Au bord du Nil, a quelques centaines de kilometres au sud de l'actuelle frontiere soudano-egyptienne, s'elevait il y a plus de quatre millenaires une capitale prospere : Kerma. Pendant pres d'un millenaire, du IIIe au milieu du IIe millenaire avant notre ere, cette cite a constitue le centre d'un Etat puissant que les Egyptiens appelaient Koush. Bien que longtemps negliges par la recherche occidentale, les vestiges de Kerma temoignent d'une civilisation originale, complexe et militairement redoutable.1

Une ville sur le Nil, premier foyer urbain subsaharien

Kerma est souvent decrite comme la plus ancienne ville d'Afrique subsaharienneAfrique subsahariennePartie du continent africain au sud du Sahara ; berceau d'Homo sapiens, longtemps réputée hostile à la conservation de l'ADN ancien à cause de la chaleur. dont les vestiges aient ete documentes avec precision. Les fouilles menees depuis les annees 1970 par une mission de l'Universite de Geneve, sous la direction de Charles Bonnet, ont mis au jour un plan urbain structure : quartiers d'habitation, greniers monumentaux, espaces de culte, ateliers de ceramiques et palais. La ville etait entouree d'une muraille massive, signe evident d'une organisation etatique capable de mobiliser des ressources humaines considerables.

Poignards en os et cuivre de la civilisation de Kerma, British Museum
Poignards en os et cuivre, vers 1750-1450 av. J.-C., trouves a Kerma. (Credit : British Museum, domaine public, Wikimedia Commons)

La cite occupait une position strategique au niveau de la troisieme cataracte du Nil, a un point de convergence entre routes commerciales venant du coeur de l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. et axes fluviaux remontant vers l'Egypte. L'ivoire, les peaux de fauves, l'ebene, l'or et les esclaves transitaient par Kerma, enrichissant ses elites et alimentant une economie redistributive sophistiquee. Les contemporains egyptiens, conscients de cette puissance croissante, multiplierent les forts militaires en aval pour controler leurs frontieres meridionales.

La ceramique de Kerma, un art unique

Parmi les marqueurs les plus caracteristiques de la civilisation de Kerma figure sa ceramique d'une qualite exceptionnelle, consideree par les specialistes comme parmi les plus belles de l'Antiquite africaine. Les potiers de Kerma maitrisaient une technique de cuisson qui produisait des vases a la panse brune ou noire et a la lèvre rouge vif, d'une finesse de paroi remarquable. Cette dualite chromatique est obtenue en enterrant partiellement les pieces pendant la cuisson.

Ces recipients, parfois minces comme de la porcelaine, etaient deposes par centaines dans les sepultures des personnages importants. On en retrouve dans les tumuli funeraires de toute la region, souvent accompagnes d'armes, de bijoux en or et d'animaux sacrifies. La ceramique de Kerma a fait l'objet de diffusion sur de larges territoires, temoignant de reseaux d'echanges actifs avec les populations voisines.2

Les tumuli geants et les rituels funeraires

C'est peut-etre dans ses pratiques funeraires que la civilisation de Kerma se distingue le plus spectaculairement. Les souverains de Kerma, les "deffufas" du moins les plus puissants d'entre eux, etaient inhumes sous des tertres circulaires de terre pouvant atteindre quatre-vingt metres de diametre et plusieurs metres de hauteur. Ces tumuli royaux comptent parmi les plus grands jamais construits en Afrique subsaharienne.

Miroir de la periode de Kerma, 1700-1550 av. J.-C.
Miroir de la periode de Kerma (1700-1550 av. J.-C.), temoignant du raffinement de cette civilisation. (Credit : Wikimedia Commons, domaine public)

Ce qui rend ces sepultures particulierement troublantes pour les sensibilites modernes, c'est l'ampleur des sacrifices humains qui les accompagnaient. Des analyses osteologiques conduites sur les tumuli royaux de Kerma ont revele des centaines de squelettes d'adultes disposes autour du corps central, probablement sacrifies au moment des funerailles pour accompagner le souverain dans l'au-dela. Lors de la mise au tombeau d'un grand roi, plusieurs centaines de personnes pouvaient ainsi perdre la vie. Cette pratique, unique en son genre en Afrique orientale, temoigne de la puissance absolue des souverains de Kerma et du caractere profondement hierachique de la societe.

Les Deffufas, quant a elles, sont des batiments en briques crues d'une architecture sans equivalent. La Deffufa occidentale, partiellement conservee, s'elevait a plus de dix metres de hauteur et couvrait une superficie de plusieurs centaines de metres carres. Elle constituait probablement le centre religieux de la cite, un lieu de culte et d'offrandes autour duquel s'organisait la vie spirituelle du royaume.

La confrontation avec l'Egypte et la fin du royaume

Les relations entre Kerma et l'Egypte furent alternativement commerciales, diplomatiques et militaires. Pendant la Deuxieme Periode Intermediaire (vers 1650-1550 av. J.-C.), alors que l'Egypte etait affaiblie par l'invasion des Hyksoes au nord, Kerma profita de la situation pour etendre son influence jusqu'en Haute-Egypte, s'alliant parfois avec les envahisseurs asiatiques contre les pharaons de Thebes.

Mais la reunification de l'Egypte sous les souverains du Nouvel Empire mit un terme brutal a cette expansion. Vers 1550 av. J.-C., le pharaonPharaonTitre du souverain de l'Égypte antique, considéré comme un dieu vivant garant de l'ordre cosmique (la Maât), chef suprême de l'État, de l'armée et du culte. Ahmosis Ier reconquit la Nubie et entreprit de detruire systematiquement les grandes cites koushites. Kerma fut rasee et sur ses ruines s'eleva une ville egyptienne. Le royaume disparut en tant qu'entite politique independante, absorbe dans l'empire egyptien qui en exploita les ressources pendant cinq siecles.3

Paradoxalement, la culture nubienne survecut, et c'est precisement dans ces regions que naquit bien plus tard le royaume de Napata, puis de Meroe, dont les pharaons kouchites allerent jusqu'a conquerir l'Egypte entiere au VIIIe siecle avant notre ere. L'histoire de Kerma est donc le premier chapitre d'une longue saga nubienne, trop souvent laissee dans l'ombre de l'egyptomanie occidentale.