Il existe une image que tout le monde a déjà vue, au moins une fois, et le plus souvent des centaines de fois : une procession de silhouettes alignées de gauche à droite, ouvrant le défilé par un singe voûté à quatre pattes et le refermant par un homme moderne, droit, fier, marchant vers l'avenir. Entre les deux, des créatures intermédiaires se redressent peu à peu, gagnent en taille, perdent leur pelage, échangent le bâton contre la lance. Cette frise est devenue le symbole universel de l'évolution humaine, reproduite sur les tee-shirts, les couvertures de manuels, les publicités, les caricatures et jusque dans les pictogrammes des distributeurs de boissons. Elle est si évidente, si limpide, qu'on l'accepte sans réfléchir. Elle est pourtant profondément fausse, et sa fausseté ne tient pas à un détail : c'est l'idée même qu'elle véhicule qui contredit ce que la science sait de l'évolution1. Ce dossier raconte d'où vient cette icône, pourquoi elle s'est imposée, ce qu'elle déforme, et comment se représenter autrement la véritable histoire de l'humanité, non pas une marche triomphale, mais un buisson foisonnant, traversé de hasards, d'impasses et de cousinages oubliés.
L'image la plus célèbre de la science
Peu d'illustrations scientifiques ont connu un destin comparable. La « marche du progrès », parfois appelée « marche de l'évolution » ou, en anglais, The March of Progress, appartient à ce petit groupe d'images qui ont quitté les pages des livres pour devenir des objets culturels autonomes. Elle fonctionne comme un idéogramme : nul besoin de légende, nul besoin de texte. Une rangée de profils suffit à dire « évolution ». Cette efficacité visuelle explique sa fortune. Le cerveau humain adore les séquences ordonnées, les progressions claires, les récits où une chose en engendre une autre jusqu'à un aboutissement. La frise offre exactement cela : un commencement (la bête), une fin (l'homme) et, entre les deux, une montée continue2.
Sa popularité tient aussi à sa plasticité. On l'a détournée mille fois : à la place de l'homme final, on a placé un individu affalé devant un ordinateur, un coureur, un musicien, un consommateur, un robot. Chaque parodie repose sur la même grammaire visuelle, ce qui prouve à quel point la structure originelle est ancrée. Mais cette omniprésence a un coût : à force d'être vue, l'image est devenue la définition intuitive de l'évolution pour des millions de personnes. Or une définition fausse, répétée des millions de fois, devient une croyance presque indéracinable. C'est tout le problème de cette frise : elle n'illustre pas l'évolution, elle la caricature, et la caricature a remplacé le concept.

Son origine : Rudolph Zallinger, 1965
Contrairement à ce qu'on imagine, la « marche du progrès » n'est pas une illustration scientifique ancienne ni le fruit d'un consensus académique. Elle naît en 1965, dans un ouvrage de vulgarisation de la collection Time-Life, intitulé Early Man, signé par l'anthropologue Francis Clark Howell. L'illustration, déployée sur une double page dépliante, est l'œuvre du peintre Rudolph Zallinger, déjà célèbre pour ses grandes fresques de dinosaures. Zallinger avait reçu une commande précise : représenter une quinzaine d'espèces d'hominidés et de primates ancestraux dans un ordre chronologique, du plus ancien au plus récent. Pour des raisons de mise en page, il fallait faire tenir ces silhouettes sur une bande horizontale étroite, il les disposa en file, de profil, marchant toutes dans la même direction2.
Le titre original de la planche n'était d'ailleurs pas « la marche du progrès » mais The Road to Homo SapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→, « le chemin vers Homo sapiens ». Howell lui-même, dans le texte, avertissait que cet alignement ne devait pas être lu comme une descendance directe et linéaire. Mais le texte ne pèse rien face à l'image. Le dépliant fut détaché du livre, reproduit, recadré, simplifié. On laissa tomber les avertissements, on garda la procession. En quelques années, l'illustration s'était autonomisée et avait acquis le statut d'icône. C'est l'un des plus beaux exemples de la manière dont une contrainte graphique, aligner des figures pour des raisons de maquette, peut accoucher d'un contresens scientifique mondial.
Zallinger n'a pas dessiné une théorie : il a résolu un problème de mise en page. Le monde y a lu une loi de la nature.
Il faut ajouter que les figures de Zallinger étaient, pour l'époque, soigneusement documentées : chaque silhouette s'appuyait sur des fossiles connus et sur les reconstitutions admises dans les années 1960. Le problème n'est donc pas l'exactitude de chaque maillon pris isolément, mais l'ordre et la continuité que la disposition suggère. En mettant les espèces à la queue leu leu, l'image transforme une galerie de cousins en une généalogie linéaire. C'est la relation entre les figures, et non les figures elles-mêmes, qui ment.
La diffusion de l'icône doit aussi beaucoup au format de la collection Time-Life. Ces volumes, vendus par abonnement, atteignaient un public de masse à une époque où la photographie et l'illustration en couleurs restaient rares dans l'édition courante. Une planche dépliante, soignée, à la fois pédagogique et spectaculaire, était faite pour marquer les esprits et pour être conservée. Beaucoup de lecteurs n'ont gardé du livre que ce dépliant, accroché ou rangé à part, détaché de son contexte argumenté. C'est ainsi qu'une nuance prudente, exprimée dans le corps du texte par Howell, s'est volatilisée tandis que l'image, elle, prospérait. L'histoire de la « marche du progrès » est aussi une leçon de communication scientifique : une image forte mais ambiguë l'emporte presque toujours, dans la mémoire collective, sur un texte exact mais aride.
Notons enfin un détail souvent oublié : la planche originale comportait davantage de figures que la version popularisée, et certaines d'entre elles n'appartenaient même pas à la lignée humaine directe, mais à des rameaux latéraux clairement présentés comme tels. Le recadrage successif de l'image, au fil des reproductions, a éliminé ces nuances pour ne garder que la séquence la plus « lisible », celle qui montait sans détour du singe à l'homme. Chaque copie a un peu plus simplifié l'original, jusqu'à produire la frise minimale que nous connaissons aujourd'hui. L'icône, en somme, s'est faussée en se diffusant : elle est devenue plus fausse que ne l'était la planche de 1965 elle-même.
Il est d'ailleurs frappant de constater que Zallinger lui-même, comme Howell, n'a jamais prétendu illustrer une descendance linéaire. L'auteur de la frise était un artiste rigoureux, conscient des limites de son exercice ; le malentendu n'est pas né de leur intention, mais de l'usage qui en a été fait par d'autres. Cette distinction est importante, car on accuse parfois la science d'avoir « inventé » la marche du progrès. En réalité, la science a fourni des données ; c'est la culture populaire qui les a recomposées en mythe. Le cas est exemplaire de la manière dont une image se détache de ses auteurs et acquiert une vie propre, indifférente aux précautions de ceux qui l'ont conçue.
Pourquoi elle est fausse
La « marche du progrès » accumule, en réalité, plusieurs erreurs distinctes, qui se renforcent les unes les autres. Les démêler permet de comprendre pourquoi les spécialistes la jugent non seulement inexacte, mais activement nuisible à la compréhension de l'évolution1.
L'erreur de la direction
La frise se lit de gauche à droite, comme une phrase, et installe l'idée d'un sens, d'une flèche du temps qui pointerait nécessairement vers « plus haut » et « mieux ». Or l'évolution n'a pas de direction privilégiée. Elle ne « monte » pas : elle se ramifie. Une population se transforme génération après génération sous l'effet de la sélection naturelle, de la dérive génétique, des migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques).→ et du hasard des mutations, et ces transformations répondent à des conditions locales et momentanées, pas à un cap fixé d'avance. Selon les circonstances, un lignage peut devenir plus grand ou plus petit, plus complexe ou plus simple, gagner un organe ou en perdre un. Il n'existe aucune boussole interne qui orienterait le vivant vers l'humain.
L'erreur du but
En plaçant l'homme moderne à l'extrémité droite, en position d'aboutissement, l'image suggère que toute cette histoire tendait vers nous, comme si l'humanité était le terme programmé d'un processus. C'est ce qu'on appelle une vision téléologique, ou finaliste, de l'évolution. Rien dans la biologie ne la justifie. Homo sapiens n'est pas le but de l'évolution des primates, pas plus que le chêne n'est le but de l'évolution des plantes. Nous sommes un résultat parmi d'innombrables autres possibles, et largement un produit de la contingence : si tel épisode climatique avait tourné autrement, si telle population avait disparu plus tôt, l'arbre du vivant porterait d'autres rameaux et nous n'y figurerions peut-être pas.
L'erreur de la hiérarchie
La procession range implicitement les êtres du « moins évolué » au « plus évolué ». Cette échelle n'a aucun sens biologique. Toutes les espèces vivant aujourd'hui ont exactement la même ancienneté évolutive : chacune est l'aboutissement provisoire d'une lignée ininterrompue depuis l'origine de la vie. Un chimpanzé actuel n'est pas une étape figée sur la route de l'homme ; c'est une espèce pleinement contemporaine, aussi « évoluée » que nous, simplement adaptée à un autre mode de vie. Parler d'animaux « inférieurs » ou « supérieurs » relève d'un préjugé hérité de l'ancienne scala naturae, l'échelle des êtres médiévale, et non de la science moderne. La nature ne classe pas ; elle diversifie.
L'erreur de la descendance du chimpanzé
Quatrième malentendu, peut-être le plus répandu : l'idée que « l'homme descend du singe », et plus précisément du chimpanzé. La frise, en faisant ouvrir le cortège par un grand singe, entretient cette confusion. Or nous ne descendons pas des chimpanzés. Chimpanzés et humains partagent un ancêtre commun, une espèce disparue qui vivait il y a environ sept millions d'années en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→, et dont sont issues deux lignées sœurs : l'une menant aux chimpanzés et bonobos actuels, l'autre aux hominidésHominidéMembre de la lignée humaine au sens large, incluant les humains actuels, leurs ancêtres et les grands singes apparentés.→ puis à nous. Le chimpanzé n'est pas notre grand-père, c'est notre cousin. Il a sa propre histoire évolutive, longue de sept millions d'années lui aussi, et il n'est resté « primitif » en rien. Confondre cousin et ancêtre est l'une des sources les plus tenaces des malentendus sur l'évolution.
On peut prolonger l'image familiale pour bien saisir la nuance. Si l'on remontait l'arbre généalogique de l'homme et celui du chimpanzé, on verrait deux séries d'ancêtres distincts qui finiraient par se rejoindre, voici quelque sept millions d'années, en un couple d'ancêtres communs. Avant ce point de jonction, l'histoire est partagée ; après lui, elle se divise en deux récits parallèles et indépendants. Pendant ces sept millions d'années, la branche menant au chimpanzé n'est pas restée immobile à attendre que l'homme apparaisse : elle a évolué, elle aussi, accumulant ses propres adaptations, perdant certains traits, en gagnant d'autres. Le chimpanzé d'aujourd'hui est donc le produit d'une aventure évolutive aussi longue et aussi originale que la nôtre. Le tenir pour une version « primitive » de l'humain revient à oublier la moitié de l'histoire, la sienne.
Cette confusion entre cousin et ancêtre est si répandue qu'elle imprègne le langage courant. On dit volontiers « l'homme descend du singe » comme on dirait « le fils descend du père ». Mais le mot « singe » désigne un vaste ensemble d'espèces actuelles, toutes contemporaines de nous ; aucune n'est notre aïeule. La formule exacte serait : l'homme et les autres singes descendent d'ancêtres communs, eux-mêmes des primates aujourd'hui disparus. La nuance peut sembler tatillonne ; elle est en réalité décisive, car c'est elle qui distingue une généalogie linéaire d'un buisson ramifié.
L'évolution est un buisson : la coexistence des espèces
Si l'image juste n'est pas une file ni une échelle, quelle est-elle ? Les paléontologues parlent d'un buisson, ou d'un arbre touffu. De la racine partent des branches qui se divisent à leur tour, encore et encore. La plupart de ces rameaux s'arrêtent net : ce sont les espèces éteintes, c'est-à-dire l'immense majorité de celles qui ont existé. Seuls quelques rameaux atteignent le sommet, le présent. Homo sapiens est l'un d'eux, aujourd'hui le seul rameau humain survivant, mais cette solitude est récente et exceptionnelle3.

Car la grande leçon des dernières décennies de recherche, c'est que l'humanité n'a presque jamais été seule sur Terre. Pendant la quasi-totalité de notre histoire, plusieurs espèces humaines ont vécu en même temps, parfois sur les mêmes territoires. La frise de Zallinger, en les alignant comme des étapes successives, escamote totalement ce fait majeur : la coexistence.
Les Néandertaliens (Homo neanderthalensis) ont peuplé l'Europe et l'ouest de l'Asie pendant des centaines de milliers d'années, parfaitement adaptés aux climats froids, fabriquant des outils élaborés, enterrant leurs morts, maîtrisant le feu. Ils n'étaient pas une « ébauche » de nous : c'était une humanité à part entière, qui a côtoyé Homo sapiens lorsque celui-ci est arrivé en Eurasie, et qui ne s'est éteinte qu'il y a environ 40 000 ans.
Les DénisoviensDénisovienPopulation humaine éteinte, cousine des Néandertaliens, identifiée en 2010 par l'ADN de restes de la grotte de Denisova (Sibérie).→, identifiés seulement en 2010 à partir d'un minuscule fragment osseux de la grotte de Denisova, dans l'Altaï, sont une autre humanité, longtemps connue par son seul génome avant que d'autres fossiles ne la confirment. Ils occupaient l'Asie, des montagnes de Sibérie jusqu'aux hauts plateaux tibétains, et probablement bien plus au sud. Leur existence, révélée par la paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancien extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations.→, illustre à quel point notre arbre familial reste incomplet : des branches entières ont été découvertes par l'hybridationHybridationCroisement entre deux espèces ou lignées distinctes, comme Homo sapiens et Néandertal, laissant une trace dans le génome.→ qu'elles ont laissée dans nos gènes, avant même d'être vues en os.
Homo floresiensis, surnommé « le hobbit », vivait sur l'île indonésienne de Florès. Haut d'à peine un mètre, doté d'un cerveau minuscule, il a pourtant fabriqué des outils et chassé jusqu'à une date étonnamment récente. Sa petite taille, fruit probable d'un nanisme insulaireNanisme insulaireRéduction de la taille corporelle d'une espèce animale due à l'isolement sur une île, où les ressources sont limitées et les prédateurs absents. Explique la petite stature d'Homo floresiensis.→, montre que l'évolution humaine n'est pas une marche vers le « plus grand » ni le « plus gros cerveau » : selon les contraintes du milieu, elle peut aussi rapetisser.
Homo naledi, découvert en Afrique du Sud dans le réseau souterrain de Rising Star, mêle des traits anciens et modernes de façon déroutante, et aurait peut-être déposé ses morts au fond d'une grotte difficile d'accès. Là encore, un rameau inattendu, qui ne s'insère dans aucune file linéaire.
Et bien sûr Homo sapiens, notre espèce, apparue en Afrique il y a au moins 300 000 ans. Pendant des dizaines de milliers d'années, elle a partagé la planète avec toutes les précédentes. Il y a 50 000 ans, un voyageur aurait pu, en parcourant l'Ancien Monde, croiser des Néandertaliens en Europe, des Dénisoviens en Asie, des hobbits à Florès et des sapiens un peu partout. L'humanité n'était pas un coureur solitaire sur une piste, mais une famille nombreuse, dont nous sommes l'unique survivant, par accident autant que par mérite.
Cette solitude actuelle de notre espèce est, à l'échelle des temps, une anomalie récente. Pendant des millions d'années, le « genre Homo » a compté plusieurs espèces simultanées, exactement comme il existe aujourd'hui plusieurs espèces de grands félins ou de canidés. Que nous soyons désormais seuls fausse notre intuition : nous prenons cette unicité pour la norme, alors qu'elle est l'exception. Si quelques-unes des autres humanités avaient survécu, la question « qu'est-ce qu'un homme ? » se poserait dans des termes radicalement différents, et l'idée d'une frise linéaire culminant en nous n'aurait jamais pu naître. C'est en partie parce que nous sommes restés seuls que nous nous croyons l'aboutissement de tout.
La coexistence n'était d'ailleurs pas seulement géographique mais aussi biologique et culturelle. Là où ces humanités se sont rencontrées, elles ont parfois échangé des techniques, des territoires, et des gènes. Les outils, les parures, les pratiques funéraires de certaines populations néandertaliennes témoignent d'une vie symbolique riche, longtemps déniée à tort. Réduire ces espèces à des marches d'escalier vers sapiens, c'est non seulement se tromper de modèle, c'est aussi commettre une injustice envers des humanités qui ont eu leur propre histoire, leurs propres réussites et leur propre fin.

La notion d'ancêtre commun
Pour bien comprendre pourquoi la file est trompeuse, il faut s'attarder sur la notion clé de l'évolution : l'ancêtre commun. Quand deux espèces partagent un ancêtre commun, cela ne signifie pas que l'une descend de l'autre, mais que toutes deux descendent d'une troisième, plus ancienne, aujourd'hui disparue. Imaginez deux cousins : ils ne descendent pas l'un de l'autre, ils descendent d'un même grand-parent. C'est exactement la relation qui unit l'homme et le chimpanzé, mais aussi l'homme et le gorille, et plus loin l'homme et toutes les autres formes de vie.
Cette logique a une conséquence importante : on ne peut pas, en regardant une espèce actuelle, la prendre pour l'« ancêtre » d'une autre espèce actuelle. Le chimpanzé n'est pas ce que nous étions ; il est ce qu'est devenue l'autre branche, en parallèle de la nôtre, pendant le même laps de temps. Beaucoup de traits que partagent l'homme et le chimpanzé sont des caractères plésiomorphesPlésiomorpheSe dit d'un caractère anatomique ancestral (primitif), hérité d'un ancêtre commun, par opposition aux traits dérivés récents.→, c'est-à-dire hérités de l'ancêtre commun et conservés de part et d'autre, et non des étapes que l'un aurait franchies avant l'autre. Distinguer ce qui est hérité de l'ancêtre de ce qui est une innovation propre à un lignage est précisément le travail de la systématique évolutive, et c'est ce travail que la frise rend impossible en suggérant une simple succession.
Un exemple concret aide à saisir l'enjeu. Le pouce opposable, qui permet la préhision fine, n'est pas une invention humaine récente : il existait déjà chez nos ancêtres primates, et nous le partageons avec bien d'autres espèces. Inversement, certaines particularités de notre main, de notre bassin ou de notre crâne sont des nouveautés apparues tardivement dans notre seul lignage. Tracer la frontière entre l'hérité et le nouveau exige de comparer méthodiquement de nombreuses espèces, fossiles et vivantes, et de reconstruire l'ordre d'apparition des caractères. La file, en les empilant comme des paliers, abolit cette analyse : elle présente comme une seule montée ce qui est en réalité une mosaïque de gains et de pertes répartis sur tout le buisson.
La paléogénétique a, ces dernières années, enrichi cette image d'une complexité supplémentaire. Les lignées humaines, loin d'être des branches étanches qui se séparent puis s'ignorent, se sont parfois recroisées. Les génomes actuels portent la trace d'épisodes d'hybridationHybridationCroisement entre deux espèces ou lignées distinctes, comme Homo sapiens et Néandertal, laissant une trace dans le génome.→ entre sapiens, Néandertaliens et Dénisoviens : une partie des populations humaines hors d'Afrique conserve un petit pourcentage d'ADN néandertalien, et certaines populations d'Asie et d'Océanie un fragment d'ADN dénisovien. L'arbre n'est donc même pas un arbre parfaitement ramifié : par endroits, ses branches se touchent et échangent des gènes. On parle parfois de « réseau » plutôt que d'arbre. Autant dire que la file indienne, déjà fausse, est à des années-lumière de cette réalité enchevêtrée.
Pas de « chaînon manquant » ni de finalité
La frise a popularisé une autre notion trompeuse, celle du fameux « chaînon manquant ». Si l'évolution était une chaîne linéaire, alors il devrait exister, quelque part, un maillon intermédiaire exact entre le singe et l'homme, qu'il suffirait de découvrir pour compléter la série. Cette idée, héritée du XIXe siècle, est doublement fausse. D'abord parce qu'il n'y a pas de chaîne, donc pas de maillon unique à trouver : il y a un buisson de formes, dont beaucoup présentent des mosaïques de caractères. Ensuite parce que tous les fossiles connus sont, en un sens, des formes de transition : chacun combine des traits anciens et des traits nouveaux, car l'évolution ne procède pas par sauts d'un type achevé à un autre, mais par modifications graduelles et mosaïques.
Chercher « le » chaînon manquant, c'est donc poser une mauvaise question. La bonne question n'est pas « quel est l'intermédiaire parfait ? » mais « comment les différents caractères, bipédieBipédieMode de locomotion sur deux membres postérieurs, trait définisseur de la lignée humaine apparu il y a plus de 7 millions d'années. Visible dans l'anatomie du bassin, du fémur et du trou occipital.→, taille du cerveau, forme de la main, dentition, sont-ils apparus, dans quel ordre, dans quels lignages ? ». Et la réponse, là encore, dessine un buisson, pas une ligne. Certains caractères dits humains sont apparus très tôt, d'autres très tard, parfois plusieurs fois indépendamment, parfois pour disparaître ensuite. Aucun plan d'ensemble ne préside à tout cela : il n'y a ni finalité, ni dessein, ni progrès garanti. Seulement des populations qui se transforment au gré des pressions de leur environnement.
La bipédie n'est pas une ligne droite
Le meilleur exemple de cette complexité est sans doute la station debout, la bipédie, que la frise met justement en scène comme le grand redressement progressif du dos. La réalité est tout autre. La bipédie n'est pas le dernier acquis d'une longue ascension vers l'homme : c'est au contraire l'un des plus anciens caractères de notre lignée. Des hominidésHominidéMembre de la lignée humaine au sens large, incluant les humains actuels, leurs ancêtres et les grands singes apparentés.→ marchaient déjà debout, au moins en partie, il y a plus de quatre millions d'années, alors que leur cerveau était encore de la taille de celui d'un chimpanzé. Autrement dit, nos ancêtres se sont tenus debout bien avant de devenir « intelligents » : la grosse tête n'est pas la cause de la marche, elle est venue longtemps après.
Plus encore, la bipédie elle-même n'a pas suivi un chemin unique. Plusieurs espèces d'hominidés combinaient une marche au sol et une aptitude à grimper, avec des anatomies variées du bassin, du fémur et du pied. Il a existé sans doute plusieurs « façons » d'être bipède, expérimentées par différents lignages, dont certains se sont éteints. La célèbre Lucy, Australopithecus afarensis, marchait debout tout en gardant des bras adaptés à l'arboricole. Loin de la rampe ascendante de la frise, on a affaire à un bricolage évolutif, fait de compromis et de solutions partielles, façonné durant le paléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ et bien avant lui. Le redressement progressif et inéluctable du dos, du singe courbé à l'homme dressé, est une fiction graphique élégante mais sans correspondance avec les fossiles.
Pourquoi, alors, nos ancêtres se sont-ils dressés ? Les hypothèses sont nombreuses et probablement complémentaires : libérer les mains pour porter de la nourriture ou des petits, mieux réguler la température du corps sous le soleil de la savane, économiser l'énergie sur de longues distances, voir plus loin par-dessus les hautes herbes. Aucune de ces raisons ne suppose un projet d'« humanisation » : ce sont des avantages locaux, dans un environnement donné, à un moment donné. La bipédie n'a pas été choisie parce qu'elle menait à l'homme ; elle s'est répandue parce qu'elle rendait service, ici et maintenant, à des populations qui n'avaient aucune idée de ce qu'elles deviendraient. C'est tout le contraire d'une marche orientée vers un but.
Pourquoi l'icône persiste : les biais cognitifs
Si l'image est fausse, et si les spécialistes le répètent depuis des décennies, pourquoi survit-elle ? Parce qu'elle épouse plusieurs penchants profonds de l'esprit humain. Le premier est notre goût des récits : nous comprenons le monde par histoires, avec un début, un milieu et une fin, un héros et une quête. La frise raconte exactement cela, l'épopée de l'humanité montant vers elle-même. Le second est notre tendance à voir des progrès partout, à interpréter le changement comme amélioration. Le troisième est ce que les psychologues nomment le biais d'anthropocentrisme : nous nous plaçons spontanément au centre et au sommet de toute chose, et une image qui nous y installe est immédiatement satisfaisante.
S'ajoute la force de la répétition. Une image vue mille fois acquiert une évidence que nul raisonnement ne possède. Elle devient un réflexe, un automatisme mental. Quand on prononce le mot « évolution », c'est la procession qui surgit, avant toute réflexion. Déloger cette image installée demande un effort conscient, et la plupart du temps on n'en fait pas l'effort, faute de raison de douter. C'est pourquoi la pédagogie de l'évolution doit non seulement enseigner le bon modèle, mais activement désapprendre le mauvais, en montrant pourquoi il séduit et en quoi il trompe.
Les enquêtes menées auprès du public et même d'étudiants en sciences confirment la ténacité de ces représentations. Beaucoup acceptent intellectuellement le principe de la ramification mais continuent, dès qu'on les interroge concrètement, à raisonner en termes d'échelle, de progrès et de hiérarchie. Les expressions trompeuses survivent dans le vocabulaire : on parle d'« animaux supérieurs », d'espèces « plus évoluées », de l'homme comme « sommet » de l'évolution. Or le langage façonne la pensée. Tant que ces mots circuleront sans correction, l'image de la file aura de quoi se reconstituer, car elle est, au fond, la traduction visuelle d'un vocabulaire faussé. Réformer l'image suppose donc aussi de réformer les mots.
Les enjeux : créationnisme et racisme scientifique
On pourrait croire qu'il s'agit d'une querelle d'images sans conséquence. Ce serait sous-estimer le pouvoir des représentations. La « marche du progrès » a en réalité servi, malgré elle, deux dérives lourdes.
La première est paradoxale : la frise a fourni des munitions au créationnisme. En présentant l'évolution comme une suite linéaire d'espèces se succédant nettement, elle a permis aux adversaires de la théorie de réclamer, ironiquement, « le chaînon manquant », et de crier au scandale chaque fois qu'un intermédiaire supposé venait à manquer. Une caricature de l'évolution est plus facile à attaquer que la théorie réelle. En véhiculant une version naïve et linéaire, l'icône a involontairement affaibli la cause qu'elle prétendait illustrer, et fourni un épouvantail commode à ceux qui rejettent l'idée même d'évolution.
La seconde dérive est plus grave encore. L'idée d'une échelle des êtres, du « moins » au « plus » évolué, a longtemps nourri le racisme scientifique. Aux XIXe et XXe siècles, certains ont prolongé la frise au-delà de l'espèce, en classant les populations humaines elles-mêmes sur une prétendue échelle de perfection, plaçant arbitrairement leur propre groupe au sommet. Cette pseudo-science a servi à justifier l'esclavage, la colonisation, l'eugénisme et les pires crimes. L'image d'une évolution hiérarchique et orientée n'est pas neutre : elle se prête, par sa structure même, à des lectures où certains êtres seraient « en avance » et d'autres « en retard ». Comprendre que l'évolution est un buisson sans hiérarchie, où toutes les formes vivantes sont également contemporaines et également « réussies », est donc aussi un enjeu éthique et politique, pas seulement scientifique.
Mieux représenter l'évolution
Comment, dès lors, figurer correctement l'histoire du vivant ? Les biologistes utilisent des arbres phylogénétiques : des diagrammes ramifiés où chaque nœud représente un ancêtre commun, et chaque branche une lignée. Sur un tel arbre, l'homme n'occupe aucune position privilégiée : c'est une extrémité parmi des milliers d'autres, toutes situées sur la même ligne du présent. Les espèces actuelles forment une « canopée » d'égales contemporaines ; les espèces éteintes sont des branches qui s'arrêtent dans le passé. Aucune flèche, aucun sommet, aucun couronnement.
Pour le grand public, plusieurs métaphores valent mieux que la file. Celle du buisson, déjà évoquée, est la plus juste : un enchevêtrement de tiges, dont la plupart s'interrompent. Celle de l'arbre, à condition de ne pas le dessiner avec un tronc unique pointant vers l'homme. Celle, plus moderne, du réseau ou de la rivière entrelacée, qui rend compte des hybridations entre lignées. On peut aussi insister sur la coexistence en représentant, à une date donnée, la pluralité des humanités vivant ensemble, comme un instantané plutôt qu'une procession. Toutes ces images partagent une vertu : elles rendent visible la diversité, la ramification et le hasard, là où la frise imposait l'unicité, la linéarité et la nécessité.
Certains musées et certains manuels ont commencé à adopter ces représentations corrigées, en remplaçant la procession par des arbres explicites, des frises de coexistence ou des cartes montrant, à différentes époques, quelles espèces humaines peuplaient quelles régions. L'effet pédagogique est notable : confronté à un arbre où plusieurs lignées vivent côte à côte, le visiteur abandonne plus facilement l'idée de relais. Encore faut-il accompagner l'image d'un récit clair, car un arbre mal expliqué peut, lui aussi, être relu en escalier par un esprit habitué à la file. La bonne représentation ne suffit pas : elle doit être commentée, mise en mots, reliée à des exemples concrets de cousinage et de coexistence.
Le plus important n'est peut-être pas l'image choisie, mais le renoncement à une idée : celle que l'évolution irait quelque part. Une fois admis qu'elle ne va nulle part en particulier, qu'elle explore au hasard l'espace des formes possibles et conserve provisoirement ce qui marche dans un contexte donné, tout devient plus clair, et, à bien des égards, plus vertigineux. Nous ne sommes pas le sommet d'une montée ; nous sommes un rameau survivant d'un immense buisson, dont presque toutes les autres branches ont disparu.
Conclusion
La « marche du progrès » est née d'une contrainte de maquette en 1965 et s'est muée en mythe planétaire. Sa force tient à sa simplicité, et c'est précisément cette simplicité qui la rend fausse. Elle invente une direction là où il n'y a que ramification, un but là où il n'y a que contingence, une hiérarchie là où toutes les formes sont contemporaines, une descendance directe là où il n'y a que cousinage. Elle efface les Néandertaliens, les Dénisoviens, les hobbits de Florès, Homo naledi, toute cette humanité plurielle qui a partagé la Terre avec nos ancêtres. Elle gomme la coexistence, les hybridations, les impasses, les hasards, c'est-à-dire l'essentiel de la véritable histoire.
Renoncer à cette image, ce n'est pas perdre quelque chose, c'est gagner une histoire infiniment plus riche. Comprendre que Homo sapiens est un rameau survivant parmi d'autres, et non le couronnement de la nature, ne nous diminue pas : cela nous replace, plus justement, au sein du vivant. Derrière une frise trop sage se cache un buisson foisonnant, plein de cousins oubliés et de chemins non pris. C'est cette histoire-là, touffue, contingente et fascinante, qu'il faut désormais apprendre à voir, et à dessiner autrement.
Je montre systématiquement l'image de la marche du progrès à mes élèves pour leur expliquer pourquoi elle est incorrecte. C'est un excellent point d'entrée pour discuter des représentations culturelles de l'évolution et de leur impact sur la compréhension populaire de la science. Nos manuels scolaires sont encore trop souvent illustrés avec ce type d'iconographie erronée.
La métaphore de la marche du progrès, avec cette file de singes se redressant progressivement vers l'homme moderne, est l'une des représentations les plus tenaces et les plus fausses de l'évolution. Cet article fait un travail utile en déconstruisant ce mythe. L'évolution est un buisson aux branches multiples dont nous ne sommes qu'une pousse, pas la finalité.