Entre 10 000 et 3 300 ans avant notre ère, l'humanité accomplit la transformation la plus profonde de son histoire depuis l'apparition du langage : elle passe du statut de prédateur nomadeNomadeSe dit de groupes humains sans habitat fixe, se déplaçant avec leurs troupeaux au fil des saisons ; le nomadisme pastoral structure les sociétés des steppes eurasiennes., vivant de la chasse et de la cueillette depuis deux millions d'années, à celui de producteur sédentaire, cultivant des plantes, élevant des animaux, construisant des villages permanents et accumulant des surplus. Ce basculement, que l'archéologue australien Vere Gordon Childe baptisa en 1936 la "révolution néolithiqueRévolution néolithiquePassage des sociétés de chasseurs-cueilleurs à l'agriculture et à la sédentarité (vers 10 000 av. J.-C. au Proche-Orient), à l'origine des villages puis des cités.", ne fut ni soudain ni universel, mais il dessina l'architecture profonde de toutes les civilisations ultérieures. Göbekli Tepe, Jéricho, Çatalhöyük, les mégalithes de Carnac et de Stonehenge : cette période vit naître une complexité sociale et symbolique qui préfigurait directement l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire., l'État et la ville.1

Le MésolithiqueMésolithiquePériode intermédiaire entre Paléolithique et Néolithique (env. −10 000 à −6 000 en Europe), encore fondée sur la chasse et la cueillette. : les derniers chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.

Le Mésolithique (environ 10 000 à 5 000 ans avant notre ère en Europe occidentale, avec des variations régionales importantes) désigne la période de transition entre le Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien). et le NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.. Il n'est pas défini par une innovation technologique majeure, mais par l'adaptation des populations de chasseurs-cueilleurs aux nouvelles conditions écologiques issues de la déglaciation : disparition des steppes froides et des grands troupeaux migrateurs, développement des forêts tempérées, remontée du niveau marin, prolifération des zones humides et des ressources aquatiques.2

L'industrie lithique mésolithique est caractérisée par la miniaturisation des outils : les microlithes géométriques (triangles, trapèzes, segments de cercle) servent d'armatures pour des flèches composites ou des harpons. Les sites mésolithiques révèlent une exploitation intensive des milieux côtiers et fluviaux : amas coquilliers (kjökkenmöddinger) de Scandinavie et de la péninsule ibérique, campements de pêcheurs sur les rives des lacs alpins, exploitations de mollusques sur les côtes atlantiques. Le site de Star Carr (Yorkshire, Angleterre), daté d'environ 9 000 avant notre ère, témoigne d'un campement saisonnier de chasseurs exploitant le cerf, le sanglier et les oiseaux aquatiques, et qui fabriquaient des parures en os perforés et portaient des coiffes en bois de cerf à usage probable rituel.3

Lepenski Vir (Serbie, 6 500 à 5 500 avant notre ère) illustre la complexité sociale que pouvaient atteindre les chasseurs-cueilleurs mésolithiques en milieu favorable. Ce village permanent de pêcheurs sur les rives des Gorges du Danube comprend des maisons trapézoïdales à sol en calcaire durci, organisées autour d'un foyer central, et des statues en grès représentant des êtres hybrides humains-poissons -- une iconographie unique au monde. Les sépultures, aménagées sous le sol des maisons, témoignent d'un culte des ancêtres. Ce site démontre que la sédentarité et la complexité symbolique n'impliquent pas nécessairement l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines..4

Le NatoufienNatoufienCulture de chasseurs-cueilleurs semi-sédentaires du Levant (~−12 500 à −9 500) récoltant des céréales sauvages et bâtissant les premières maisons rondes ; elle prépare le Néolithique. et l'aube de l'agriculture au Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.

La "révolution agricole" ne surgit pas ex nihilo. Elle fut précédée, au Proche-Orient, d'une longue phase de pré-adaptation au cours de laquelle des chasseurs-cueilleurs sophistiqués développèrent une relation de plus en plus intense avec certaines plantes et certains animaux. La culture natoufienne (15 000 à 11 500 avant notre ère), identifiée sur la base de fouilles au LevantLevantRégion du Proche-Orient méditerranéen (Israël, Liban, Syrie, Jordanie), carrefour majeur des premières migrations humaines hors d'Afrique. (actuel Israël, Palestine, Liban, Jordanie, Syrie), représente l'étape clé de cette transition.5

Les Natoufiens sont des chasseurs-cueilleurs sédentaires ou semi-sédentaires qui vivent dans des villages permanents de plusieurs centaines d'individus, creusent des fosses de stockage pour les graines, utilisent des mortiers et des pilons pour broyer les céréales sauvages, et fabriquent des faucilles en silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants. pour les moissonner. Leurs cimetières attestent d'une organisation sociale complexe incluant des individus à statut élevé ornés de parures élaborées. Deux sites natoufiens majeurs, Ain Mallaha (Eynan) et Nahal Oren (Israël), témoignent de cette complexité. La domestication intentionnelle des céréales -- sélection des variétés à grains non-détachants (indehiscence) -- commence probablement pendant la culture natoufienne ou au début du Néolithique précéramiqueNéolithique précéramiquePremière phase du Néolithique (env. −9 600 à −6 900), antérieure à l'invention de la poterie..6

Un épisode climatique joue un rôle décisif : la Dryas récente (12 900 à 11 700 avant notre ère), période de refroidissement brutal qui dégrada temporairement les conditions environnementales au Proche-Orient et réduisit la disponibilité des ressources sauvages. Bar-Yosef (2011) a soutenu que ce stress environnemental poussa les groupes natoufiens à intensifier la gestion des plantes sauvages et à expérimenter leur culture délibérée, amorçant ainsi la domestication. D'autres chercheurs (Weiss, Zohary) insistent davantage sur l'abondance et la productivité naturelle des céréales sauvages du croissant fertileCroissant fertileRégion en arc du Proche-Orient (Levant, Mésopotamie) où sont nés l'agriculture et l'élevage. comme moteur de la transition.7

Göbekli Tepe : un sanctuaire avant l'agriculture

La découverte de Göbekli Tepe (sud-est de la Turquie, province de Sanliurfa) par Klaus Schmidt à partir de 1994 a provoqué une révolution dans notre compréhension de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. proche-orientale. Ce site, daté de 9 600 à 8 200 avant notre ère, est le plus ancien complexe monumental connu au monde -- antérieur à Stonehenge de 6 000 ans, antérieur aux premières villes sumériennes de 5 000 ans. Et, fait décisif, il a été construit par des chasseurs-cueilleurs, avant toute agriculture attestée dans la région.8

Göbekli Tepe consiste en une série d'enceintes circulaires et ovales creusées dans le roc de la colline et équipées de piliers en calcaire en forme de T, hauts de 3 à 6 mètres, pesant de 10 à 20 tonnes, sculptés de représentations d'animaux en bas-relief (renards, serpents, vautours, scorpions, lions, sangliers) et de symboles abstraits. Le transport et la mise en place de ces piliers nécessitèrent une organisation collective à grande échelle, impliquant peut-être des centaines de personnes recrutées dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres. Les couches archéologiques ne contiennent pas de traces d'habitation permanente, ce qui suggère un usage strictement cérémoniel : un lieu de rassemblement et de rituel pour des populations nomades ou semi-nomades dispersées dans la région.9

Schmidt formula l'hypothèse provocatrice selon laquelle c'est le besoin de nourrir les bâtisseurs et les pèlerins rassemblés à Göbekli Tepe qui aurait engendré la pression sélective conduisant à la domestication des céréales dans la région. La "thèse de Göbekli Tepe" (le sanctuaire avant le grenier) renverse le modèle traditionnellement admis selon lequel la sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomade à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages. et les surplus agricoles précèdent la complexité symbolique et monumentale. La mort prématurée de Schmidt en 2014 n'a pas mis fin aux fouilles, qui se poursuivent sous la direction de Lee Clare et livrent régulièrement de nouvelles enceintes et de nouveaux piliers.10

Site de Çatalhöyük, Turquie, l'un des premiers grands villages néolithiques connus, 7400 avant notre ère
Le site de Çatalhöyük (province de Konya, Turquie), occupé entre 7 500 et 5 700 avant notre ère, abritait jusqu'à 8 000 habitants dans des maisons jointives en brique crue accessibles par le toit. Classé au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2012, il reste l'un des sites néolithiques les mieux étudiés et les plus révélateurs de la vie quotidienne des premiers agriculteurs. Credit : Murat Özsoy / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Le Néolithique précéramique du Proche-Orient (PPNA et PPNB)

Les archéologues distinguent conventionnellement deux grandes phases du Néolithique précéramique (sans poterie) au Proche-Orient : le PPNA (Pre-Pottery Neolithic A, 9 700 à 8 800 avant notre ère) et le PPNB (Pre-Pottery Neolithic B, 8 800 à 6 500 avant notre ère). Ces phases définissent la période pendant laquelle les premières sociétés agricoles structurées émergent dans le Croissant fertile, de la vallée du Jourdain à l'Anatolie du Sud-Est en passant par les monts Zagros.11

Le site de Jéricho (TellTellColline artificielle formée par l'accumulation de couches successives de vestiges d'habitats au même endroit, caractéristique du Proche-Orient. Chaque destruction-reconstruction ajoute une strate. es-Sultan, vallée du Jourdain) offre l'une des stratigraphies les plus profondes connues pour cette période. Fouillé par Kathleen Kenyon dans les années 1950, il révèle qu'un village PPNA y existait vers 9 000 avant notre ère, entouré d'une tour en pierre cylindrique de 8 mètres de hauteur et d'un fossé de 8 mètres de largeur -- les premières structures défensives connues de l'humanité. La population de Jéricho au Néolithique précéramique est estimée à 2 000 à 3 000 habitants, vivant principalement de la culture du blé engrain (Triticum monococcum) et de l'orge (Hordeum vulgare).12

Le PPNB voit l'extension géographique des pratiques agricoles sur l'ensemble du Croissant fertile et leur approfondissement : domestication du mouton et de la chèvre (vers 8 000 avant notre ère), du boeuf (vers 8 000 avant notre ère en Anatolie et dans les plaines du Tigre-Euphrate), du porc (vers 7 000 avant notre ère au Proche-Orient). Le site de Ain Ghazal (Jordanie), avec ses 15 hectares et peut-être 3 000 habitants au VIIe millénaire, constitue l'une des plus grandes agglomérations néolithiques connues. Il est célèbre pour ses statues en plâtre, représentant des personnages aux yeux soulignés de bitume, découvertes dans des dépôts rituels groupés -- les premières sculptures grandeur nature connues.13

Çatalhöyük : une ville néolithique sans rues ni hiérarchie

Çatalhöyük (Turquie centrale, province de Konya), fouillé par James Mellaart dans les années 1960 puis par Ian Hodder depuis 1993, est l'un des sites les plus étudiés et les plus révélateurs du Néolithique. Occupé entre 7 500 et 5 700 avant notre ère, il abritait une population de 5 000 à 8 000 habitants vivant dans des maisons en brique crue jointives, sans rues ni ruelles -- on accédait à chaque maison par une échelle depuis le toit. Cette organisation unique produit un tissu urbain en alvéoles, sans place publique, sans édifice de prestige identifiable, sans indication d'une autorité centrale.14

Les maisons de Çatalhöyük sont richement décorées de peintures murales polychromes représentant des scènes de chasse, des vautours, des mains en négatif, des géométries abstraites. Des cranes de bovidés (bucrane) et des mandibules d'aurochs sont enchassés dans les murs ou les piliers. Des figurines en terre cuiteTerre cuiteArgile façonnée puis durcie par cuisson ; matériau des poteries, briques et figurines, omniprésent depuis le Néolithique. -- dont la célèbre "déesse assise" de Mellaart, publiée comme représentation d'une Grande Déesse matriarcale mais réinterprétée depuis plus sobrement -- parsèment les contextes domestiques. Les morts sont inhumés sous le sol des maisons, au dessous du niveau de vie des occupants, perpétuant littéralement la cohabitation avec les ancêtres.15

Fresque de Çatalhöyük représentant un taureau sauvage, 6e millénaire avant notre ère, Musée des civilisations anatoliennes
Cette fresqueFresqueTerme employe par extension pour designer de grandes compositions peintes sur les parois des grottes ornees, bien que la technique differe de la fresque murale antique. de Çatalhöyük représentant un taureau sauvage (aurochs), datée du 6e millénaire avant notre ère, est conservée au Musée des civilisations anatoliennes d'Ankara. Les représentations d'animaux sauvages -- en particulier les bovidés -- occupent une place centrale dans l'art de Çatalhöyük, où bucrane et cranes montés sur les murs signalent peut-être un rapport symbolique intense à la nature en voie de domestication. Credit : Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

La diffusion de l'agriculture en Europe

L'agriculture néolithique se diffuse depuis le Proche-Orient vers l'Europe selon deux voies principales, identifiées par les données archéologiques et confirmées par la génomique ancienne : une voie maritime méditerranéenne et une voie terrestre danubienne. Les deux commencent vers 6 500 avant notre ère et atteignent les extrémités occidentales et septentrionales du continent à des dates variables entre 4 500 et 3 500 avant notre ère.16

La voie danubienne (ou Culture à Céramique Linéaire, Linearbandkeramik, LBK) voit des agriculteurs d'origine anatolienne pénétrer en Europe centrale par les Balkans et remonter les vallées des grands fleuves (Danube, Rhin, Seine). Ces pionniers construisent de longs bâtiments en bois ("maisons longues" de 20 à 50 mètres), vivent en villages de 5 à 15 bâtiments, pratiquent la culture du blé, de l'orge, des lentilles, et élèvent des bovins, ovins, caprins et porcins. La vitesse de cette diffusion, estimée à environ 1 kilomètre par an en moyenne, traduit une migration effective de populations plutôt qu'une simple diffusion culturelle. La génomique ancienne (Haak et al., PLOS Biology 2010 ; Lazaridis et al., Nature 2016) confirme que les premiers agriculteurs européens sont génétiquement distincts des chasseurs-cueilleurs mésolithiques locaux et proche des populations anatoliennes actuelles.17

La voie maritime méditerranéenne diffuse l'agriculture via les côtes depuis la Grèce et la Turquie occidentale vers l'Italie, la France méridionale, la péninsule ibérique et le Maghreb. Les porteurs de cette vague apportent une céramique caractéristique décorée à la coquille de cardium (culture Cardiale), d'où le nom "Néolithique cardial" donné à ces traditions. La vitesse de cette diffusion est plus rapide (3 à 5 kilomètres par an en moyenne), cohérente avec une navigation côtière.18

Lames d'obsidienne et lame de silex, Tsoungiza, Grèce, 6500-5800 avant notre ère
Lames d'obsidienne et lame de silex provenant de Tsoungiza (Péloponnèse, Grèce), datées de 6 500 à 5 800 avant notre ère, et conservées au Musée archéologique de Néméa. L'obsidienne, matière volcanique absente de la région de découverte, provenait probablement de Milo (Cyclades) ou d'Anatolie, attestant de réseaux d'échange à longue distance dès le Néolithique ancien. Credit : Zde / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

La rencontre entre agriculteurs et chasseurs-cueilleurs

L'arrivée des agriculteurs anatoliens en Europe ne se fit pas dans un continent vide. Les chasseurs-cueilleurs mésolithiques qui y vivaient -- génétiquement identifiables comme les "WHG" (Western Hunter-Gatherers) de la génomique ancienne -- occupaient les mêmes territoires. La nature de la rencontre entre ces deux groupes humains varie selon les régions et les périodes : coexistence pacifique, absorption progressive, compétition, et parfois violence.19

Les données génomiques révèlent que les chasseurs-cueilleurs mésolithiques disparaissent presque totalement du registre génétique des populations européennes dans les millénaires qui suivent l'arrivée des agriculteurs, avec des variations régionales marquées : au Danemark, la proportion d'ascendance WHG reste élevée dans la population néolithique locale, suggérant une intégration partielle ; dans d'autres régions, la substitution est presque totale. L'archéologie offre quelques exemples de massacres collectifs qui illustrent la violence potentielle de cette période de contact : le "puits de la mort" de Talheim (Bade-Wurtemberg, Allemagne, vers 5 000 avant notre ère), où 34 squelettes portant des traces de coups mortels ont été jetés pêle-mêle dans une fosse, ou le site d'Asparn-Schletz (Autriche, vers 5 000 avant notre ère), qui livre des centaines d'individus massacrés.20

Le Néolithique européen : villages, poterie et échanges

Le Néolithique européen, qui s'étend du VIe au IVe millénaire avant notre ère selon les régions, développe ses caractéristiques propres à partir de la base commune apportée par les migrants anatoliens. La poterie, absente du Néolithique précéramique proche-oriental le plus ancien, devient rapidement un marqueur culturel essentiel : des styles régionaux très variés se développent, depuis la céramique à décor géométrique incisé de la LBK jusqu'aux céramiques cordées de l'Europe du Nord-Ouest. La poterie permet le stockage à long terme de liquides, la cuisson d'aliments autrefois difficiles à préparer (bouillies de céréales, légumineuses) et la conservation des produits laitiers sous forme de fromage ou de yaourt.21

Les échanges à longue distance constituent une caractéristique fondamentale du Néolithique européen. L'obsidienne des îles grecques (Milo, Palmarola) se retrouve dans toute la Méditerranée occidentale. Le silex du Grand-Pressigny circule sur des centaines de kilomètres. Les herminettes et haches polies en jadéite des Alpes italiennes (Monte Viso) se distribuent de l'Italie à l'Irlande et à la Scandinavie. Le cuivre commence à circuler dans les Balkans dès le Ve millénaire, préfigurant le ChalcolithiqueChalcolithique« Âge du cuivre » : période de transition entre Néolithique et âge du bronze, marquée par les premiers objets en cuivre (époque d'Ötzi).. Ces réseaux d'échange témoignent de contacts réguliers entre groupes séparés par de grandes distances et impliquent une certaine spécialisation et un stockage de surplus suffisant pour alimenter des échanges non alimentaires.22

Le mégalithisme : architectures collectives du Néolithique

L'une des expressions les plus spectaculaires du Néolithique européen est le mégalithisme -- la construction de monuments funéraires et cérémoniels en grandes pierres brutes ou taillées. Apparu en Europe atlantique vers 4 800 avant notre ère (les plus anciens dolmens bretons sont datés de cette époque), le mégalithisme s'étend pendant plus de deux millénaires sur un arc allant du Portugal à la Scandinavie, en passant par les îles Britanniques, l'Irlande et Malte.23

Les formes monumentales sont variées : dolmens (chambre funéraire en pierre), allées couvertes, tumulusTumulusTertre de terre ou de pierres recouvrant une ou plusieurs sépultures ; coiffait souvent la chambre d'un dolmen au Néolithique. (tertres funéraires en terre), cromlechs (enceintes circulaires de pierres levées). Carnac (Morbihan, France) aligne plus de 3 000 menhirs sur une longueur de plusieurs kilomètres -- un investissement collectif colossal dont la fonction exacte (astronomique, rituelle, funéraire, cadastrale ?) reste débattue. Newgrange (Irlande, 3 200 avant notre ère) est un tumulus remarquablement orienté pour laisser pénétrer les rayons du soleil exactement dans le couloir central au solstice d'hiver. Ggantija (Malte, 3 600 avant notre ère) est le plus ancien temple debout connu. Stonehenge (Angleterre, 3 000 à 1 500 avant notre ère) est la construction mégalithique la plus sophistiquée d'Europe.24

La cartographie exhaustive des mégalithes européens par Müller et al. (2019, PLOS ONE) dénombre plus de 35 000 structures mégalithiques répertoriées, concentrées sur la façade atlantique. Cette densité exclut une invention unique et une diffusion centro-fugugeale : le mégalithisme est probablement une invention multiple ou le développement convergent d'une tradition commune aux sociétés néolithiques de la façade atlantique. La cartographie révèle aussi que les monuments mégalithiques se concentrent dans des zones côtières et fluviales à forte productivité agricole, associant le funéraire et le territorial dans des paysages densément peuplés.25

Site archéologique de Jéricho (Tell es-Sultan), Palestine, l'un des plus anciens sites d'habitation permanente au monde
Le tell de Jéricho (Tell es-Sultan, Palestine), l'un des sites d'habitation permanente les plus anciens connus, occupé depuis environ 9 000 avant notre ère. Les fouilles de Kathleen Kenyon dans les années 1950 y ont mis au jour une tour en pierre cylindrique et un fossé datés du Néolithique précéramique A -- les premières structures défensives connues. Credit : domaine public

La génomique ancienne et les grandes migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques). du Néolithique

La révolution de la génomique ancienne depuis 2010 a profondément reconfiguré notre compréhension des migrations néolithiques. Les analyses de Lazaridis et al. (Nature 2016) montrent que les populations agricoles du Proche-Orient et d'Anatolie présentent une ascendance mixant des composantes "basal eurasian" (ancienne population eurasiatique profonde absente d'Europe) et une composante liée aux chasseurs-cueilleurs du Proche-Orient. Cette composition distincte des chasseurs-cueilleurs mésolithiques européens est ce qui permet d'identifier les vagues de migration dans le registre génomique européen.26

Un deuxième grand épisode de migration survient à la fin du Néolithique et au début du Chalcolithique, vers 3 000 à 2 500 avant notre ère : les "migrations de la steppeSteppeVaste plaine herbeuse semi-aride d'Eurasie, sans arbres, propice à l'élevage nomade et au cheval ; corridor de circulation des peuples et des techniques de la préhistoire récente." (Yamnaya et cultures dérivées), documentées par Haak et al. (Nature 2015) et Olalde et al. (Nature 2018). Ces populations de la steppe pontique (actuelles Ukraine et Russie méridionale) apportent en Europe occidentale une forte composante génétique qui supplante dans certaines régions la majorité de l'ascendance néolithique. Ce remplacement coïncide avec la diffusion des langues indo-européennes, des traditions de la Culture Cordée et de la Culture campaniforme, et des premières technologies de l'âge du cuivre avancé. L'Europe de l'âge du bronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides. qui en résulte est génétiquement et culturellement très différente du Néolithique qui la précède.27

La "transition néolithique" : démographie et santé

La révolution agricole n'a pas immédiatement amélioré les conditions de vie des individus. Les études paleopathologiques comparant les squelettes de chasseurs-cueilleurs mésolithiques et d'agriculteurs néolithiques révèlent de façon répétée une détérioration de la santé moyenne avec l'agriculture : diminution de la stature (indicateur de qualité nutritionnelle), augmentation des caries dentaires (régime plus riche en sucres fermentescibles), apparition de pathologies liées aux carences (rachitisme, scorbut), multiplication des maladies infectieuses (conditions de vie plus denses favorisant la transmission des agents pathogènes), traces de surmenage et d'arthrose liées aux tâches répétitives de l'agriculture et du broyage des grains.28

Jean-Pierre Bocquet-Appel (Science 2011) a documenté une "transition démographique néolithique" globale : malgré la dégradation de la santé individuelle, les populations agricoles connaissent une forte augmentation de la natalité liée à la réduction de l'intervalle inter-naissance (qui passe de 3-4 ans chez les chasseurs-cueilleurs nomades à 1-2 ans chez les agriculteurs sédentaires, car l'allaitement prolongé -- qui inhibe l'ovulation -- est raccourci grâce aux bouillies de céréales donnant à manger aux nourrissons plus tôt). Cette "explosion néolithique" de la natalité compense largement la surmortalité et produit une croissance démographique inédite qui conditionne toute l'histoire ultérieure.29

Carte de distribution des mégalithes en Europe atlantique, Müller et al. 2019
Carte de distribution des plus de 35 000 structures mégalithiques répertoriées en Europe, d'après Müller et al. (2019, PLOS ONE). La concentration sur la façade atlantique -- Péninsule ibérique, France, îles Britanniques, Scandinavie -- reflète à la fois une densité archéologique réelle et des traditions culturelles communes aux sociétés agricoles néolithiques de l'Europe atlantique entre 4 800 et 2 500 avant notre ère. Credit : Johannes Müller et al. / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Vers le Chalcolithique : les prémices de la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales.

La fin du Néolithique est marquée par l'apparition progressive de la métallurgie du cuivre, d'abord dans les Balkans et en Anatolie (Ve millénaire avant notre ère), puis dans le reste de l'Europe (IVe et IIIe millénaires). La période de transition est désignée Chalcolithique ou Aénéolithique (Age du cuivre). Les sites de Varna (Bulgarie, 4 500 avant notre ère) offrent les plus anciennes sépultures à orfèvrerieOrfèvrerieArt de travailler les métaux précieux (or, argent) pour en faire bijoux, vases et ornements ; les kourganes de Maïkop comptent parmi les plus anciens témoignages d'une orfèvrerie d'élite. en or connues, avec des parures en or d'une quantité et d'une qualité surprenantes pour cette période -- indice d'une stratification sociale déjà avancée. La métallurgie du cuivre requiert des compétences techniques, une source de mineral, des combustibles en quantité et des réseaux d'échange pour accéder à des matières premières qui n'existent pas partout.30

La transition vers le Chalcolithique coïncide avec d'autres transformations majeures : apparition des premières charrues à traction animale (qui multiplient la surface cultivable par une même famille), utilisation des produits secondaires des animaux domestiques (lait, laine, force de traction -- ce que Andrew Sherratt appela la "révolution des produits secondaires"), développement des routes d'échange transcontinentales, et premières inégalités de richesse clairement documentées dans les sépultures. Le Néolithique "égalitaire" de Çatalhöyük cède la place à des sociétés hiérarchisées où l'accumulation de biens de prestige se traduit directement dans les pratiques funéraires. La transition vers les premières civilisations historiques est engagée.31