Pendant pres de 14 000 ans -- de 14 000 avant notre ere jusqu'a environ 300 avant notre ere -- les archipels japonais furent peuplés par une culture que les archéologues appellent le [[Jômon]] (du japonais "motif de corde", en référence aux décors de leurs poteries). Ces chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→-pécheurs ont produit les plus anciennes poteries connues au monde, développé des modes de vie complexes sans jamais adopter l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→ de maniere intensive, et laissé une empreinte génétique encore visible dans la population japonaise actuelle.1
Les poteries les plus anciennes du monde
La découverte la plus surprenante que la culture Jômon ait léguée a la science est aussi la plus précoce : les premiers vases Jômon, mis au jour dans des sites comme Odai-Yamamoto (préfecture d'Aomori) et Fukui (Saga), sont datés d'environ 16 000 ans avant notre ere -- antérieurs de plusieurs millénaires aux poteries du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→, longtemps considérées comme les premières. Cette invention autonome de la céramique par des chasseurs-cueilleurs bouleverse les modèles classiques qui associent poterie et agriculture.
A quoi servaient ces premiers vases ? Les analyses chimiques des résidus intérieurs montrent des traces de graisses animales, de poisson et de plantes aquatiques. La poterie Jômon était donc en premier lieu un outil culinaire : elle permettait de faire bouillir les aliments, de rendre comestibles des ressources auparavant indigestes (comme certains glands ou racines), et d'extraire les graisses des os.2
Les poteries en flammes : un art a part entiere
Si les premières poteries Jômon étaient fonctionnelles et sobres, les productions de la période Jômon moyen (3000-2000 av. J.-C.) atteignent un niveau d'élaboration artistique spectaculaire. Les kaen-doki ("vases en flammes") de la région de Nagaoka (Niigata) et de Chino (Nagano) se caractérisent par des bords en feu : des protubérances en spirale, des anses torsadées et des formes ondulantes qui explosent sur les bords du vase comme des langues de flamme. Clairement cérémoniales -- trop complexes et fragiles pour un usage quotidien -- elles témoignent d'une vie spirituelle et symbolique développée.
Ces poteries en flammes sont aujourd'hui inscrites au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO (2021) avec d'autres objets Jômon, dans le cadre de l'inscription du site de Sannai-Maruyama et de seize autres sites du Jômon du Nord de Honshu et de Hokkaido au patrimoine mondial.
Sannai-Maruyama : une ville Jômon
Le site de Sannai-Maruyama, découvert en 1992 pres d'Aomori (nord de Honshu), a radicalement changé la perception des sociétés Jômon. On y a mis au jour les vestiges d'un village occupé de maniere continue pendant 1 500 ans (environ 3900-2300 av. J.-C.), avec des maisons sur pilotis, des bâtiments collectifs monumentaux (dont un édifice a six piliers de 1,2 metre de diamètre et probablement 15 metres de haut), des voies d'accès aménagées, et des fosses dépotoirs organisées qui témoignent d'une gestion collective de l'espace.
La population estimée de Sannai-Maruyama pouvait atteindre 500 personnes dans ses périodes de densité maximale -- une taille inhabituelle pour des chasseurs-cueilleurs. Les habitants s'approvisionnaient en chestnuts (châtaignes), en noisettes, en mures et en noix domestiquées au sens "proto-agricole" : ils entretenaient des bosquets, sélectionnaient des variétés, et en régulaient la production sans pour autant créer de vraies cultures en rangs.3
Une génétique distincte
Les analyses d'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→ menées sur des restes osseux Jômon montrent une population génétiquement distincte des Asiatiques de l'Est continentaux. Le profil Jômon se distingue par une forte divergence par rapport aux Chinois Han, aux Coréens et aux Japonais modernes, et présente des affinités avec certaines populations d'Asie du Sud-Est et d'Océanie. Les Japonais actuels sont en grande partie les descendants des Yayoi -- des agriculteurs rizicoles venus de Corée et de Chine du nord vers 300 av. J.-C. -- qui ont mélangé leur génome a celui des Jômon locaux.
La contribution génétique Jômon dans la population japonaise actuelle varie selon les régions : elle est plus forte a Hokkaido (chez les Aïnous, dont 70% du génome est d'origine Jômon) et plus faible dans les zones de forte immigration Yayoi comme la région de Kinki (Osaka-Kyoto). Cette hétérogénéité reflète des dynamiques de contact et d'assimilation progressives plutôt qu'un remplacement brutal.
L'héritage Jômon
La culture Jômon a duré 14 fois plus longtemps que l'ère chrétienne. En 14 000 ans d'histoire, elle a traversé des changements climatiques majeurs (réchauffement postglaciaire, optimum de l'HolocèneHolocèneÉpoque géologique actuelle, débutée il y a environ 11 700 ans à la fin de la dernière glaciation ; cadre de toute l'histoire post-glaciaire.→, refroidissement) en adaptant ses stratégies d'approvisionnement, ses modes de construction et ses expressions artistiques. Son rapport a l'environnement -- une gestion durable de ressources diversifiées plutôt que l'exploitation agricole intensive -- lui a permis une remarquable longévité.
Aujourd'hui, le Jômon est au coeur d'un regain d'intérêt au Japon, a la fois scientifique et identitaire. La reconnaissance UNESCO de 2021 a catalysé un tourisme patrimonial dans les régions de Tohoku et Hokkaido, et les kaen-doki ornent les couvertures de magazines d'art et les logo de festivals de design. L'esthétique Jômon -- brut, expressif, organique -- résonne dans le design japonais contemporain.
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