Une mission archéologique égypto-italienne opérant à Gabal El Tier, dans le gouvernorat de Minya en Haute-Égypte, a mis au jour une nécropoleNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques.→ de l'Ancien EmpireAncien EmpirePremière grande période de l'Égypte pharaonique unifiée (~2700-2200 av. J.-C., IIIe-VIe dynasties), âge d'or des grandes pyramides et d'un État fortement centralisé.→ jusqu'ici inconnue, comprenant plusieurs mastabas ornés de peintures et d'inscriptions hieroglyphiques. Datés d'environ 2700 à 2500 avant notre ère, sous les règnes des pharaons de la IVe et Ve dynasties, ces tombes appartiennent à de hauts fonctionnaires de l'administration royale dont les noms n'étaient pas encore connus de l'égyptologie1. La découverte ouvre une fenetre nouvelle sur la bureaucratie et la société de la haute administration dans la province de l'Égypte de l'Ancien Empire.

Gabal El Tier, un centre provincial oublié

Le site de Gabal El Tier, localisé sur la rive orientale du Nil dans la région de Minya, était connu des sources antiques comme un centre administratif régional pendant l'Ancien Empire. Mais les fouilles archéologiques systématiques dans cette zone avaient jusqu'ici été limitées, l'essentiel des efforts étant concentré sur les grandes nécropoles de Memphis, de Gizeh et de Saqqarah. La nouvelle mission, dirigée conjointement par l'Université de Bologne et le Conseil suprême des Antiquités d'Égypte, a engagé en 2022 un programme de prospection géophysiqueProspection géophysiqueTechniques (magnétométrie, radar) détectant sous le sol des structures enfouies sans fouille, en mesurant des anomalies physiques.→ qui a révélé la présence de structures enterrées d'une étendue inattendue.

Mastabas de l'Ancien Empire egyptien, nécropole de Saqqarah
Mastabas de l'Ancien Empire à Saqqarah. Les tombes découvertes à Gabal El Tier présentent la même architecture rectangulaire caractéristique, avec un caveau souterrain accessible par un puits vertical. (Crédit : Olaf Tausch, CC BY 3.0, Wikimedia Commons)

Le mastabaMastabaTombe égyptienne ancienne à toit plat et flancs inclinés, ancêtre architectural de la pyramide.→ le mieux conservé de l'ensemble appartient à un fonctionnaire identifié dans les inscriptions comme "Intendant des greniers sous la majesté de Menkaourê" (Menkaure, le pharaonPharaonTitre du souverain de l'Égypte antique, considéré comme un dieu vivant garant de l'ordre cosmique (la Maât), chef suprême de l'État, de l'armée et du culte.→ qui fit construire la plus petite des pyramides de Gizeh, vers 2530-2510 avant notre ère). Le superstructure de ce mastaba mesure 12 mètres sur 18 mètres et conserve sa chapelle funéraire dans un état de préservation remarquable2. Les reliefs sculptés sur les parois de la chapelle représentent des scènes agricoles, une chasse dans les marais et un festin funéraire, conformément au programme iconographique standard de l'Ancien Empire.

Des chambres funéraires aux peintures intactes

Le véritable trésor des découvertes de Gabal El Tier réside dans les chambres funéraires souterraines, accessibles par des puits verticaux. Si les momies elles-mêmes avaient été perturbées dans l'Antiquité par des pillards, le mobilier funéraire placé dans des niches murales a survécu en grande partie intact3. Les archéologues ont mis au jour des jarres canopes en albâtre destinées à recevoir les organes du défunt, des vases en céramique, des statuettes de serviteurs (les futurs chaouabtis) en bois peint, et des outils en cuivre qui pourraient représenter les instruments de fonction du propriétaire.

Hieroglyphes de l'Ancien Empire egyptien dans une tombe de Saqqarah
Hieroglyphes de l'Ancien Empire dans une tombe de Saqqarah, comparables aux inscriptions découvertes à Gabal El Tier. Les textes des tombes fournissent des informations précieuses sur les titres et les fonctions des propriétaires. (Crédit : Dosseman, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

La peinture murale conservée dans les chambres funéraires est d'une qualité exceptionnelle. Les pigments, protégés par des sédiments qui ont colmaté les salles enterrées peu après leur pillage antique, conservent toute leur vivacité. Les teintes rouge ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→, bleu égyptien et blanc calcaire des scènes du monde des morts permettent d'apprécier l'artisanat pictural de l'Ancien Empire dans toute sa sophistication. Des séquences textuelles relatives aux Textes des Pyramides, réservés aux tombes royales, apparaissent sur certains murs, ce qui suggère que les propriétaires de ces mastabas jouissaient d'un statut exceptionnel au sein de l'élite provinciale.

Nouveaux noms dans le panthéon de l'Ancien Empire

L'un des apports les plus significatifs de la découverte de Gabal El Tier est la documentation de personnages historiques jusqu'alors inconnus. Les inscriptions hiéroglyphiques des mastabas mentionnent six noms d'hommes et de femmes de haut rang dont aucune trace n'avait jusqu'ici été retrouvée dans les archives ou les monuments de l'Ancien Empire. Ces noms viennent s'ajouter au répertoire prosopographique de cette période, permettant aux égyptologues de mieux comprendre la structure de la haute administration royale dans les provinces éloignées de la capitale memphite.

Objets funeraires de l'Ancien Empire egyptien conserves au musee du Caire
Jarres canopes en albâtre et mobilier funéraire de l'Ancien Empire, similaires aux objets découverts dans les mastabas de Gabal El Tier. Ces objets rituels servaient à préserver les organes vitaux du défunt pour sa résurrection. (Crédit : Keith Schengili-Roberts, CC BY-SA 2.5, Wikimedia Commons)

Les titres portés par les propriétaires des mastabas révèlent une hiérarchie administrative provinciale plus complexe qu'on ne le supposait pour cette époque. On trouve parmi eux un "Chef de la province", un "Contrôleur des travaux royaux dans le nome", un "Scribe du cadastre" et un "Responsable du comptage du bétail". Cette diversité fonctionnelle confirme que l'administration pharaonique disposait dans les provinces d'une infrastructure bureaucratique sophistiquée dès la IVe dynastie, et non pas seulement à partir de la VIe ou VIIe dynasties comme on le pensait parfois.

La présence d'épouses et de filles mentionnées dans certaines inscriptions, avec leurs propres titres honorifiques et fonctions rituelles, contribue à enrichir notre connaissance du statut et du rôle des femmes de l'élite dans la société de l'Ancien Empire. Ces inscriptions confirment que les femmes de haut rang pouvaient exercer des fonctions sacerdotales importantes, notamment liées au culte d'Hathor, déesse de la fertilité, de la beauté et de la protection des morts.

Les fouilles de Gabal El Tier se poursuivront au moins jusqu'en 2028 selon le programme établi par la mission archéologique. La prospection géophysique initiale a révélé d'autres anomalies suggestives de structures enterrées dans les zones non encore fouillées. Si ces structures correspondent à des tombes supplémentaires de rang comparable, la nécropole de Gabal El Tier pourrait s'avérer être l'une des plus importantes découvertes de l'Ancien Empire depuis plusieurs décennies.