Un monde disparu de géants

Il y a vingt mille ans, la Terre était peuplée de créatures extraordinaires que nos ancêtres de la PréhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. voyaient de leurs propres yeux. Le mammouth laineux (Mammuthus primigenius) parcourait en vastes troupeaux les toundras d'Eurasie et d'Amérique du Nord. Le mégathérium, paresseux géant de la taille d'un éléphant, broutait les feuillages d'Amérique du Sud. Le lion des cavernes, le rhinocéros laineux, le cerf géant aux bois démesurés, l'ours des cavernes : autant de représentants d'une faune que les paléontologues appellent les mégafaunes du PléistocènePléistocèneÉpoque géologique des grandes glaciations (env. −2,6 Ma à −11 700), couvrant l'essentiel de la préhistoire humaine. - terme désignant les animaux de grande taille (généralement plus de 44 kg) qui peuplaient la Terre durant cette époque géologique et disparurent à sa fin.1

Reconstitution du mammouth laineux par O. Abel, 1919
Reconstitution du mammouth laineux (Mammuthus primigenius) par O. Abel, 1919. Ces mammouths pesaient jusqu'à six tonnes et portaient une toison épaisse parfaitement adaptée aux rigueurs de la toundra pléistocène. (Crédit : O. Abel, 1919, domaine public, Wikimedia Commons)

Entre la fin du Pléistocène (environ 12 000 ans avant notre ère) et les premiers siècles de l'HolocèneHolocèneÉpoque géologique actuelle, débutée il y a environ 11 700 ans à la fin de la dernière glaciation ; cadre de toute l'histoire post-glaciaire., la très grande majorité de ces géants a disparu. En Amérique du Nord, environ soixante-dix pour cent des espèces de grands mammifères s'éteignirent en quelques millénaires. En Amérique du Sud, les extinctions furent encore plus massives. En Australie, qui avait perdu sa mégafauneMégafauneEnsemble des très grands animaux (mammouths, paresseux géants, etc.) ayant peuplé le Pléistocène, dont la plupart se sont éteints à la fin de la dernière glaciation. encore plus tôt, vers 46 000 avant notre ère, la quasi-totalité des animaux de plus de quarante kilogrammes avaient déjà disparu. Qu'est-il arrivé à ces géants ? Ce débat est l'un des plus vifs de la paléontologie et de l'archéologie contemporaines.

Les partisans du changement climatique

La première grande hypothèse, soutenue par de nombreux paléontologues, met en avant les bouleversements climatiques de la fin du Pléistocène. La transition entre le dernier maximum glaciaireDernier Maximum GlaciaireApogée de la dernière glaciation (env. 26 000 à 19 000 ans), aux calottes glaciaires maximales ; il repousse les populations vers des refuges méridionaux. (il y a environ vingt mille ans) et les conditions plus chaudes et humides de l'Holocène ne s'effectua pas de façon progressive et uniforme. Elle fut marquée par des oscillations rapides, des retours du froid comme le Dryas récent (vers 13 000-11 700 avant notre ère), et des transformations profondes des écosystèmes à l'échelle planétaire.2

Les grandes steppes herbeuses - la "steppe à mammouthsSteppe à mammouthsVaste écosystème froid et sec de steppe-toundra couvrant l'Eurasie glaciaire, peuplé de mammouths, rhinocéros laineux, rennes, chevaux et bisons." - qui couvraient d'immenses territoires en Eurasie et en Amérique du Nord régressèrent face à l'avancée des forêts boréales et des toundras arbustives. Ces changements modifièrent profondément la disponibilité des ressources alimentaires pour les grandes herbivores. Des espèces comme le mammouth avaient pourtant survécu à de multiples cycles glaciaires précédents. Pourquoi la dernière transition aurait-elle été fatale ? C'est un argument fort en faveur d'une cause non exclusivement climatique.

Les partisans de la chasse humaine

La seconde grande hypothèse, portée notamment par l'écologiste Paul Martin dans les années 1960, est celle de la "sur-chasse" ou overkill. Selon cette théorie, les premiers humains qui arrivèrent dans des continents ou des îles vierges de présence humaine - les Amériques, l'Australie, Madagascar, la Nouvelle-Zélande - y rencontrèrent une faune qui n'avait jamais coévolué avec des chasseurs bipèdes efficaces et armés. Ces animaux n'avaient pas développé de comportements d'évitement vis-à-vis de l'homme, et furent donc des proies particulièrement vulnérables.

Modèle grandeur nature d'un mammouth laineux
Modèle grandeur nature d'un mammouth laineux. Les analyses d'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe. extrait de restes de mammouths ont révélé que ces animaux étaient génétiquement plus proches des éléphants d'Asie actuels que des éléphants d'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.. (Crédit : Wolfgang Sauber, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

La corrélation chronologique entre arrivée des humains et extinctions de mégafaune est frappante dans plusieurs régions du monde. En Amérique du Nord, les grandes extinctions coïncident avec l'arrivée des premières populations humaines porteuses de la culture ClovisClovisCulture paléoindienne d'Amérique du Nord (env. 13 000 ans), reconnaissable à ses pointes de pierre cannelées ; longtemps crue la plus ancienne du continent, elle ne l'est plus., vers 13 000-12 000 avant notre ère. En Australie, les extinctions coïncident avec l'arrivée des premiers humains, il y a environ cinquante mille ans. À Madagascar et en Nouvelle-Zélande, deux îles colonisées bien plus tard par l'homme, les grandes extinctions de faune endémique eurent lieu précisément au moment du contact humain. Des sites archéologiques montrent sans ambiguïté que les premiers Américains chassaient les mammouths et les mastodontes : des pointes de projectile caractéristiques ont été retrouvées associées à des ossements de mégafaune.3

L'hypothèse combinée : chasse et climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques. conjugués

La plupart des chercheurs actuels penchent vers une hypothèse combinée, dans laquelle le changement climatique et la pression de chasse humaine se sont mutuellement renforcés. Des populations animales déjà fragilisées par les modifications de leurs habitats auraient été poussées à l'extinction par une pression de chasse qui, même modérée, aurait pu être fatale à des espèces à faible taux de reproduction naturelle. Un éléphant, un rhinocéros ou un mammouth ne produit qu'un petit tous les quatre à six ans : quelques dizaines de chasseurs tuant régulièrement des individus adultes peuvent, en quelques générations, anéantir une population entière.

Les mammouths laineux constituent un cas d'école pour cette hypothèse combinée. Des analyses d'ADN ancien extrait de restes osseux ont montré que leurs populations eurasiatiques avaient subi une chute génétique importante bien avant leur extinction finale, probablement en lien avec la fragmentation et la réduction de leur habitat. Les dernières populations de mammouths se replièrent sur des îles arctiques isolées - notamment l'île Wrangel, en Sibérie, où une petite population survécut jusqu'à environ quatre mille ans avant notre ère - à l'abri de la chasse humaine. Leur extinction ultime sur ces îles coïncide avec l'arrivée des premiers humains sur ces territoires reculés.4

L'Afrique : un cas à part

Un fait demeure particulièrement révélateur dans ce débat : en Afrique subsaharienneAfrique subsahariennePartie du continent africain au sud du Sahara ; berceau d'Homo sapiens, longtemps réputée hostile à la conservation de l'ADN ancien à cause de la chaleur., la mégafaune a globalement survécu. C'est la seule grande région du monde où existent encore aujourd'hui des animaux de la taille des mammouths (les éléphants) et des rhinocéros, des hippopotames et des girafes. L'explication tient probablement à la longue coévolution entre les grands mammifères africains et les hominines - qui durent plusieurs millions d'années. Cette coévolution permit aux espèces africaines de développer progressivement une méfiance adaptative vis-à-vis des chasseurs humains, alors que les faunes des continents récemment colonisés n'eurent pas le temps d'acquérir ces comportements défensifs.

Reconstitution de la mégafaune de la péninsule ibérique au Pléistocène par Mauricio Antón
Reconstitution de la mégafaune de la péninsule ibérique au Pléistocène par le paléontologue Mauricio Antón. On distingue le mammouth laineux, le rhinocéros laineux et d'autres grands mammifères aujourd'hui disparus. (Crédit : Mauricio Antón, CC BY 2.5, Wikimedia Commons)

En Eurasie continentale, où les humains et les mammouths coexistèrent pendant des dizaines de millénaires, les extinctions furent plus progressives et plus tardives que dans les Amériques ou en Australie. Cette différence de rythme entre régions du monde est l'un des arguments les plus solides en faveur de la responsabilité humaine comme facteur aggravant des extinctions, même si le changement climatique joua incontestablement un rôle de fond.

Des leçons pour la biodiversité actuelle

L'étude des extinctions pléistocènes n'est pas une simple question académique. Elle éclaire de façon troublante les mécanismes des extinctions en cours et pose des questions cruciales sur la responsabilité humaine dans la destruction de la biodiversité. La sixième crise d'extinction que nous traversons actuellement - souvent comparée aux cinq grandes extinctions de masse de l'histoire de la Terre - est en grande partie causée par les activités humaines : destruction des habitats, changement climatique, surexploitation des espèces.

Des projets de réensauvagement s'inspirent des écosystèmes pléistocènes pour réintroduire des espèces fonctionnellement équivalentes dans les paysages actuels. En Sibérie, le "Pleistocene Park" de Sergey Zimov réintroduit des herbivores de grande taille - bisons, yaks, chevaux sauvages - pour recréer une végétation de steppeSteppeVaste plaine herbeuse semi-aride d'Eurasie, sans arbres, propice à l'élevage nomade et au cheval ; corridor de circulation des peuples et des techniques de la préhistoire récente. herbeuse et, espère-t-on, ralentir le dégel du permafrostPermafrostSol gelé en permanence ; dans l'Altaï, l'eau infiltrée dans les kourganes a gelé en lentilles de glace qui ont conservé corps, textiles et bois pendant des millénaires. arctique en restaurant le compactage du sol par les sabots. Des équipes de chercheurs travaillent même à la résurrection partielle du génome du mammouth laineux, en insérant dans le génome de l'éléphant d'Asie les gènes responsables des caractéristiques propres au mammouth. Comprendre comment et pourquoi les géants du Pléistocène ont disparu est la première étape pour éviter de répéter les mêmes erreurs avec la faune qui nous reste.1