette mémoire : il fait du défunt un membre permanent du foyer, un intermédiaire peut-être entre les vivants et l'au-delà, un garant de la continuité du groupe. Cette sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques. secondaire, élaborée et codifiée, témoigne d'une vie spirituelle d'une grande complexité, à mille lieues de l'image fruste qu'on se fait parfois des « hommes des cavernes ».

On a noté que ces crânes appartenaient surtout, mais pas exclusivement, à des adultes, et que le soin apporté au modelage variait, signe peut-être d'un statut social différencié, ou simplement d'habiletés inégales. La pratique a duré des siècles, s'est diffusée sur une vaste aire, puis a décliné. Elle reste l'un des témoignages les plus émouvants de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. : à Jéricho, dès le VIIIe millénaire, des hommes et des femmes refusaient déjà que leurs morts disparaissent tout à fait, et inventaient, avec du plâtre et des coquillages, l'art du portrait pour conjurer l'oubli.

Du Natoufien au Néolithique

Pour saisir ce qui s'est joué à Jéricho, il faut remonter en amont de la tour, jusqu'aux occupants les plus anciens du site : les NatoufiensNatoufienCulture de chasseurs-cueilleurs semi-sédentaires du Levant (~−12 500 à −9 500) récoltant des céréales sauvages et bâtissant les premières maisons rondes ; elle prépare le Néolithique.. Cette culture, qui s'épanouit dans tout le Levant entre environ −12 500 et −9 500, marque une bascule décisive. Les Natoufiens étaient encore des chasseurs-cueilleurs, mais des chasseurs-cueilleurs d'un genre nouveau : semi-sédentaires. Profitant de l'abondance des céréales sauvages, orge, engrain, amidonnier, qui poussaient spontanément dans le Croissant fertileCroissant fertileRégion en arc du Proche-Orient (Levant, Mésopotamie) où sont nés l'agriculture et l'élevage., ils n'avaient plus besoin de se déplacer sans cesse pour suivre le gibier. Ils s'installaient pour de longues saisons, voire à l'année, dans des campements stables, où l'on a retrouvé des maisons rondes semi-enterrées, des meules pour broyer les grains, des faucilles de silex dont le tranchant porte encore le lustre caractéristique du sciage des tiges de graminées.

À Jéricho, les niveaux natoufiens, à la base du tell, montrent que le site était déjà fréquenté à cette époque, attiré par la source et par la richesse de l'oasis. Les Natoufiens y récoltaient les céréales sauvages, peut-être les protégeaient, peut-être commençaient déjà à les semer. C'est cette phase, dite de proto-agriculture, qui prépare la grande rupture. Car le Néolithique ne tombe pas du ciel : il est l'aboutissement d'un long apprivoisement réciproque entre les hommes et certaines plantes. À force de récolter, de trier, de ressemer les graines les plus grosses et les plus faciles à détacher, les communautés du Levant ont, sans en avoir conscience, sélectionné des variétés domestiques, des céréales dont l'épi ne se brise plus tout seul à maturité et qui dépendent désormais de l'homme pour se reproduire. La domestication des plantes, puis celle des animaux (chèvre, mouton), transforme radicalement le rapport au monde.

Au cœur de ce processus, Jéricho occupe une place privilégiée. Le passage du Natoufien au NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000. précéramique y est lisible dans la stratigraphie, couche après couche : on voit la halte saisonnière de chasseurs devenir un village permanent d'agriculteurs, les maisons rondes en pierre se multiplier, la population croître, et finalement les grands travaux collectifs, tour, mur, fossé, surgir. Cette transition, qu'on appelle parfois la « révolution néolithiqueRévolution néolithiquePassage des sociétés de chasseurs-cueilleurs à l'agriculture et à la sédentarité (vers 10 000 av. J.-C. au Proche-Orient), à l'origine des villages puis des cités. », est l'un des tournants majeurs de l'histoire humaine, aussi décisif que l'invention de l'écriture ou de l'industrie. Elle ne s'est pas faite en un jour, ni en un lieu unique, mais le Levant, et Jéricho en son cœur, en fut l'un des principaux foyers. Ici, plus qu'ailleurs, on peut presque toucher du doigt le moment où l'homme s'est fait paysan.

Cette transformation n'allait pas sans contreparties. La vie sédentaire, si elle offrait sécurité alimentaire et confort relatif, imposait aussi de nouvelles contraintes : promiscuité accrue, apparition de maladies liées à la concentration humaine et au contact des animaux, dépendance à l'égard de récoltes vulnérables aux aléas climatiques, et alourdissement du travail quotidien. L'étude des squelettes néolithiques révèle parfois une santé moins bonne que celle des derniers chasseurs-cueilleurs, plus mobiles et au régime plus varié. Jéricho illustre ce paradoxe fondateur : la révolution néolithique fut un immense gain collectif, démographie en hausse, accumulation de surplus, naissance des villages, payé d'un certain coût individuel. Comprendre ce marché tacite, accepté à l'aube de l'histoire, c'est saisir l'ambivalence de toute notre civilisation matérielle, née d'un choix dont les habitants de Tell es-Sultan furent parmi les tout premiers à éprouver les conséquences.

Ce qui frappe, dans cette histoire, c'est la précocité de Jéricho. Au moment où l'on y bâtissait la tour, l'immense majorité de l'humanité ignorait encore l'agriculture et la sédentarité. Il faudra des millénaires pour que la néolithisation gagne, de proche en proche, l'Anatolie, l'Europe, l'Asie. Jéricho est, en ce sens, une avant-garde : un laboratoire où s'est expérimenté, très tôt, le mode de vie qui finira par devenir celui de presque toute l'espèce. Comprendre Jéricho, c'est comprendre comment et pourquoi nous avons cessé d'être nomades.

Jéricho entre imaginaire et archéologie

Aucun site préhistorique ne porte un nom aussi lourd de résonances. Avant d'être un objet de science, Jéricho est un mythe : la ville dont les murailles, dans le livre biblique de Josué, s'écroulent au septième tour des trompettes du peuple hébreu. Cette image, les murs qui tombent au son des trompettes, a façonné l'imaginaire occidental au point que, pendant longtemps, on a fouillé Jéricho moins pour comprendre la préhistoire que pour vérifier la Bible. Garstang lui-même croyait avoir retrouvé les murs de Josué. C'est précisément le travail de Kathleen Kenyon qui a dénoué le malentendu.

L'archéologie a en effet établi que la Jéricho de l'épisode biblique, située à l'âge du bronze récent (autour de −1 400), ne présentait, dans ses couches correspondantes, ni les puissantes fortifications attendues, ni les traces d'une destruction conforme au récit. À cette période, le site semble même avoir été modestement occupé, voire largement abandonné. Les murailles spectaculaires que l'on attribuait à l'épopée de Josué appartenaient en réalité à des phases bien plus anciennes, néolithiques ou de l'âge du bronze ancien. Autrement dit, le récit biblique de la chute de Jéricho ne trouve pas, dans le sol, la confirmation matérielle qu'on a longtemps cherchée. Cela ne diminue en rien la valeur du texte comme document littéraire et religieux ; cela rappelle seulement que mythe et histoire obéissent à des logiques différentes.

Le paradoxe est savoureux : en cherchant la Jéricho des trompettes, les archéologues ont trouvé une Jéricho infiniment plus extraordinaire, celle de la tour néolithique, des crânes surmodelés, des premiers villageois du monde. La réalité archéologique a surpassé la légende. La vraie merveille de Jéricho n'est pas la chute de ses murs, mais leur édification, neuf mille ans plus tôt, par des communautés qui inventaient là, pour la première fois, la ville et l'architecture. La « plus ancienne ville fortifiée du monde » n'a pas besoin de Josué pour exister ; elle se suffit, et de loin, à elle-même.

Cet entrelacs entre imaginaire et archéologie fait aussi la fragilité du site. Lieu hautement symbolique, revendiqué par des traditions religieuses et des récits nationaux multiples, Jéricho a été et reste un enjeu de mémoire. Le rôle de l'archéologie y est d'autant plus précieux : substituer aux certitudes héritées la patience de la stratigraphie, aux murs imaginaires les murs réels, à la légende une histoire vérifiable. C'est ce que la science a accompli à Tell es-Sultan, et c'est ce que reconnaît, à sa manière, l'inscription du site au patrimoine mondial.

Le classement UNESCO 2023

En septembre 2023, le Comité du patrimoine mondial de l'UNESCO, réuni à Riyad, a inscrit Tell es-Sultan / l'ancienne Jéricho sur la Liste du patrimoine mondial. Cette consécration, attendue de longue date, reconnaît la valeur universelle exceptionnelle du site : à la fois comme l'un des plus anciens établissements humains permanents de la planète, comme un jalon majeur du passage à la vie sédentaire et à l'agriculture, et comme une archive stratigraphique d'une richesse incomparable. L'inscription souligne en particulier l'importance des vestiges du Néolithique précéramique, la tour, le mur, les habitations, et des pratiques funéraires des premiers villageois, dont les crânes surmodelés1.

Le dossier d'inscription met en avant plusieurs critères. D'abord, le témoignage exceptionnel que constitue Jéricho sur les premières étapes de la sédentarisation et de la naissance des villages au Proche-Orient : nulle part ailleurs cette transition n'est documentée avec une telle profondeur temporelle et une telle continuité. Ensuite, la valeur architecturale et technique des ouvrages du PPNA, qui comptent parmi les plus anciennes constructions monumentales de l'humanité. Enfin, le caractère emblématique du site dans l'histoire de la discipline archéologique elle-même, depuis les pionniers du début du XXe siècle jusqu'à la révolution méthodologique de Kathleen Kenyon1.

Au-delà de la reconnaissance scientifique, l'inscription de 2023 engage la communauté internationale dans la protection à long terme d'un site fragile. Tell es-Sultan est exposé à l'érosion, à la pression de l'urbanisation moderne de la ville de Jéricho, et aux aléas d'un contexte politique sensible. Le statut de patrimoine mondial implique un plan de gestion, des mesures de conservation et une vigilance accrue sur l'intégrité du tell et de son environnement. Il consacre aussi Jéricho comme un bien appartenant à l'humanité tout entière, par-delà les frontières et les appartenances, un message qui, pour un lieu aussi chargé d'histoire, n'a rien d'anodin. Les institutions scientifiques internationales, des comités du patrimoine aux grands musées qui conservent les objets de Jéricho, soulignent unanimement la place singulière de ce site dans le récit des origines de la vie urbaine2.

Conclusion

Au terme de ce parcours, Jéricho apparaît pour ce qu'elle est vraiment : moins une « ville » au sens où nous l'entendons qu'un seuil, un point de bascule où l'humanité a franchi, presque sans le savoir, l'une de ses frontières les plus profondes. Sur cette modeste colline de la vallée du Jourdain, des chasseurs-cueilleurs sont devenus paysans, des campements sont devenus villages, et des villages ont, pour la première fois, dressé vers le ciel une tour de pierre. Tout ce qui fera plus tard la civilisation urbaine, la densité, la permanence, l'architecture collective, la mémoire des ancêtres, y est déjà présent, en germe, neuf mille ans avant notre ère.

La formule de « plus ancienne ville fortifiée du monde » restera attachée à Jéricho, même si les spécialistes en discutent les termes : ville ou proto-ville, fortification ou ouvrage hydraulique, le débat reste vif et c'est tant mieux, car il témoigne de la vitalité d'un site qui n'a pas livré tous ses secrets. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c'est l'exceptionnelle ancienneté et la continuité de l'occupation humaine à Tell es-Sultan, la grandeur des ouvrages du Néolithique précéramique, et l'émotion que suscitent encore, sous une vitrine de musée, les visages surmodelés des premiers villageois.

De Garstang à Kathleen Kenyon, de la légende biblique à la stratigraphie patiente, de la source d'Aïn es-Sultan à l'inscription de 2023 au patrimoine mondial, Jéricho condense en un seul lieu toute l'histoire de notre rapport au passé : la part du mythe et la part de la preuve, le désir de croire et l'exigence de savoir. Et si l'on devait retenir une image, ce serait celle de cet escalier de vingt-deux marches, enfoui depuis onze mille ans au cœur de la tour, gravissant patiemment l'obscurité, un escalier que des mains humaines ont taillé à l'aube de notre histoire, et que l'archéologie, à son tour, a su faire remonter vers la lumière.